vendredi 5 février 2010

Chapitre 19.3, Harmonie

Le prince se dégagea avec force de la femme et se releva, prêt à combattre. La bataille faisait rage. Le maréchal-ferrant tirait flèche sur flèche pendant que les trois autres hommes repoussaient les attaquants. Valt s’apprêtait à les rejoindre quand un mercenaire lui tomba dessus. Il esquiva à la dernière seconde et le décapita d’un large mouvement. Aussitôt, deux autres assaillants arrivèrent. Le prince parait les offensives de son mieux mais il ne tarda pas à perdre l’avantage quand un troisième homme se joignit aux autres. Il était certes bon escrimeur mais à trois contre un, il se laissa vite déborder.



Harmonie ouvrit les yeux. Que s’était-il passé ? Une douleur fulgurante lui déchirait l’épaule gauche. Elle redressa la tête et aperçut le prince Valt en difficulté contre trois mercenaires. Elle s’apprêtait à lui venir en aide quand ses dernières paroles lui revinrent en mémoire.
Moi, une traîtresse ! Alors que je venais de le sauver ! Il mériterait que je le laisse crever ! Pensa-t-elle hargneusement.
Elle se ressaisit ; l’avenir des femmes dépendait d’elle, et ramassa sa dague qui traînait sur le sol couvert de sang. Son sang. Tant bien que mal, elle se remit sur pieds. L’élancement qui lui déchira alors le bras la fit grimacer. Elle s’approcha à pas lents d’un des hommes. Il avait un genou au sol, tentant d’atteindre Valt aux jambes. Profitant de sa position de faiblesse, elle rejeta en arrière d’une main la tête du mercenaire et de l’autre, elle trancha la gorge découverte d’un geste net. Le sang jaillit de la carotide éclaboussant Harmonie. L’homme tentait en vain de respirer mais son propre sang l’étouffait dans un horrible gargouillis. Après quelques souffles de lutte contre la mort, le soldat s’affaissa aux pieds de Harmonie qui n’avait pas bougé d’un pouce. Elle restait, les mains tendues devant elle, le regard fixe.




***


Il ne tarderait pas à succomber. Son flanc avait déjà subi la morsure d’une lame et il commençait à fatiguer. La sueur coulait le long de sa tempe. L’un des hommes s’écroula Valt en profita pour en transpercer un autre. Le dernier combattant se ressaisit et le prince dut reprendre la lutte. Il sentait que le mercenaire acculé commençait à paniquer. Ses gestes se faisaient moins précis, plus désordonnés. Il attaquait de tous les côtés sans réfléchir et sans penser à se protéger. Le prince repoussa l’épée de son adversaire qui s’envola. Le soldat resta debout à regarder sa main vide et Valt l’acheva en plantant son arme au niveau du cœur. Le corps du vaincu retomba lourdement sur le sol et le prince se retourna. Les autres étaient à quatre sur deux hommes. Il ne faudrait plus longtemps avant que le combat ne soit terminé. Une question vint à l’esprit de Valt. Qui avait tué son troisième attaquant ?
Il parcourut le champ de bataille du regard et aperçut Harmonie, debout, dague à la main. Elle était couverte de sang et le corps d’un homme reposait à ses pieds. Il courut jusqu’à elle. Harmonie l’avait sans doute sauvé. Il repensa aux insultes qu’il lui avait lancées. Ce n’était qu’une femme mais il rougit de honte.
— Harmonie !
Elle ne bougeait pas. Le regard fixe.
— Ça va ?
Il posa sa main sur le bras de la jeune femme qui hurla et s’écroula. Valt se pencha sur elle et aperçut le carreau d’arbalète planté dans son épaule. C’était donc ça ! Elle l’avait poussé pour qu’il évite le trait et elle l’avait reçu à sa place ! En échange, il l’avait accusée de traîtrise !
— Oh Harmonie, je suis désolé ! Je n’ai pas réfléchi ! Pardonne-moi !
Il la souleva et se mit à crier.
— Vite ! Venez vite ! Allez me chercher de l’eau, de l’alcool !
Vexill, qui revenait tranquillement vers lui en essuyant négligemment son épée couverte de sang sur un cadavre, réagit aussitôt et courut chercher ce qu’il demandait.
Le prince transporta le corps de la jeune femme dans la tente et demanda à Tutele de rallumer un feu. Quelques mi-chiffres plus tard, un véritable brasier éclairait Harmonie à travers la toile.
Valt déchira la robe d’un coup de couteau, révélant un corps pâle et frêle. Liticien regardait fixement le corps inerte étendu devant lui.
— Je lui avais pourtant dit de faire attention, murmurait-il.
Nyel arriva dans la tente.
— Que se...
Découvrant le corps ensanglanté de son aimée, une terrible angoisse l’envahit :
— Que s’est-il passé ? Faites quelque chose ! Vous ne pouvez pas la laisser comme ça !
— Toi, calme-toi, lança Valt. Assieds-toi et découpe de larges bandes là-dedans.
Il lui tendit les restes de la robe de Harmonie. Hébété, Nyel les prit et entreprit de déchirer des lanières d’un geste mécanique.
Elle avait perdu beaucoup de sang et en perdrait encore quand il extrairait la pointe. Une couche brune et gluante maculait ses bras et sa gorge. Il appuya d’une main sur l’épaule et saisit le carreau de l’autre. Après de longs efforts, le projectile fut enlevé. Le sang gicla de la blessure. Le prince déchira un morceau de sa tunique et l’appuya sur la plaie. En quelques souffles, le chiffon devint écarlate.
— Un autre ! Vite !
On lui tendit un morceau de tissu qui se teinta de rouge en peu de temps.
— Passez-moi l’alcool !
La gourde se retrouva entre ses mains. Il aspergea un lambeau d’étoffe et le pressa contre la blessure. Harmonie se réveilla juste le temps d’un hurlement de douleur et s’évanouit encore. Elle était blanche comme un linge et la lumière projetée par les flammes accentuait encore cette pâleur cadavérique. Valt banda le chiffon d’alcool à l’aide des morceaux découpés par Nyel. Quand il se redressa, il remarqua que la poitrine de la jeune femme avait cessé de se soulever au rythme de sa respiration. Ce n’était pas possible. Il ne pouvait pas la laisser mourir. Elle n’était pas comme les autres, il s’était attaché à elle. Il n’aurait sûrement pas dû et le Rebelle le punirait : il souffrirait dans les flammes des Royaumes Inférieurs… Peu importe, il était un homme libre, libre de raisonner comme il le souhaitait. Il était temps pour lui de se dégager des enseignements du Rebelle. Il pouvait désormais rester maître de ses pensées mais seulement en présence de Harmonie. C’était elle qui avait permis cette libération. Il le sentait maintenant et elle ne devait pas mourir, sans quoi la prison autour de son esprit reviendrait.
— Non, tu ne peux pas nous faire ça ! Reviens ! Pas maintenant ! Je suis désolé pour tout ce que je t’ai dit ! Reviens !

Il lui assena une grande gifle qui claqua dans le silence. La tête de Harmonie tomba sur le côté.
— REVIENS !
Il commença à taper sur le thorax de la jeune femme. Il avait vu un jour un guérisseur faire ce geste pour demander au cœur de redémarrer. Il frappa de toutes ses forces le corps frêle mais des mains le tirèrent en arrière.
— C’est fini, murmurait Vexill. Tu ne peux rien faire de plus.
— NON ! LAISSEZ-MOI ! C’EST MA FAUTE ! C’EST MOI QU’ELLE A VOULU SAUVER ! JE NE VEUX PAS QU’ELLE MEURE ! J’AI BESOIN D’ELLE ! Je sais ce qu’elle a fait pour moi...
Les larmes coulaient le long de ses joues et brouillaient sa vue. Il se dégagea de l’étreinte des deux hommes et asséna de coups la poitrine de Harmonie.
— Reviens ! Ne nous laisse pas...
Je ne t’ai pas trahi.
— Non, je le sais. Merci pour ce que tu as fait ! Merci !
— Il est complètement fou, emmenez-le loin du corps de cette pauvre femme, murmura Vexill déconcerté par le comportement incompréhensible de son seigneur.
A nouveau, ils attirèrent à eux le prince en pleurs. Il ne se débattit pas. C’était fini. Par sa faute. Au moment où on l’éloignait, il aperçut à travers ses larmes les seins de la jeune femme se soulever doucement.
— Elle est vivante !
— Mais non, le calma Vexill, il n’y a plus rien à faire.
— Si, c’est vrai, assura Liticien d’une voix sourde, elle respire !
D’un bond, Nyel se rua sur son aimée.
— Tu m’as fait peur. Si tu savais comme tu m’as fait peur... murmura-t-il en caressant ses cheveux et en embrassant doucement son front.
Valt s’approcha lentement pour dire quelques mots à Harmonie. Elle avait les yeux à moitié ouverts et respirait avec difficulté mais un large sourire éclairait son visage exsangue.
— J’ai réussi ? demanda-t-elle d’une petite voix rauque.
— Et comment ! l’assura Valt. Merci de m’avoir sauvé la vie et pardonne-moi pour tout ce que j’ai pu te dire.
— Vous êtes pardonné, depuis longtemps, dit-elle avec difficulté.
Valt esquissa un sourire et repoussa une mèche poisseuse qui barrait le visage de la jeune femme.
— Fatiguée...
— C’est normal, tu as perdu beaucoup de sang. Seul le repos peut t’aider maintenant. Dors autant que tu veux.
Il tira une couverture sur son corps dénudé et se retourna vers les autres.
— Que s’est il passé au juste ? demanda Liticien.
— Allons dehors pour ne pas la gêner.
Ils sortirent en silence – sauf Nyel qui préféra veiller sur le sommeil de celle qu’il aimait – et s’installèrent autour du feu. Seul Tutele se mit à l’écart, pour surveiller les alentours sans doute.
— Raconte-nous donc.
— J’y viens, répondit le prince en remuant le bois rougi par les flammes. Quand Harmonie nous a tous réveillés, nous sommes sortis en trombe de la tente et, à peine dehors, elle m’a poussé. Je suis tombé sur le sol et j’ai alors cru qu’elle agissait ainsi par traîtrise. Je pensais qu’elle voulait nous rendre la tâche plus difficile. Furieux, je me suis dégagé pour combattre et n’ai plus fait attention à elle.
Il prit sa respiration. Il omettait de dire qu’il l’avait alors insultée, il n’en était pas très fier maintenant… Cette femme lui avait tant apporté !

— Ensuite, je me suis retrouvé en difficulté car j’étais seul contre trois. L’un de mes assaillants a tout d’un coup disparu, me permettant d’en tuer un autre et de reprendre l’avantage. Après avoir achevé le deuxième, j’ai découvert tout ce que Harmonie avait fait pour moi. Elle m’avait d’abord poussé pour que j’évite un carreau d’arbalète qu’elle a finalement reçu à ma place. Elle avait ensuite réussi à se relever pour égorger l’un des attaquants. Sans elle, j’aurais eu deux fois le temps de mourir...
Après ce discours, plus personne ne prit la parole. Ils demeurèrent songeurs et la nuit s’acheva dans le silence.


***



Elle venait de tuer un homme. Il s’était écroulé à ses pieds, son sang continuant de couler inexorablement. Il avait souffert, elle le savait. Elle tenait sa tête et avait senti son agonie… Se mêlant au sien, le sang l’avait arrosée.
Un seul geste avait suffi pour qu’une existence s’arrête. La vie n’était rien. Le souffle d’avant ce corps contenait une âme, celui d’après il ne restait qu’une enveloppe vide. Harmonie ne pouvait plus bouger et revoyait sans cesse son geste ; l’homme qui s’écroulait en gargouillant…
Elle était horrifiée. Elle avait aimé sentir la lame couper la peau puis l’homme paniquer sous ses doigts.
Quelque chose toucha son bras, réveillant la douleur de son épaule blessée. Elle hurla et s’écroula. On la transportait. On l’installait sur quelque chose de doux. Quelqu’un déchirait sa robe. Elle se sentait étrange. Quelque chose la brûla. Elle cria à nouveau et, tout à coup, la douleur disparut. Elle observait maintenant la scène comme si elle ne faisait plus partie de son propre corps. Valt semblait tout retourné. Il tapait sur elle avec une force incroyable. Nyel pleurait en silence dans son coin. Pourquoi semblaient-ils si tristes ? Elle se sentait si bien, si légère et si libre ! Valt n’arrêtait pas de lui demander pardon, de ne pas partir.
Je ne t’ai pas trahi.
Non disait-il, il le savait et il lui interdisait de les quitter. Elle ne voulait pas qu’il continue à pleurer. Ni lui, ni Nyel. Elle n’aimait pas les voir implorer de la sorte. Soudain, la scène disparut, la douleur était revenue. Harmonie prit une petite goulée d’air frais qui brûla ses poumons. Elle ouvrit les yeux avec difficulté pour entr’apercevoir Nyel qui se penchait sur elle pour l’embrasser et la caresser. Il dit quelque chose mais la jeune femme ne parvint pas à comprendre le sens de ses paroles.
— J’ai réussi ?
L’effort qu’elle fit pour parler manqua la faire s’évanouir mais elle lutta et demeura consciente.
— Et comment ! répondit Valt.
Il lui demanda aussi merci et s’excusa. Elle lui avait déjà pardonné…
Elle se sentait très fatiguée et avait envie de dormir. Elle se demanda si elle avait vraiment réussi à articuler mais ils avaient apparemment compris car Valt la couvrit et sortit de la tente en silence. Elle ferma les yeux et se laissa glisser dans un sommeil sans rêves.

lundi 1 février 2010

Chapitre 19.2, Harmonie


***


Liticien se sentait perdu. Le front plissé par une ride soucieuse, il contemplait l’obscurité en pensant à Harmonie. Avait-il rêvé tout ceci ? Etait-elle la seule à pouvoir parler ? Et cet amant surgit de nulle part ? Qui était-il ? De quel droit venait-il briser la sérénité de leur groupe, proférer des menaces à l’encontre du prince, cracher sur leur Dieu à tous et, par-dessus le marché, voler la femme qu’il utilisait ! Une rage sans borne gonflait en lui. Harmonie lui appartenait ! Valt lui en avait donné la jouissance !
Il ne connaissait cette jeune femme que depuis quelques jours mais il ressentait un besoin presque viscéral d’être en sa présence. Jusqu’à présent, il suivait à la lettre les enseignements du Rebelle : les femelles étaient de simples animaux stupides. Mais avec Harmonie, dès le début, la relation avait été différente. Il ne voulait qu’elle ; elle n’était pas comme les autres. La façon dont elle posait son regard intelligent sur le monde l’avait séduit. Il ne s’en rendait compte que maintenant et il aurait tout donné pour se trouver à la place du jeune homme mal coiffé. Au lieu de cela, il était seul dans la nuit... Et s’il partait loin d’ici ? S’il abandonnait le camp ? Il serait enfin tranquille. L’image de cette femelle cesserait bien de le hanter ! Il secoua la tête pour chasser ces idées noires. Il ne pouvait faire ça. Le prince, Vexill et même Tutele malgré son silence, tous étaient ses amis. De plus, à la simple pensée de quitter Harmonie, son cœur se serrait…




***



La jeune femme se réveilla très tôt, bien avant le lever du Solénon. Elle avait trop chaud. Elle se dégagea de l’étreinte de Nyel qui poussa un soupir et se recroquevilla, sa tunique dans les bras. Il semblait si jeune avec ses cheveux ébouriffés… Une bouffée de tendresse envahit Harmonie. Elle se drapa de la cape noire et sortit pour s’asseoir devant la tente. Valt était de garde. Il se tourna vers elle et lui laissa une place à ses côtés. Il ne parla pas tout de suite mais finit par demander, l’air gêné :
— Tu n’arrives pas à dormir ?
— Non, j’avais un peu trop chaud.
Un long silence suivit cette réponse. Valt semblait en plein conflit intérieur. Il finit par réussir à articuler :
— Est-ce que toutes les femmes sont comme toi ?
Elle réfléchit quelques instants.
— Je ne sais pas. Je pense que toutes peuvent parler si les hommes leur en donnent l’ordre. Ma fille (son ton se fit plein de fierté) était très intelligente. Elle avait réussi à apprendre à lire et à écrire. Elle n’était soumise à nul sort et parlait d’elle-même, sans attendre aucun ordre. Elle était si singulière...
— Où est-elle à présent ?
Harmonie haussa les épaules.
— Je n’en ai aucune idée. Elle a réussi à s’échapper une nuit. Elle est sans doute libre maintenant.
Peut-être est-ce la mort qui est venue la libérer ? Elle réprima cette pensée. Elle espérait de tout son cœur que sa fille avait réussi à quitter le pays.
— Harmonie… (Valt paraissait inquiet) à propos de mon père...
— Ne vous inquiétez pas Valt, je ne parlerai de tout ceci à personne. Je suis sûre que vous ferez un très bon roi.
Le prince parut surpris par cette réponse et Harmonie poursuivit :
— J’en suis même certaine ! J’ai eu l’occasion de vous observer ces derniers jours. Vous êtes un homme droit et juste. Votre comportement a toujours été honorable, même envers moi. Malgré votre attachement au Rebelle, vous vous souciiez de mon confort et m’offriez une nourriture de qualité. J’ai apprécié votre humanité.
Valt parut gêné par cet aveu et il coupa court :
— Réveille les autres, nous allons bientôt partir.
— J’y vais tout de suite.
— Oh ! Autre chose…
— Oui ?
— Je ne tolèrerai pas que tu parles en public.
— Bien entendu, je comprends le danger pour vous.
— Merci.
Le cœur de Harmonie battait la chamade. L’échange avec le prince l’avait affolée mais elle ne voulait pas laisser la peur transparaître. Elle devait donner une bonne image des femmes. Si Valt devenait roi, leur avenir était entre ses mains. Harmonie devait le convaincre qu’elles étaient plus que ce que l’enseignement du Rebelle racontait.
Elle s’en retourna dans la tente, toujours soucieuse, et commença par réveiller Tutele. Il bondit sur son poignard et le brandit devant son visage.
— Ce n’est que moi, prononça-t-elle doucement.
Le regard du guerrier était peu amène et la jeune femme sentit le rouge envahir ses joues. Embarrassée, elle baissa les yeux puis se tourna vers Vexill. Ce dernier s’éveilla sans peine et lui sourit avec gentillesse. Harmonie respira à nouveau.
Il restait à aller trouver Liticien… Elle se pencha sur lui. Il dormait à poings fermés. Elle le secoua avec douceur mais il ne bougea pas. De son côté, Nyel s’était réveillé seul et son regard sur elle semblait plein de fierté. Un rictus moqueur naissait également au coin de sa bouche…
— Liticien !
Elle le secoua un peu plus fort puis, se souvenant des jours précédents, elle osa timidement :
— Debout feignant, il faut que l’on parte !
Le jeune sonneur de clairon grogna et se frotta les yeux.
— C’est pas juste ! Je dormais si bien...
— C’est ma revanche pour tous ces matins où tu m’as réveillée ! annonça très vite Harmonie comme pour s’excuser.
Valt arriva et distribua à chacun une ration de viande séchée.
— J’ai des réserves dans mon sac, dit Nyel, si vous en manquez, on pourra partager. Je m’appelle Nyel. Je suis un simple maréchal-ferrant de Sinex.
Au souvenir du discours tenu la veille, le jeune homme ne savait de quelle manière se comporter. Comment avait-il pu agresser ainsi le prince de son pays et pourquoi ce dernier n’avait-il pas réagi plus violemment ? Allait-il le condamner aujourd’hui ?
— Tu sais te battre ? se contenta de demander Valt.
— J’ai appris mais je ne suis pas très doué...
— Ce sera mieux que rien. Nous risquons d’avoir besoin de toi. Bienvenue parmi nous. (Il présenta ses deux mains à Nyel) Je suis Valt.
Surpris mais soulagé, le maréchal-ferrant posa ses mains à plat contre celles du prince. Il fit ainsi le tour du petit groupe. C’est Vexill qui présenta Tutele en expliquant qu’il était muet et ne pouvait donc pas se faire connaître lui-même.
Nyel n’avait pas l’intention de rester avec eux mais il passerait peut-être quelques jours en leur compagnie… Juste le temps de trouver un plan pour récupérer Harmonie.
Les présentations achevées, la tente fut pliée et ils rejoignirent au pas la route boueuse. Tout le monde était aux aguets et la chevauchée silencieuse parut bien longue à Nyel malgré la présence de Harmonie. Peu après le passage de la Lune Bleue, un bataillon de neuf hommes les attaquèrent. Nyel tira son arc et en flécha deux. Vexill en embrocha un sur sa bannière et transperça un deuxième de sa rapière. Les cinq autres attaquants ne résistèrent pas longtemps aux armes du prince et de son guerrier silencieux. En quelques mi-chiffres, le silence revint.
— Ils auraient pu en envoyer un peu plus, fanfaronna Liticien, il n’y en avait pas un seul pour moi !
Ils transportèrent les corps sur le bas-côté et les dissimulèrent dans un bosquet. Mieux valait laisser le moins de traces possibles. Ils avaient perdu beaucoup de temps et Valt commençait à se demander s’ils allaient arriver à Calv aussi vite que prévu. Quand le soir arriva, deux jours de chevauchée les séparaient encore de la ville. Le prince ordonna l’établissement du camp et ils s’installèrent pour manger devant la tente imperméable.
— Pourquoi ne pas continuer ? demanda Vexill. Nous pourrions atteindre l’auberge de “L’orée de la forêt” dans deux chiffres au maximum.
— Bien sûr, admit le prince. Mais ça ne nous avancerait pas beaucoup puisque tout le monde dormira à ce moment-là.
Le repas se poursuivit dans le silence. Même Liticien, contrairement à son habitude, ne décrochait pas un mot. Quand tout le monde eut fini sa ration, Harmonie se leva et proposa de prendre le premier tour de garde.
— Tu ne sais même pas combattre.
— Vous avez raison mon prince mais vous êtes tous très fatigués. Vous avez besoin de sommeil. Je ne sais peut-être pas me battre mais je sais parler et je vous avertirai si quelqu’un approche.
Le prince acquiesça. C’est vrai qu’il était exténué. Cette femelle savait argumenter !
— Promets-moi de me réveiller dès que tu commences à t’endormir.
— Je vous en donne ma parole.
Ils rentrèrent se coucher. Nyel embrassa longuement Harmonie avant de pénétrer dans la tente, puis Liticien se pencha sur elle et glissa à son oreille :
— Fais bien attention à toi. Je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose.
Harmonie le regarda entrer dans l’abri. Ces quelques mots l’avaient troublée. Ce pouvait-il que Liticien tienne autant à elle ? Et peut-être plus encore, l’aimait-il ? Cela expliquerait son silence inhabituel depuis l’arrivée de Nyel.
La situation devenait trop compliquée pour une simple femme. Harmonie avait appris à apprécier le sonneur de clairon. Malgré ses airs lourdauds, il savait se montrer doux. Parfois même charmant… Mais aucun homme ne brillait autant que Nyel dans son cœur. Pouvait-elle éviter que Liticien nourrisse de faux espoirs ? Harmonie resta un long moment à ressasser ces pensées, les yeux plongés dans l’obscurité. Elle haussa finalement les épaules. Peut-être se trompait-elle. Après tout, elle n’était qu’une femme. Etre aimée d’un homme relevait déjà du miracle mais de deux, c’était tout simplement impossible. Valt n’empêchait pas Nyel d’être auprès d’elle, cela seul comptait. Elle décida donc d’oublier ce sujet délicat et se concentra sur les bruits extérieurs. Juste à temps car elle entendit une branche craquer et quelqu’un étouffer un juron. C’était une idée de Valt de placer du petit bois autour du campement.
Une excellente idée !
Le cœur battant à tout rompre, Harmonie plongea dans la tente et secoua le premier homme qu’elle trouva avant de passer aux autres. Elle ressortit de la tente en trombe, la petite dague offerte par Liticien au creux de sa main. Valt apparut un souffle plus tard, sa lourde épée au poing. A la lueur pourpre des deux Lunes, Harmonie aperçut un homme régler une arbalète en direction du prince. Elle courut jusqu’à Valt et le poussa de toutes ses forces. Ils s’écroulèrent tous deux. Harmonie retint un cri. Le carreau de l’arbalète venait de l’atteindre. Elle eut juste le temps d’entendre le prince pester :
— Traîtresse ! Tu veux tous nous faire tuer !
Il lâcha une kyrielle d’insultes que Harmonie n’entendit pas. Elle s’était évanouie sous la douleur.

jeudi 28 janvier 2010

Chapitre 18, Nyel. Chapitre 19.1

Chapitre 18
Nyel




Le jeune maréchal-ferrant avait revêtu des vêtements sombres et discrets ainsi qu’une longue cape coupe-vent. Les sacs pendus à la selle contenaient quelques effets et surtout des provisions : eau et viande séchée. Une bourse bien pleine suspendue à sa hanche se balançait contre le fourreau d’un sabre droit. Une autre, tout autant remplie, était dissimulée sous sa chemise. Derrière la selle, il avait accroché un petit arc à courte portée et quelques flèches. Ainsi paré, il attendait patiemment à quelques longueurs de la porte sud. Il avait entendu un des hommes accompagnant Harmonie prononcer le nom de la ville de Calv. Il était persuadé qu’ils allaient s’y rendre. Il avait sûrement raison car peu de temps après le lever du Solénon, le petit groupe du prince passa la porte de la cité. Nyel fut surpris en découvrant Harmonie perchée sur un petit cheval. Il se sentait très fier d’elle mais il avait très envie de taper sur ce moins-que-rien-qui-faisait-son-intéressant-sous-prétexte-qu’il-accompagnait-le-prince. Le clairon chevauchant aux côtés de Harmonie n’arrêtait pas de lui parler en fanfaronnant. Nyel se retint à grand peine d’intervenir. Il prit son mal en patience et laissa le groupe prendre de l’avance. Quand ils furent au loin mais encore visibles, Nyel talonna son étalon gris pommelé et lui fit adopter la même allure que ceux qu’il suivait.
La journée s’écoula sans heurt ; le rythme imposé par le prince était régulier et peu soutenu mais Nyel songeait à Harmonie. Elle, dont la vie avait été si passive jusqu’à présent, devait souffrir sur ce hongre aux allures inconfortables. Par chance, il semblait paisible et grégaire.
Le cachet de l’apothicaire avait enrayé la migraine mais le jeune homme avait sûrement attrapé froid la nuit précédente : un rhume gênant avait fait son apparition. Les cavaliers s’arrêtèrent en milieu de journée pour manger et Nyel en profita pour faire lui aussi une courte pause.
Quatre longs jours de filature plus tard, ils atteignaient la ville de Gelt. Nyel put les voir s’engager dans l’auberge la plus réputée de la ville. Lui, se contenta d’un vieux bouge mal famé de la basse ville. Les chambres y étaient minuscules et les lits de paille à peine propres mais le maréchal-ferrant s’en contenta car le prix était dérisoire. Il demanda à être réveillé deux bons chiffres avant l’aube. Il voulait être sûr d’arriver le premier à la porte sud.
Il se coucha après un piètre repas, l’image de Harmonie en tête. Comment allait-il pouvoir la délivrer ? Mais le désirait-elle vraiment ? Et si elle préférait à la sienne la compagnie du prince et de son stupide sonneur de clairon ?
Plein d’anxiété, il ferma les yeux et chercha en vain le sommeil.
Quand un jeune garçon en haillons vint frapper à sa porte pour le réveiller, il lui sembla n’avoir dormi que quelques souffles. Il donna au gamin la piécette promise et le renvoya. Après s’être rasé hâtivement, il descendit prendre un déjeuner rapide mais consistant puis chargea son étalon.
Le Solénon pointait à peine à l’horizon quand il arriva à la porte. Il n’attendit pas très longtemps avant de voir les cinq cavaliers. A cause de la qualité médiocre de la route, le groupe avait opté pour le pas, aussi Nyel fit-il de même. En cette fin de temps fleuri, une chaleur moite envahissait l’atmosphère et le jeune maréchal-ferrant ne tarda pas à vider sa grande gourde. Heureusement, lorsque l’eau jaillit du sol un peu plus tard, il put remplir son outre à l’une des fontaines naturelles.
Les cavaliers ne s’accordèrent aucune pause en milieu de journée. Nyel préféra les imiter et se restaura à cheval. Le voyage commençait à lui sembler long sans personne pour discuter et son dos le faisait souffrir à rester ainsi en selle, au pas. Les deux journées suivantes ne passèrent pas très vite et la troisième semblait interminable… Il dut s’arrêter quelques instants pour se détendre. Quand il remonta à cheval, il se rendit compte qu’il avait perdu de vue le groupe des cavaliers. Il lança sa monture au petit trot malgré la route boueuse pour s’apercevoir que, au lieu d’avoir accéléré, le prince et ses compagnons avaient fait une halte sur le bord du chemin. Il passa juste devant le groupe. Harmonie s’était endormie sur l’épaule de l’homme en cotte de mailles et elle ne le vit pas. La forêt n’était plus très loin et il s’y cacha pour attendre la troupe du prince. Nyel était persuadé qu’ils poursuivraient leur route malgré la nuit tombante sans quoi le campement aurait déjà été monté au moment où il était passé.
Après une courte attente, Nyel aperçut enfin les cavaliers approcher au pas. Il ne devait faire aucun bruit… Il resta accroupi entre les buissons en priant pour que son cheval reste sage. L’étalon pommelé ne broncha pas au passage des cinq cavaliers mais Nyel ne put s’empêcher d’éternuer.
Maudit rhume !
Il vit avec un serrement de cœur Harmonie se retourner d’un air apeuré. Il avait l’impression de l’abandonner en la laissant ainsi s’éloigner. Par chance, personne d’autre ne sembla alerté par son éternuement. Quand le dernier cheval eut disparu au détour d’un virage, Nyel se redressa lentement.
Un cri d’attaque retentit. Sans même songer à ce qu’il faisait ni aux conséquences de son acte, il bondit sur son étalon et le lança au galop sur le chemin défoncé. Il n’eut pas un long chemin à parcourir…
Dans la pénombre, le combat faisait rage. Il vit le prince transpercer un homme de son épée pendant qu’un autre se servait d’une bannière comme d’une lance. Le sang coulait, les hommes au sol tombaient les uns après les autres. Il restait les bras ballants sans trop savoir que faire. Jamais encore il n’avait combattu à mort.
Il se tourna vers Harmonie. Un homme courait vers elle l’épée au poing et elle restait là, sans bouger. Avec une rapidité due au désespoir, Nyel s’empara de son arc et encocha une flèche. Il ne prit pas le temps d’ajuster son tir mais le trait traversa le bras qui portait l’arme. Le mercenaire hurla et Nyel chargea l’homme.




Chapitre 19
Nyel et Harmonie




L’homme se rapprochait ; d’un instant à l’autre, il fondrait sur elle mais elle deumeurait immobile. Tout à coup, le soldat poussa un cri de douleur. Harmonie aperçut une flèche plantée dans son bras, la pointe ensanglantée avait transpercé le membre. D’où venait ce trait ? Aucun allié du prince ne portait d’arc. Alors que cette question traversait son esprit, Nyel apparut dans son champ de vision, éclairé par les Lunes. Sabre en main, il se rua sur le guerrier qui s’écroula sans bruit.
— NYEL !
Un autre homme s’apprêtait à attaquer le jeune maréchal-ferrant dans le dos. Harmonie talonna son cheval qui renversa le soldat et le piétina à mort.
Le silence revint. La bataille n’avait duré que quelques mi-chiffres et une vingtaine de corps gisaient sur le sol. Ils avaient réussi !
— Oh Nyel !
Elle approcha son cheval du grand étalon gris et se leva sur ses étriers pour atteindre les lèvres de son amant et y déposer un baiser.
— Comme tu m’as manqué !


Nyel ne se sentait plus de joie, Harmonie lui avait sauvé la vie et voilà qu’elle accourait pour l’embrasser. Elle l’aimait donc vraiment, lui, et non pas ce stupide clairon ! Il se baissa pour l’entourer de ses bras.
— Si tu savais combien je t’aime !


Harmonie se blottit dans les bras de Nyel.
— Mais ! Elle parle ! s’exclama Liticien.
— Que croyiez-vous donc ? explosa Nyel. Que les femmes sont stupides, qu’elles ne comprennent jamais rien à ce que l’on dit ? Bien sûr qu’elles parlent !
La colère qui montait en lui transformait Nyel en un autre homme, doué soudain d’une étrange autorité.
— Non, ce n’est pas ce que je voulais dire mais le Rebelle...
— Le Rebelle était un fou et je le renie, coupa Nyel d’une voix profonde.
— Hérésie, siffla Valt.
Transcendé par le pouvoir inconscient qui émanait de ses mots, Nyel, hors de lui, poursuivait :
— L’hérésie, c’est de considérer les femmes comme vous le faites petit prince imbécile.
L’altercation s’envenimant, Harmonie préféra prendre la parole :
— S’il vous plaît, taisez-vous. Tout ceci est d’une stupidité monstre. Pour répondre à vos questions, oui, je parle, et lorsqu’un homme me donne un ordre j’obéis. On m’a demandé de parler, je l’ai fait. C’est aussi simple que cela. Mais je vous prie de bien vouloir continuer cette discussion stérile plus tard. Je pense qu’il vaut mieux quitter ce lieu au plus vite.
Aucun homme n’avait osé lui couper la parole. Ils étaient impressionnés par le discours de Harmonie. Eux qui avaient toujours appris que les femmes étaient sottes et ignorantes, ne savaient plus quoi dire. Sa voix sonnait étrangement à leurs oreilles, à la fois rauque et plus aiguë que celle des hommes. Les sons manquaient de précision, comme ceux d’un jeune enfant.
— Je parle, ajouta-t-elle, et je m’appelle Harmonie.
Encore un silence...
Le prince se racla la gorge.
— Heu... Je crois que... heu... Harmonie a raison, nous ferions mieux de partir. Nous ferons la suite des présentations plus tard. Venez.
Il lança son cheval au galop malgré le terrain humide et Harmonie ne put que le suivre. Nyel resta près d’elle et ils avancèrent de conserve.
Après plusieurs chiffres de chevauchée silencieuse, le prince proposa d’établir le campement dans la forêt. Ils montèrent rapidement la tente et Liticien demanda à prendre le premier tour de garde. Les autres se couchèrent sans s’adresser la parole. Ils étaient tous exténués mais surtout, ils semblaient vouloir fuir cette situation délicate : une femme douée de langage !

lundi 25 janvier 2010

Chapitre 17.2, Harmonie


Après avoir réglé l’aubergiste, tous sortirent pour prendre leurs montures et Harmonie eut la surprise de se voir attribuer un cheval personnel.
— Je l’ai acheté ce matin, expliqua Valt à ses amis. Je me suis dit que nous gagnerions du temps. D’après son ancien propriétaire, c’est une bête très douce. Avec de la chance, cette femelle sera capable de tenir. Liticien, tu vas essayer de lui expliquer comment faire. Si elle tente de s’échapper, Tutele la fléchera avant qu’elle n’ait eu le temps de parcourir une longueur. C’est bien compris ? termina-t-il en se tournant vers elle.
Harmonie hocha la tête. Elle ne voulait pas mourir et de toute façon, elle venait de recevoir un ordre et ne pourrait pas y échapper. Les hommes ne semblaient pas comprendre pleinement le fonctionnement des femmes. Ils ne pouvaient s’empêcher de douter de leur loyauté alors qu’elles n’avaient pas le choix.
La monture de Harmonie était un petit hongre bai très fin, presque maigre : les os de ses épaules et de ses hanches saillaient. La jeune femme le trouvait ainsi moins impressionnant que les montures de guerre des hommes. Pourtant, si frêle soit-il, comment se faire obéir d’un tel animal ? Elle ne pesait rien face à lui.
Liticien lui montra d’abord de quelle façon se mettre en selle. Il régla les étriers à sa taille et lui indiqua la manière de diriger.
— Ça risque de ne pas être très pratique pour donner des jambes ! Tu n’as même pas de chaussures !
Harmonie se contenta de hausser les épaules et caressa doucement l’encolure de l’animal. Il était très doux et brillait tant il avait dû être brossé pour l’occasion.
Le petit groupe se mit en marche et le cheval suivit docilement au grand bonheur de Harmonie. D’un seul coup, elle se trouvait grande et avait l’impression d’être quelqu’un d’important : les passants la regardaient. Elle voyageait avec le prince du royaume et connaissait même des détails politiques ! Elle se redressa sur sa selle. Pour la première fois, elle se sentait fière !
Ce sentiment euphorique ne dura pas longtemps. Elle ne faisait pas partie du groupe, se corrigea-t-elle, elle était leur prisonnière, c’était tout différent.
Ils traversèrent la ville au pas avant d’emprunter la porte sud. La route menant à Gelt était de bonne qualité et Valt opta pour un petit trot. Harmonie donna des jambes comme Liticien lui avait montré et sa monture accéléra. Elle se cramponna vite à la crinière. Elle n’arrivait pas à suivre le mouvement et se trouvait ballottée de tous les côtés. Bientôt, elle perdit un étrier et commença à paniquer. Elle glissa sur le côté. Heureusement, Liticien ne se trouvait pas très loin et il put la rattraper avant qu’elle ne tombe. Il fit passer le cheval au pas et lui expliqua doucement comment elle devait se tenir au trot.
— Nous allons d’abord essayer en marchant. Tu peux prendre un peu de crinière mais garde bien les rênes en main. Quand ton cheval trotte, tu dois te lever et t’asseoir. Comme ça, regarde : assis, debout, assis, debout... Vas-y, essaye au pas.
Harmonie trouva très étrange de le voir s’adresser à elle de cette façon. Il semblait presque oublier qu’elle était une femme et sa voix s’était faite plus sympathique. Pour un peu, il paraissait gentil ! Harmonie obéit et, très vite, elle réussit à comprendre le mouvement et à oublier sa peur.
— Bien, nous allons passer au trot maintenant.
Harmonie donna des jambes et, quand son cheval partit à l’allure supérieure, elle tenta de suivre les conseils du sonneur de clairon.
— On appelle cela le trot enlevé, expliqua Liticien.
Comment peut-il donc parler tout en trottant ? se demandait Harmonie. Elle avait déjà la respiration courte et ne se sentait pas très à l’aise.
Le jeune homme ordonna une accélération pour rattraper l’avance du petit groupe. Harmonie trouva presque plus facile d’accompagner le déplacement du hongre à cette vitesse.
Elle montait un cheval !


Ils chevauchaient depuis plusieurs chiffres maintenant. Harmonie commençait à s’habituer au trot et, pour un peu, le mouvement devenait machinal. Ils avaient conservé cette allure la plupart du temps et la pauvre femme souffrait terriblement : ses muscles semblaient sur le point de se déchirer et, à chaque inspiration, l’air brûlait sa gorge et ses poumons. Son cheval, sans doute peu habitué aux longs trajets, se couvrait déjà d’une sueur blanche. Par chance, Valt ne tarda pas à proposer une halte qui fut accueillie avec joie. Ils s’arrêtèrent sur le bord du chemin et Liticien montra à Harmonie comment attacher son cheval. Il était vraiment charmant avec elle finalement. Pour un peu, elle oublierait qu’il était un homme et elle, simplement une femelle.
Les quatre cavaliers s’étaient assis dans l’herbe mais après une si longue chevauchée, Harmonie préférait rester debout pour se dégourdir les jambes et elle se contenta de marcher doucement de long en large. Une gourde d’eau passa de main en main et chacun des voyageurs eut droit à un morceau de viande séchée. Même elle.
A peine un chiffre plus tard, le prince ordonna le départ. Harmonie grimpa sur le cheval en grimaçant, ce n’était pas si facile sans l’aide de Liticien surtout que le hongre refusait de rester immobile. Quand elle fut enfin en selle, le petit groupe démarra en silence. Après quelques longueurs parcourues au pas, Valt décida de passer au galop. Liticien en profita pour se ranger au côté de Harmonie et lui expliquer comment placer ses aides pour obtenir cette allure.
Alors, une jambe à la sangle, l’autre reculée et je serre.
Harmonie s’appliquait à suivre les conseils du sonneur de clairon mais sa monture ne voulait pas obéir. Heureusement, quand les chevaux placés devant elles accélérèrent, le sien fit de même.
“Contente-toi de suivre le mouvement du cheval”, avait dit Liticien. C’était plus facile à dire qu’à faire ! Elle avait l’impression d’être secouée dans tous les sens et se cramponnait fermement à la crinière du hongre. Elle serrait les dents, retenant son souffle, et une horrible douleur au-dessus de la hanche la faisait souffrir.
— Détends-toi, ce sera beaucoup plus facile pour toi. Et respire bien profondément, sinon tu risques d’avoir un point de côté.
Liticien avait sans doute raison. Malgré sa peur, Harmonie essaya de se décontracter. Elle commença par laisser tomber ses jambes de chaque côté du cheval au lieu de les remonter en les serrant. Elle se rendit vite compte qu’elle avait ainsi un plus grand équilibre et elle continua dans ce sens.
Au moment où elle se sentait enfin bien et commençait à apprécier le vent dans ses cheveux ainsi que les paysages défilant autour d’elle, le prince ralentit et passa son cheval au trot. La jeune femme parvint sans trop de mal à calmer son cheval déjà très fatigué. Il ne devait vraiment pas être habitué aux grandes distances.
Comme moi, pensa aussitôt Harmonie et elle se pencha pour caresser l’encolure du petit bai.
Elle éprouvait d’étranges sentiments. Pendant cette journée, Liticien s’était comporté avec elle totalement différemment par rapport à la veille. Si sa haine envers les hommes n’avait pas été si puissante, elle aurait sans doute admis qu’elle le trouvait sympathique.


Ils arrivèrent en vue de Gelt quatre jours plus tard, à la nuit tombée.
Les premières nuits, ils avaient dormi dans des petites auberges aux croisements des chemins. Harmonie s’était réveillée toute courbaturée au premier matin puis ses muscles s’étaient détendus rapidement. Le lendemain, la souffrance était telle qu’elle pensa plus d’une fois abandonner au cours de la chevauchée. Mais heureusement le troisième jour, les douleurs commencèrent à reculer.
Lors de leur dernière halte nocturne, n’ayant trouvé aucune auberge, ils avaient passé la nuit dans une grande tente sur le bord du chemin. Ils durent donc se contenter d’une couche faite de couvertures tissées et Harmonie sentit avec désespoir ses raideurs enfler à nouveau.
Lorsque ce quatrième soir, Valt les guida vers une auberge très réputée de la haute ville, Harmonie ressentit un immense soulagement.
Après un copieux repas arrosé de vin, les voyageurs montèrent vers de confortables suites. Le prince avait une fois encore laissé son ami Liticien avec Harmonie pendant qu’il restait avec son garde du corps. Par moments, Harmonie se demandait s’il n’y avait pas une romance entre le jeune prince et l’étrange et silencieux guerrier.
La chambre qu’elle partageait avec le sonneur de clairon était bien plus spacieuse que celle de Sinex et le lit semblait deux fois plus large. Elle n’en avait jamais vu de si grand ! Il y avait également une petite pièce attenante où une bassine en cuivre remplie d’eau fumante attendait. Le sonneur de clairon l’invita à se rafraîchir. Quel bonheur de sentir le linge humide et chaud effacer la crasse de ces derniers jours…
Enfin propre, elle acheva de se dévêtir et se glissa avec délice entre les draps frais. Quelques mi-chiffres plus tard, Liticien vint la rejoindre.
Si seulement ce pouvait être Nyel...


Le sonneur de clairon la réveilla très tôt. Le jour n’était pas encore levé et elle n’avait aucune envie de sortir du lit douillet. Elle profita que Liticien avait le dos tourné pour tirer le drap sur elle. Quand le sonneur de clairon se retourna, il rit et découvrit Harmonie.
— Allez, debout ! Nous avons une longue chevauchée devant nous, il va nous falloir six jours pour nous rendre à Calv, ce n’est pas le moment de perdre du temps !
Harmonie poussa un soupir silencieux mais se leva en jetant un coup d’œil au jeune chevalier. Une fois de plus, il s’était adressé directement à elle, et sans animosité. La jeune femme ne savait plus que penser… Elle étira longuement son corps douloureux. Dire qu’il restait encore six jours de cheval !
Elle s’apprêtait à enfiler sa robe, un peu déchirée après la longue chevauchée, mais le sonneur de clairon l’en empêcha. Il voulait d’abord passer un peu de pommade sur son corps meurtri. Ceci fait et… un peu plus, ils descendirent tous deux vers la salle à manger. Comme d’habitude, ils étaient les derniers et essuyèrent quelques plaisanteries douteuses bien qu’avérées.
Après un bon petit déjeuner bien consistant, les sacs furent fermés et Harmonie se retrouva de nouveau à cheval. Le prince discutait devant avec Vexill et elle se surprit à ressentir une certaine sympathie pour cet homme. Ces jours passés à ses côtés lui avaient appris qu’il n’était pas si rustre. Elle ne pouvait l’expliquer mais elle sentait parfois que ses réactions envers les femmes étaient comme guidées par un autre. Il semblait possédé par une force supérieure.
La route vers Calv ne paraissait pas en aussi bon état que celle entre Sinex et Gelt : le sol était tout défoncé et elle était à peine assez large pour laisser passer deux chariots de front.
Environ trois chiffres après leur départ, Harmonie fut témoin de l’étrange montée des eaux. Les petits geysers jaillissaient ici et là du sol, plus ou moins haut et c’était magnifique ; mais la route n’en devenait que plus mauvaise et les chevaux pataugeaient à présent dans la boue. Valt fut contraint d’imposer le pas car la monture de Harmonie, aux pieds moins sûrs que les chevaux de guerre, n’arrêtait pas de glisser.
— J’aurais dû penser à acheter une meilleure bête, ronchonnait-il.
Pour gagner du temps, ils mangèrent à cheval les deux jours suivants et chevauchèrent sans arrêt. Ce n’était qu’au crépuscule que Valt décidait d’une halte. A peine la tente montée et le repas avalé, tout le monde dormait déjà profondément.
Au soir du troisième jour, peu avant le coucher du Solénon, le prince annonça la halte et Harmonie mit pied à terre avec joie. Malgré le sol trempé suite à une nouvelle montée des eaux, elle s’écroula et resta assise durant tout l’arrêt. Valt souhaitait continuer encore un peu après cette pause et une intense fatigue l’accablait. Elle n’avait jamais rien fait de sa vie et voilà qu’en quelques jours, elle marchait, chevauchait... Elle se sentait exténuée. Liticien vint s’installer à ses côtés et elle en profita pour poser sa tête contre son épaule. Ce geste avait été inconscient et quand elle s’en aperçut, son cœur fit un bond dans sa poitrine. Que se passait-il pour qu’elle agisse ainsi ? Harmonie ne changea pourtant pas de position et, malgré la cotte de maille peu confortable, elle s’endormit en un temps record.
Elle fut réveillée peu de temps après par Liticien qui lui expliqua qu’ils allaient poursuivre leur route jusqu’à une forêt où ils pourraient établir leur camp.
La courte sieste fut bénéfique et remonter à cheval ne lui parut pas aussi difficile qu’elle le pensait. Ils s’engagèrent lentement sur le chemin boueux. Quelques longueurs plus loin, Harmonie aperçut l’orée du bois indiqué par Liticien. Ils pénétrèrent dans la sombre forêt peu de temps après.
Harmonie se retourna sur sa selle. Elle était pourtant la dernière du groupe mais elle aurait juré avoir entendu quelqu’un éternuer. Dans la lumière faiblissante, elle ne discernait cependant aucune forme humaine. Personne ne semblait avoir entendu le moindre bruit et elle ne pouvait rien leur dire, elle n’en avait pas le droit.
Harmonie se contenta de hausser les épaules et talonna son cheval pour se rapprocher de Liticien. Elle ne voulait pas se l’avouer mais elle était un peu inquiète.
A la sortie du virage, un hurlement retentit et elle sursauta. Si elle n’avait pas été élevée dans le respect du silence, elle aurait sans doute crié, mais elle ne put rien faire devant la dizaine d’hommes armés qui se ruaient vers eux en courant.
Les quatre cavaliers réagirent aussitôt : Valt et Tutele tirèrent une longue épée, Liticien et Vexill une rapière. Le sonneur de clairon saisit aussi une petite dague qu’il tendit en vitesse à Harmonie avant de partir dans la bataille. L’arme à la main, Harmonie demeura immobile à regarder la scène : Vexill baissait sa bannière et y embrochait sans cérémonie un mercenaire tout en fauchant un deuxième de sa rapière.
Lentement, elle parvint à bouger et se retourna pour découvrir un homme qui, épée au poing, fonçait sur elle avec un regard féroce. Elle resta pétrifiée. Que pouvait-elle donc faire ?
Je ne sais même pas me battre...

lundi 18 janvier 2010

Chapitre 16.3, Stellya et chapitre17.1, Harmonie

Stellya fouilla dans la petite pile de ses vêtements. Comment s’habiller pour cette occasion ? Ce soir, le chef les avait invités à manger chez lui. Elle allait enfin rencontrer le père de Felty. Elle se sentait à la fois heureuse, excitée et paniquée…
— Aide-moi Felty ! Tu préfères que je porte quoi ?
— Tu peux mettre ta robe noire. Le noir te va si bien.
— D’accord.
Elle se retourna pour enfiler le vêtement aux manches courtes. La coupe, très près du corps, soulignait la taille fine de la jeune fille. Elle aimait le tissu léger qui, descendant jusqu’aux chevilles, chatouillait ses pieds à chaque pas. C’est dans les bagages d’un groupe d’humains que Felty avait découvert cette toilette. Stellya, redoutant une réponse sanglante, n’avait pas osé demander plus de précisions quant à la façon dont il l’avait obtenue. Les félins semblaient vraiment haïr les humains. Elle pouvait comprendre : toute sa vie, elle avait subi leur cruauté mais cela l’effrayait à la fois : pouvaient-ils sincèrement l’accepter comme une des leurs ?
Felty avait revêtu un simple pagne rouge qui tranchait sur sa fourrure tigrée et sombre. Toute parure semblait superflue pour les félins : leur seul corps, esthétiquement parfait, dégageait une intense sensualité.
Enfin prêts, ils se dirigèrent vers la plus vaste tente du petit village : celle de leur chef.
Felty gratta à la toile et une femme à la fourrure claire les laissa entrer. Felty prit ses pattes entre les siennes et les embrassa :
— Bonsoir mère.
Elle se contenta d’incliner la tête avant de se tourner vers Stellya :
— Bonsoir ma fille. Sois la bienvenue chez nous.
— Bonsoir, c’est un honneur pour moi de vous rencontrer enfin.
La féline sembla satisfaite de la réponse et les fit passer dans une seconde pièce plus spacieuse. Au milieu des peaux et des fourrures, un homme se tenait assis. Il avait l’air assez âgé et ses moustaches blanchissaient. Felty se pencha vers lui et l’embrassa sur le front. Stellya ne savait pas trop comment réagir, aussi se contenta-t-elle de s’incliner.
— Approche, lui dit-il d’une voix profonde. Laisse-moi t’embrasser ma fille.
Stellya s’exécuta et le félin déposa un baiser paternel sur sa joue.
— Asseyez-vous mes enfants. C’est un grand bonheur pour moi de pouvoir rencontrer la compagne de mon fils. Ton nom est Stellya je crois.
Elle hocha la tête.
— Que signifie ce nom ?
— Cela veut dire “Celle-aux-étoiles”, mon père.
Il sourit.
— Très joli, il te va à ravir. Tes cheveux noirs ressemblent aux ténèbres de la nuit et ta mèche argentée à la clarté des Astres.
Elle baissa les yeux. Elle n’était pas habituée aux compliments.
— On dit que tu portes en toi la marque des Dieux. Est-ce vrai ?
— Je suis gauchère mais je ne crois pas que les Dieux s’intéressent à moi.
Etait-elle vraiment sûre de ce qu’elle venait d’avancer ? N’avait-elle pas rencontré Oris ? Elle se souvenait de chacun de ses mots… mais n’avait-elle pas seulement rêvé ?
La mère de Felty brisa le silence qui s’était installé :
— Le repas est prêt. Avez-vous faim ?
— Moi, je meurs de faim, mère. Qu’as-tu préparé ? demanda Felty en se léchant les babines.
— Un simian chassé par ton père, répondit-elle avec fierté.
— Qu’est-ce qu’un simian ?
Jamais Stellya n’avait entendu parler d’un tel animal. C’est le chef qui lui répondit. Il semblait avoir l’habitude d’enseigner et s’exprimait de façon très claire.
— C’est une sorte d’oiseau carnivore très dangereux qui niche dans les parois de la falaise. Il est pourvu de dents très pointues et n’hésite pas à attaquer dès que l’on passe trop près de son nid. Ses plumes sont vert foncé. C’est très dur d’en tuer car ils sont assez malins mais leur chair est savoureuse alors cela vaut la peine d’essayer…
Effectivement, la viande blanche était savoureuse et Stellya ne se fit pas prier pour en reprendre une seconde fois. Après le repas, Felty et son père discutèrent longuement de la grande chasse qui aurait lieu pendant le temps de l’eau, qu’ils appelaient aussi temps pluvieux. Cette saison venue, les félins sortiraient de la vallée pour une battue en commun. Le Clan de la Cascade partirait traquer les biches et les cerfs. Il fut aussi convenu que Stellya les accompagnerait si elle avait réussi à tuer son premier gibier avant. Stellya invita même le chef à venir avec sa compagne manger le butin de sa première chasse. Le vieux félin répondit que c’était un honneur pour lui et qu’il ne manquerait pas ce festin. Stellya promit même en riant qu’elle tenterait de rapporter un animal plus gros qu’un simple rongeur pour que tout le monde puisse manger à sa faim.
Les Lunes étaient déjà levées depuis longtemps quand Felty et Stellya prirent congé.
— Tes parents sont très gentils, murmura Stellya. Tu as beaucoup de chance.
— Tu n’as pas eu de famille toi ?
— Pas vraiment. Ma mère était cloîtrée et mon géniteur se contentait de me battre.
Felty serra un peu plus sa compagne contre lui. Le geste était infime mais Stellya le perçut malgré tout. Quelle chance elle avait… Dans ses bras, elle se sentait en sécurité.



Chapitre 17
Harmonie



Quand Liticien la secoua, une affreuse douleur à la tête la fit gémir.
— Silence ! cria-t-il. Les femmes ne parlent pas et souffrent en silence. C’est tout normal d’avoir mal au crâne !
Harmonie grimaça et espéra de tout son cœur que les cachets de l’apothicaire seraient efficaces. Prenant son courage à deux mains, elle se leva. Un bref coup d’œil par la fenêtre lui apprit que le jour n’était pas encore levé. Ils n’avaient pas dû dormir bien longtemps. Elle s’apprêtait à enfiler son vêtement quand Liticien lui intima l’ordre d’attendre. Que lui voulait-il encore ? Le jeune clairon sortit un pot d’un sac et commença à pommader le corps de Harmonie avec un étrange onguent.
— C’est ce que j’utilise quand mon armure me blesse. Ça devrait soulager la douleur provoquée par les coups.
C’était vraiment étrange qu’il s’occupe ainsi d’elle. Il était un homme, il croyait aux paroles du Rebelle, il ne pouvait donc être qu’un monstre. Elle le laissa pourtant enduire ses blessures de pommade.
— Et voilà ! Habille-toi maintenant, et dépêche-toi.
Elle obéit et passa sa robe colorée. Le tissu fin se colla aussitôt contre sa peau où la crème n’avait pas encore pénétré.
Liticien boucla rapidement ses sacoches et ils descendirent dans la salle de l’auberge. Valt, Vexill et Tutele étaient déjà attablés devant un grand bol de lait chaud.
— Alors, bien dormi ? Pas trop mal aux cheveux ? leur lança le prince avec un grand sourire entendu.
— Parfait, lui répondit le sonneur de clairon. Mais s’il te plaît, passe un cachet contre la gueule de bois.
— C’est toi qui les as Liticien, annonça le porteur de bannière.
— Ah oui, j’avais complètement oublié !
— N’oublie surtout pas de m’en donner, continua Vexill en grimaçant.
Liticien et Harmonie s’installèrent devant le récipient encore fumant qui les attendait puis le jeune homme blond distribua à chacun un cachet miracle. Au grand soulagement de Harmonie, il en déposa aussi un devant elle. Elle pria pour qu’aucun d’entre eux ne proteste et s’empara vite du médicament.
Après avoir placé le comprimé dans sa bouche, elle se pencha sur le bol. Du lait ! Jamais elle n’avait eu droit à ce breuvage ! Ni dans la shalga ni même chez son ancien propriétaire ! Elle se contentait de bouillon le matin. Il y avait même un morceau de pain frais à côté de la jatte. Finalement, ça valait peut-être la peine de voyager avec “ces gens”. Il ne manquait que Nyel pour que tout soit parfait.
Elle se rembrunit. Comment pouvait-elle penser une telle chose ? Elle avait perdu Nyel, et elle se trouvait de nouveau prisonnière des hommes !
Dès que le petit déjeuner fut achevé, Valt ordonna à un jeune serviteur de préparer leurs chevaux et demanda ensuite à ses amis de le rejoindre dans sa chambre.
Le prince était assis sur le lit, entouré du sonneur de clairon et de son porteur de bannière. Sa nouvelle femme patientait également, adossée contre le mur froid recouvert de lourdes tapisseries. Un peu plus loin, le guerrier silencieux gardait la porte.
Valt prit enfin la parole :
— Bon, je suis satisfait de vous, vous avez bien suivi mes ordres. Notre escapade nocturne n’a alerté, à priori, personne. Maintenant nous allons rejoindre Calv, comme prévu.
— Mais, vous ne craignez pas une embuscade ? s’étonna Vexill.
— Bien sûr que si. Pourtant, je dois obéir à mon père. Je ne veux pas qu’il y ait le moindre soupçon à notre égard.
Tout le monde hocha la tête. C’était bien compréhensible.
— Et si on tombe dans une embuscade, on dit gentiment bonjour aux agresseurs et on prend congé ? lança ironiquement Liticien.
— Tout à fait, c’est exactement comme ça que je l’entendais.
— Mais Valt, nous savons peut-être combattre, plutôt bien même… mais nous sommes seulement quatre ! Tu ne penses quand même pas qu’on a une seule chance de s’en sortir contre une dizaine de mercenaires enragés ?
Comme il ne répondait pas, Vexill donna raison au sonneur de clairon :
— Mon prince, je suis d’accord avec Liticien, vous risquez la mort en allant à Calv.
— C’est la seule solution ! On aurait le même risque sur la route de Rebellium. On ne peut pas rester ici !
— On ne pourrait pas engager quelques mercenaires ?
— Et pour quelles raisons aurions-nous besoin de combattants ? Vimula passe pour être le royaume le plus sûr qui soit.
— Evidemment, nous sommes coupés du reste du monde ! Comment voulez vous être envahis ?
— Là n’est pas la question. C’est moi qui donne les ordres, et ils sont très clairs : nous irons à Calv en passant par Gelt, point !
— Bon, d’accord, c’est toi le chef ! railla Liticien. Je crois que je vais écrire mon testament avant de partir.
Personne ne pensa à rire, c’était peut-être leur dernier jour à vivre. Harmonie sentait l’angoisse monter. Elle ne voulait pas mourir. Si des mercenaires attaquaient, aurait-elle une chance de s’en sortir ? Elle ne pouvait pas se battre… Ils se dépêcheraient sûrement de la violer avant de la tuer d’une horrible manière... A moins qu’ils ne la gardent en vie pour la revendre à une shalga ? Oui, c’est sûrement l’option qu’ils choisiraient. Ils pourraient tirer un bon prix d’une femelle de son âge. Un peu rassurée malgré tout, elle suivit les quatre hommes dans l’escalier.

samedi 16 janvier 2010

Chapitre 16.2, Stellya

Stellya avait continué de soulever ses poids à intervalles réguliers puis avait commencé à ranger la tente. Ces gestes répétitifs laissaient l’esprit libre et ses pensées vagabondaient...
Quand Felty rentra en début de soirée, il rapportait un qâa tué d’une seule flèche.
— Tu as réussi à le toucher du premier coup ! s’étonna Stellya.
— Oui, mais le trait n’a pas résisté, il s’est cassé net.
Il se retourna pour allumer un feu.
— Comment faut-il faire ? demanda la jeune fille.
— Tu ne sais pas préparer le feu !? s’étonna-t-il.
— On ne m’a jamais rien appris, Felty.
— C’est tout simple, regarde : tu prends deux pierres spéciales que l’on trouve au bord des cours d’eau et ensuite, tu dois les frapper entre elles au-dessus d’herbes sèches et de bois menu. Le coup produit une étincelle qui enflamme aussitôt le foin.
Felty frappa les deux cailloux. Une flammèche tomba sur le tas de bois et une fumée s’éleva avant qu’un petit feu ne crépite.
— Fais toujours bien attention d’entourer ton feu de pierres et de nettoyer la terre autour. Il ne doit pas sortir de son foyer, sinon il risque de s’échapper et de tout embraser sur son passage. C’est un esprit très sauvage.
Stellya hocha la tête.
— Il est interdit de prendre le bois sur un arbre, tu dois le ramasser par terre, quand il est tombé de lui-même. Après une tempête, il faut profiter des dégâts causés par le vent, c’est une offrande d’Oris.
Stellya comprenait bien. Leur Dieu représentait la végétation et les arbres en particulier. Il ne fallait pas le blesser en arrachant des branches encore vivantes.
— Et pour les arcs, comment faites-vous ?
— Il existe un seul arbre, très spécial, que les félins ont le droit de couper. Mais c’est uniquement pour en tirer des armes.
— Je peux essayer de faire une étincelle ?
— Bien sûr, mais reste bien au-dessus du foyer.
Stellya choqua les deux pierres. Rien ne vint. Elle fit un deuxième essai et une minuscule étincelle naquit. C’est seulement au bout de sept fois qu’elle réussit à produire une belle flammèche.
Ce n’était pas si compliqué finalement. Elle reposa les pierres et laissa Felty préparer le qâa. Pendant ce temps, elle décida de rejoindre le large cours d’eau afin de remplir deux cruches en argile.
Près de la rivière, des enfants jouaient à se lancer des boules de terre et Stellya en évita une de justesse. Aussitôt, l’un des plus âgés vint vers elle en courant.
— Ça va ? Je ne vous ai pas fait mal ? Je suis désolé !
Il paraissait complètement paniqué. Elle s’agenouilla pour être à son niveau.
— Ne t’inquiète pas, je n’ai rien. Comment t’appelles-tu ?
— Je suis Nebulo.
— S’il te plaît Nebulo, peux-tu m’aider à transporter de l’eau jusque chez moi ?
— Oh oui, oui, bien sûr !
Stellya remplit les deux cruches et en confia une à Nebulo.
Ils traversèrent le village côte à côte, chacun portant une jarre pleine. Nebulo marchait bien droit et balançait sa queue d’un air plein de suffisance.
Qu’est-ce qu’il peut y avoir de si digne à transporter de l’eau pour moi ? Une simple humaine ?
Tout ça lui paraissait bien étrange. Il fallait qu’elle en parle à Felty.
Arrivé à la tente, le petit félin déposa sa charge et repartit en courant si vite que Stellya n’eut pas le temps de le remercier.
Elle rangea l’eau dans l’abri et s’assit sur le lit à côté de Felty.
— Un enfant m’a aidée à ramener de l’eau. Il m’a dit s’appeler Nebulo.
— Ah oui, c’est un petit orphelin.
— Oh, le pauvre !
— Sa mère est morte à sa naissance et son père s’est fait piétiner lors de la dernière chasse en groupe.
— Et qui l’élève maintenant ?
— Il vit avec les autres orphelins. Ils ont une grande tente pour eux tous et chaque famille se doit de leur apporter un peu à manger chaque jour.
Stellya poursuivit :
— Il avait l’air de parader à mes côtés tout à l’heure. Pourquoi ?
Felty eut un bref sourire avant de répondre :
— Tu es ma femme, on te doit le respect.
— Quelle différence y a-t-il entre moi et une autre ?
— La différence, c’est que tu es la femme du fils du chef.
Stellya ouvrit grand la bouche.
— Tu veux dire que tu es comme une sorte de prince !
— Pas tout à fait non…Felty souriait, mais je serai leur chef quand mon père décédera.
— Je n’ai pas vu ton père. Comment est-il ?
— Vieux, autoritaire mais très gentil malgré tout. Je pense qu’il ne tardera pas à nous inviter pour manger avec lui. Tu l’as déjà vu. C’est lui qui répétait le texte rituel lors de notre fusion avec le Dieu.
— Je me souviens, oui. Ce fut un moment merveilleux, dit-elle en repensant à l’étreinte du Dieu Oris.
— Tu as beaucoup changé depuis cette rencontre, murmura le félin. Oris t’as appris notre langue, il a été très généreux avec toi.
Très généreux... songea la jeune fille.
— J’ai un peu faim. Pas toi ? Le qâa est-il prêt ?
— Bien sûr, je te sers tout de suite.
— Merci bien, ô très grand fils de chef !
Stellya ressentait le besoin de plaisanter, de profiter à fond de cette nouvelle vie qui s’offrait à elle. Bon public, Felty éclata de rire. Etait-il heureux d’avoir épousé une simple humaine ?


Après le délicieux repas, Felty avait proposé une balade à pied. Stellya avait accepté avec joie. Peut-être lui en apprendrait-il plus sur leurs coutumes. Elle était avide de connaissances.
Dehors il faisait frais maintenant et la jeune fille avait posé une peau sur ses épaules. Ils avançaient doucement, main dans la main. Stellya sentait toutes ses barrières s’effondrer en présence du félin. Il était si doux et gentil… A ses côtés, une étrange sérénité l’emplissait.
— Il y a plusieurs clans alentour, expliquait Felty. Nous sommes celui de la cascade. Le plus grand de tous, le seul à quitter la vallée ! Chaque cycle, au temps de l’eau, nous sortons dans la plaine pour chasser les hordes de cerfs. Leur migration les ammène juste au-dessus de nos terres. Seuls quelques individus des autres clans osent nous suivre à découvert. En haut, c’est le pays des hommes…
— Un cycle, c’est un groupe de chaque saison ?
— Oui, un cycle comprend un temps fleuri, un temps chaud, un temps d’eau et un temps froid.
— A quoi cela vous sert-il de chasser tous ensemble ?
— Le temps froid est assez rude ici et nous avons besoin de beaucoup de réserves. En une seule journée nous parvenons à préparer suffisamment de stocks pour résister aux températures très basses Mais tu verras, c’est une saison très plaisante quand même car nous faisons toujours la fête. Pour conserver la chaleur, nous vivons tous ensemble et dansons toute la nuit ! Je suis impatient que tu vives ça ! Et toi, comment est ton pays ?
— Chez moi ? Elle prit sa respiration et son courage à deux mains. Il lui était dur de parler de son passé qu’elle tentait tant d’oublier.
« Les femmes ne sont rien là-bas. Seuls les hommes ont le pouvoir. Nous, les femmes, nous ne servons qu’à enfanter et à donner du plaisir aux mâles. Il nous est interdit de parler, de faire du bruit, de savoir... Les femmes n’ont que le droit où plutôt le devoir d’obéir aux ordres des hommes. Je suis née dans une maison de particulier près de Manira. J’ai eu la chance de suivre en cachette les cours de mon frère. C’est pourquoi je sais lire, écrire et que je connais un peu l’histoire de mon pays. Il y a bien longtemps, les femmes et les hommes étaient égaux mais un homme est venu et a détruit cet équilibre. Le Rebelle, comme il se faisait appeler, détestait les femmes. Il a pris le pouvoir et je crois qu’il a lancé un sort soumettant les femmes à la volonté des hommes, à jamais. Je ne sais pourquoi, mais cette malédiction ne m’a pas affectée et je me suis révoltée. Je ne pouvais pas faire grand chose mais je parlais. Cela me valait de nombreux coups de fouet mais je continuais et désobéissais dès que possible. Un beau jour, l’homme à qui j’appartenais m’a vendue avec ma mère. Je devais rejoindre une shalga. Ces maisons où les femmes ont l’obligation de passer la nuit avec l’homme qui les a louées. Pendant le voyage, je me suis échappée et j’ai traversé la Forêt Maudite avec un rapace que j’avais trouvé. J’ai réussi à échapper aux esprits et je me suis retrouvée de ce côté-ci du monde. J’ai voyagé pendant de longs jours jusqu’ici où mon rapace a été tué et où vous vouliez m’assassiner. Pourquoi souhaiter notre mort ?
— C’est assez simple en fait. Les humains sont nos ennemis, ils cherchent à nous tuer. Celui qui nous veut du mal a pour emblème un rapace. Quand nous t’avons trouvée, nous avons aussitôt pensé à lui. Nous avons fléché l’oiseau et nous devions te tuer selon un rituel précis. Je t’avais vue le premier, c’est donc moi qui avais “l’honneur” de te trancher la gorge. Pourtant, en te découvrant toute tremblante et sans défense… j’ai tout de suite su ce que je devais faire ! Seule l’union pouvait te sauver. Même si je prenais beaucoup de risques, je l’ai fait. Nous avons mélangé notre sang. Les autres étaient obligés d’obéir. Seul Oris peut décider si une union est acceptable ou non.
— Et s’il n’avait pas accepté ?
— Alors nous serions morts tous les deux.
— C’est cruel !
— C’est déjà arrivé. La volonté de notre Dieu est suprême.


Le lendemain et les jours suivants, Stellya continua à mettre Felty en confiance dans l’eau sans pour autant négliger son propre entraînement qu’elle prenait très au sérieux. Après quinze jours passés à se muscler les bras dès qu’elle le pouvait, elle se jugea prête pour tenter à nouveau le tir à l’arc. Elle installa à l’écart du camp et des regards curieux la cible de Felty et encocha la première flèche.
Bander l’arc lui sembla beaucoup plus facile et elle eut bien le temps de se concentrer avant de lâcher la corde. Elle s’appliqua à viser le cœur de la cible et tira. La corde frôla à peine son bras mais le trait, manqua de peu la cible et continua son chemin entre les arbres.
Stellya posa l’arc. Au moins avait-elle réussi à tirer.
Il ne me reste plus qu’à apprendre à viser. Et ce ne sera sans doute pas le plus simple...
Pour le moment, il fallait absolument qu’elle retrouve la flèche. Felty lui avait bien expliqué que le bois dont elles étaient faites était rare et sacré. Elle ne devait pas en perdre une seule. Elle se l’était promis. Aussi, commença-t-elle ses recherches.
Elle n’a pas dû aller très loin, se répétait-elle. L’herbe était assez haute et Stellya, au bout d’un long chiffre, se sentit complètement découragée. Nulle part, elle ne voyait dépasser une des plumes surmontant le trait. Elle se laissa tomber avec un grand soupir : qu’allait-elle faire ? Je dois la trouver ! Elle se sentait proche de la crise de larmes. A quatre pattes sur le sol, elle chercha de nouveau longuement, écartant l’herbe en espérant à chaque instant découvrir le bois perdu.
Son dos et ses genoux la faisaient souffrir à force de rester accroupie. Désespérée, Stellya se releva et dut s’appuyer contre un arbre tant sa tête tournait. Elle porta la main au pendentif qui ornait son cou. Elle avait vite pris cette habitude. Une douce décharge de pouvoir se propagea dans son corps.
Mais bien sûr ! Pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? Elle leva la feuille.
— Oris, écoutez-moi s’il vous plaît.
Comme en réponse à sa question, le présent du Dieu vibra entre ses mains,.
— J’ai perdu un objet précieux : il est en bois. Pouvez-vous m’aider à le retrouver ?
La feuille se souleva et la guida jusqu’au pied d’un arbre un peu plus loin. Quand elle se reposa avec douceur sur sa poitrine, Stellya se pencha. Aussitôt, elle aperçut entre les herbes une plume rouge. Ça y est ! Elle l’avait retrouvée !
— Oh ! Merci Oris ! Merci beaucoup !
— Je suis là quand tu veux pour toi ma petite sœur !
Devenait-elle folle où avait-elle vraiment entendu ces paroles ? Elle avait eu l’impression que la voix résonnait dans sa tête. Quelle étrange sensation !
Elle se releva et fit taire ses interrogations. Tout cela l’effrayait… Elle avait retrouvé sa flèche, cela seul comptait.
Stellya se replaça à une longueur de la cible et tenta un nouveau tir. Le trait se planta juste sur le bord. A quelques pouces près, elle aurait dû encore une fois faire appel au Dieu des arbres…
Elle prit un autre projectile. Aussi sûr que les Lunes sont pourpres, elle réussirait à atteindre le centre !
Ce moment arriva quelques jours plus tard. Il ne restait plus qu’une flèche à ses pieds. Elle l’encocha rapidement et banda son arc.
Elle concentra toutes ses pensées sur le cœur de la cible et sur la pointe de son trait. Bientôt, tout le reste disparut. Elle ne voyait ni les arbres autour d’elle, ni Felty qui la regardait d’un peu plus loin. Il n’existait plus que sa flèche et l’endroit qu’elle devait atteindre. Son cœur battait au ralenti. Elle lâcha la corde. Avec une infinie lenteur à ses yeux, Stellya vit le projectile voler jusqu’à la cible où il se ficha en plein milieu.
Elle n’en croyait pas ses yeux. Elle se retrouva bientôt dans les airs sans trop savoir comment elle y était arrivée. Elle s’aperçut vite que c’était Felty qui la faisait tournoyer. Il la reposa enfin après l’avoir fait virevolter sur plusieurs tours. Elle faillit tomber tant sa tête tournait.
— Tu as réussi ! C’est merveilleux ! Je n’ai jamais vu quelqu’un y arriver aussi vite !
— C’était un coup de chance, réussit-elle à bredouiller.
— Il est temps que je t’offre ton propre arc ! Viens !
Il l’attira vers leur tente.
— Assieds-toi, je vais le chercher.
Sans attendre de réponse, il sortit pour réapparaître quelques instants plus tard, l’arme à la main. Il se mit sur un genou et le tendit à Stellya.
— Par Oris, en ce jour, je te fais apprentie chasseresse. Par le bois, quand un animal pour le repas tu apporteras, je te ferai chasseresse et à la grande chasse tu partiras.
Il sourit et continua :
— C’étaient les paroles sacrées. Je suis sûr que tu en es digne.
Cérémonieusement, il déposa l’arc dans ses mains. Elle en caressa le bois sombre, presque noir, et sculpté avec art. Un peu de pouvoir se déversa en elle. Elle sursauta.
— Mais ! C’est le bois de l’Arbre d’Oris !
Felty parut étonné :
— Je ne sais pas, j’ai trouvé ce bois sur le sol (il fit une pause pour reprendre son souffle). A bien y réfléchir, je crois que c’était au pied de l’Arbre Sacré que je l’ai ramassé. Il était parfait pour un arc… Pourquoi m’as-tu posé cette question ?
— Une simple impression, répondit-elle évasivement.
La jeune fille reporta son attention sur les dessins gravés dans le bois. Ils représentaient un ciel nocturne avec les Lunes, quelques nuages sombres, les étoiles et surtout, un superbe rapace, les ailes étendues, juste à l’endroit où l’on posait la main.
— C’est... c’est magnifique !
Elle éclata en sanglots et se blottit entre les bras de Felty. Mais pourquoi était-il si gentil avec elle ?
En plus de l’arc, Felty avait aussi fabriqué une volée de flèches surmontées de plumes noires. Elle lui demanda aussitôt si elle pouvait l’essayer et ils partirent d’un bon pas vers la petite clairière où attendait la cible.
Le premier trait se planta loin du centre mais Felty la rassura :
— Il faut que tu t’habitues à ta nouvelle arme, c’est normal.
Stellya réfléchit un instant.
— J’étais tellement préoccupée par le milieu de cette cible que je n’ai même pas songé à un détail : lorsque j’ai appris à écrire, je me suis rendu compte que j’y arrivais bien mieux de la main gauche. Peut-être que ça va être pareil pour le tir à l’arc.
— Tu dis que tu es plus habile avec ta main gauche ?!
Le félin paraissait vraiment étonné.
— Oui, c’est bien ce que j’ai dit. Pourquoi ?
— Il y a une croyance très ancienne qui raconte que tous les gauchers sont en fait liés aux Dieux. C’est incroyable que tu en fasses partie !
— Ce n’est peut-être qu’une légende. Je vais essayer avec l’arc. On ne sait jamais.
Elle posa sa main droite sur le bois. Il n’avait pourtant pas été taillé pour un gaucher mais Stellya se sentit tout de suite plus à l’aise. Elle encocha une flèche, se concentra et tira.
Quand elle baissa l’arc, le trait était fiché en plein cœur de la cible. Quelque chose lui dit qu’avec cette arme, elle ne raterait plus jamais son but.

samedi 9 janvier 2010

Chapitre 15.5, Nyel. Chapitre 16.1, Stellya

Peu de temps après, le prince sortit, suivi d’un guerrier. Harmonie n’était pas avec eux. Nyel les laissa partir et attendit un peu. Elle ne tarda pas à sortir à son tour, poussée par les deux autres jeunes gens qui se mirent bientôt à beugler une chanson paillarde.
Il se redressa sans bruit et les suivit à distance. Quelques rues plus loin, ils entrèrent dans un bar et il entendit clairement l’homme qui tenait Harmonie par le bras – mais de quel droit ? ! – s’exclamer :
— T’inquiète pas patron ! Heureusement, nous voilà, On va mettre l’ambiance !
Nyel prit son mal en patience et compta quelques mi-chiffres avant de pénétrer dans la taverne. Il en ressortit aussitôt. Ce qu’il avait vu l’avait horrifié. Harmonie était en train de faire une tournée de liqueur contre un homme. Tous les autres étaient massés autour d’eux et un des deux amis du prince avait une main posée sur son épaule.
Il reprit son calme et respira longuement avant de jeter un second coup d’œil à l’intérieur. Apparemment, Harmonie avait gagné car le deuxième acolyte du prince la portait sur ses épaules pendant que l’autre chantait à tue-tête avec une voix atroce. Nyel ne put s’empêcher de marmonner d’acerbes critiques.
Il claqua la porte et alla s’asseoir en face de la taverne. Là, il guetta la sortie de Harmonie. Quelques verres plus tard, les deux fêtards apparurent en titubant, la jeune femme vacillait juste devant eux. Nyel, dessaoulé par tout ce qu’il avait vu et entendu dans la soirée les suivit à quelques longueurs.
Au coin d’une rue, le maréchal vit Harmonie se détourner pour vomir. Il se retint à grand peine d’aller la soutenir et vit avec un serrement de cœur un des hommes le faire. A ma place, songea-t-il amèrement.
Ils pénétrèrent bientôt au “qâa rôti”, l’auberge la plus réputée de la ville. Dès qu’il la vit disparaître dans l’embrasure de la porte, il se détourna et courut jusque chez lui.
Si le prince dormait dans une auberge, c’était qu’il partait bientôt. Nyel était décidé, il le suivrait. Bientôt, il lui reprendrait la femme qu’il aimait.
Il sortit deux sacs d’une armoire et les remplit de vêtements puis il ouvrit sa bourse et l’emplit à son tour. Par chance, il trouva un dernier comprimé contre le mal de tête et s’empressa de l’avaler.
Ses bagages bouclés, il prépara son cheval et le chargea.
Après avoir accroché à la va-vite une affiche annonçant la fermeture de son atelier, il sortit et se dirigea à cheval vers la maison de ses deux amis.
Malgré le chiffre tardif, il fut reçu comme un roi. Nif lui proposa du vin qu’il refusa. Il préférait être sobre pour le lendemain. Il raconta sa soirée à ses amis en omettant de parler du projet d’empoisonnement du roi. Ils risqueraient la torture s’il leur disait quoi que ce soit à ce sujet. Il leur annonça aussi qu’il allait suivre le prince et ses compagnons. A ces mots, Nif prit son ami d’enfance dans ses bras et l’embrassa.
— Que les Dieux te soient favorables dans ta folie, se contenta-t-il de dire.
Ambre quant à lui, refusa que Nyel leur rende l’argent emprunté et qu’il comptait utiliser pour acheter Harmonie.
— Tu en auras besoin plus que nous.
Sur le seuil de la porte, il entendit à peine Nif murmurer :
— Reviens nous vite avec celle que tu aimes.
Nyel se retourna vers la route. Il ne fallait pas qu’il pleure. Comme ses amis allaient lui manquer... Il pria très fort pour vivre assez longtemps pour les revoir. Le jour allait bientôt se lever, il allait attendre le prince à la porte de la ville puis le suivre. Le suivre jusqu’à ce qu’il parvienne à lui reprendre Harmonie.


Chapitre 16
Stellya


Quand elle se réveilla, Felty n’était plus dans leur abri de toile. Elle s’assit un instant sur le lit et enfila sa robe bleu nuit. La feuille noire qui pendait à son cou lui fit revivre son moment entre les bras du Dieu. Avait-il vraiment murmuré ces paroles ?
Elle sortit de la tente, bien décidée à retrouver Felty. Elle rencontra quelques félins qui croisèrent les mains devant elle en guise de bonjour. Elle fit de même avec un sourire. Elle avait remarqué que les félins n’étaient pas capables de sourire avec leurs babines.
Elle trouva bientôt celui qu’elle cherchait. Il se trouvait à quelques longueurs d’une cible de paille et s’entraînait au tir à l’arc. Elle le regarda encocher une flèche, se concentrer quelques instants avant de lâcher la corde. Elle ne vit même pas la flèche partir que déjà, elle vibrait au centre de la cible.
— Bravo ! lança-t-elle gaiement.
Felty se retourna et, la voyant, il posa son arc pour courir vers elle. Il la prit dans ses bras et posa ses babines sur ses lèvres. Stellya ne chercha pas à le repousser et l’entoura même de ses deux bras menus.
— Tu pourrais m’apprendre ? demanda-t-elle.
Felty la regarda de ses yeux en amande.
— Bien sûr, approche.
Il lui mit l’arme entre les mains et lui montra comment placer la flèche. Il guida ses mains pour bander l’arc, viser et tirer. Le trait arriva dans la cible, non loin du précédent.
— Voilà ce qu’il faut faire ! Maintenant, il suffit de t’entraîner. Le jour où tu atteindras le centre, je t’offrirai un arc que j’aurai fait pour toi. D’ailleurs, je vais le fabriquer dès maintenant car je suis sûr que tu y arriveras très bientôt.
Il s’éloigna et la laissa seule en face de la cible.
Ça commence bien ! Me voilà seule avec un arc à la main…
Elle ramassa une des flèches qui étaient plantées dans le sol et l’examina. Elle était faite d’un bois assez souple. Son extrémité portait d’un côté trois plumes et de l’autre, un petit os taillé en pointe et bien poli. Comme lui avait montré Felty, elle l’encocha puis plaça ses doigts de la même manière que le félin et tira sur la corde de sa main droite. C’était beaucoup plus difficile qu’elle ne l’aurait cru. Elle n’eut pas le temps de viser. Elle n’avait pas beaucoup de force et à peine tendue, elle lâcha la corde qui glissa le long de son bras nu. Le trait tomba à ses pieds.
C’était un premier essai complètement raté. Son bras gauche était tout rouge et la peau à certains endroits avait été déchirée ou brûlée par la corde. Elle ne tarderait pas à saigner. Elle se pencha et prit entre ses doigts la flèche qui lui avait échappée.
— Si j’ai bien compris, il faut d’abord que je me muscle les bras avant de songer à te lancer, dit-elle à la flèche avant de se sentir ridicule de s’adresser ainsi à un vulgaire bout de bois. Elle haussa les épaules et rassembla les affaires de Felty.
Comment allait-elle pouvoir se muscler ? Elle y réfléchit quelques instants avant de trouver une idée. Parmi les cadeaux déposés devant leur tente, elle se souvenait avoir vu plusieurs petits sacs. Elle allait les remplir de terre et s’en servir comme d’haltères.
Elle se demanda ce qu’elle devait faire de l’arc et des flèches de Felty. Mieux valait les ramener chez eux. Bien chargée, elle prit la direction de l’abri.
La jeune fille déposa son fardeau dans un coin de la tente et se mit à la recherche des sacs. Elle les trouva rapidement et sortit avec précipitation. Elle était tellement pressée d’être apte à bander un arc…
Stellya s'éloigna du petit village que formaient les tentes des félins et se rapprocha de la cascade. Son bruit était omniprésent à cette extrémité de la vallée et plus elle s’en approchait en longeant la rivière plus le vacarme se faisait assourdissant.
Sur le bord du fleuve la terre sableuse était meuble et elle put sans difficulté en remplir les deux sacs qu’elle avait choisis. Elle les noua et en saisit un dans chaque main. C’était assez lourd. Elle les souleva plusieurs fois, les bras tendus. Un peu répétitif mais elle s’y ferait...
La jeune fille s’approcha ensuite de la cascade et se dévêtit. Ainsi nue, elle plongea dans l’eau froide qui brûla la peau encore sensible de son bras. Elle fit quelques brasses sous l’eau avant de remonter à la surface pour découvrir Felty qui la regardait. Elle s’approcha de lui à la nage.
— Tu viens me rejoindre ? Elle était presque obligée de hurler pour se faire entendre avec le bruit de la chute d’eau.
— Je ne sais pas nager.
— N’aie pas peur, je vais t’apprendre et puis, tu as pied ici.
Elle associa le geste à la parole pour lui montrer que ses pieds touchaient bien le sol.
— Tu sais Stellya, je suis mi-homme, mi-chat, et les félins n’aiment pas vraiment l’eau.
Stellya fit une mine un peu boudeuse.
— Enfin, si tu insistes tellement !
Felty retira le pagne qui était son unique vêtement et glissa un pied dans l’eau.
— Mais c’est glacé en plus, comment fais-tu ?
— Tu vas voir, quand on est dedans elle est très bonne.
Le félin sauta dans l’eau avec un bref cri et s’agrippa au bord avec force.
— Décontracte-toi, lui souffla Stellya en lui massant le cou. Lâche le bord et laisse tes pieds toucher le fond.
Il s’exécuta, toujours très tendu.
— C’est bien, maintenant marche à côté de moi.
Elle lui prit la main et fit un pas en avant. Felty la suivit. Elle le sentit se détendre un peu à mesure qu’ils avançaient.
Au bout du bassin, Stellya lui demanda de s’allonger sur le dos. Il avait les yeux dilatés de peur et hésitait beaucoup.
— Tu as confiance en moi ? lui demanda-t-elle en plongeant ses yeux dans ceux du félin.
— Bien sûr, répondit-il aussitôt.
— Alors allonge-toi, je te promets de garder mes mains sous ton dos.
Il hocha la tête et s’étendit sur l’eau.
— Ne bouge pas trop, lui conseilla Stellya en le soutenant de ses deux mains. Tu peux fermer les yeux, dit-elle, tu vas voir comme c’est agréable...
Obéissant, Felty ferma ses yeux. C’est vrai que c’était agréable. Il pouvait sentir les mains de Stellya sous son dos et les gouttes d’eau qui éclaboussaient son corps nu.
Il sentit Stellya le faire glisser sur la surface et, quand il rouvrit les yeux, elle l’avait emmené à plus de deux longueurs du bord. Il eut un début de panique en se voyant si loin de la terre ferme mais Stellya le rassura aussitôt.
— Ne t’inquiète pas, on a encore pied ici.
Felty se redressa et posa ses coussinets au fond du bassin. L’eau lui arrivait jusqu’au cou mais il avait bel et bien pied. Stellya juste à côté de lui, il ne ressentait plus vraiment de peur maintenant. Troublé par ce moment inattendu d’intimité, il s’éloigna un peu brusquement.
— Il faut que j’y aille, dit-il j’ai trouvé le bois pour ton arc, je dois maintenant le préparer. Comment t’es-tu débrouillée pour ton premier cours ?
Elle lui montra son bras gauche en grimaçant.
— Ah oui ! Avec l’habitude, tu ne laisseras plus ton bras sur le chemin de la corde. As-tu quand même réussi à tirer ?
— Je n’ai pas encore assez de force. Mais je vais me muscler.
Felty rejoignit le bord en marchant puis se rhabilla rapidement et s’éloigna d’un pas souple.
Stellya le regarda partir et s’allongea sur l’eau. Il était très gentil. Pourquoi les félins avaient-ils voulu sa mort ? Et pourquoi avaient-ils tué son rapace ? En songeant à l’oiseau qui l’avait nourrie pendant son voyage, des larmes se mirent à couler le long de ses joues. Comme il lui manquait !
Elle se retourna pour sortir de l’eau et alla ramasser ses sacs de terre. Une idée lui vint aussitôt. Elle en attacha un à chacune de ses mains et replongea au pied de la cascade. Elle adorait nager alors elle allait le faire tout en faisant travailler son corps. C’était assez dur de ne pas laisser ses bras couler avec le poids des sacs mais elle persévéra.
Après avoir fait plusieurs allers et retours, elle s’arrêta et sortit enfin.
Comme elle était mouillée, elle ne remit pas ses vêtements tout de suite et rentra nue jusqu’à sa nouvelle maison. Felty n’était pas là. Il devait être en train de façonner son arc. Elle s’essuya avec une peau absorbante et enfila sa robe.
Le petit feu de cuisine était éteint et il vint à l’idée de Stellya qu’elle ne savait même pas l’allumer. Elle demanderait à Felty de lui enseigner. Elle avait tant de choses à apprendre...

dimanche 3 janvier 2010

Chapitre 15.4, Harmonie

— Bon, commença Vexill. Maintenant, il faut nous trouver une petite taverne. Attention, préparons l’ambiance mon cher Liticien. “Au bas du comptoir” ça te dit ?
— Parfait ! Attention, un, deux, c’est parti !
Harmonie ne supportait plus leurs voix affreuses. Elle aurait souhaité s’éclipser mais ils la poussaient devant eux, jouant même à la faire trébucher. Une bouffée de dégoût l’envahit à l’encontre de ces hommes et elle fut tentée plusieurs fois de se défendre.
De toute façon, tu ne peux rien faire. S’ils te donnent un seul ordre, tu ne pourras que l’exécuter.
Ils semblaient cependant un peu plus tolérants que d’autres envers elle. Le prince avait insisté pour qu’elle mange un repas de qualité… Un autre se serait contenté de commander un vieux potage sans saveur. Ils restaient malgré tout des hommes fidèles au Rebelle et Harmonie ne supportait ce traitement cruel qu’à cause du sort qui l’enchaînait à la volonté des hommes.
Enfin, ils trouvèrent une taverne dont l’enseigne portait le nom “A l’outre pleine”.
— Ben, ce sera parfait je crois, lança gaiement Vexill
Il poussa la porte en chantant :
— T’inquiète pas patron ! Heureusement, nous voilà, On va mettre l’ambiance !
Aussitôt, un petit groupe de quatre hommes qui se trouvaient au comptoir reprit le refrain bien connu à tue-tête. Harmonie se rendit vite compte que le sonneur de clairon et le porteur de bannière n’avaient pas encore chanté tous les couplets de cette chanson. Elle fut même surprise par certaines paroles plus que grivoises.
Quand la ritournelle se termina, les hommes commencèrent à se chamailler quant à savoir qui chantait le plus mal. Harmonie aurait sans aucun doute voté pour Liticien. Il avait vraiment une voix à faire dresser les cheveux sur la tête ! Vexill commanda les bières pendant que Liticien défendait sa prestation avec les quatre autres hommes. L’un d’eux se tourna vers Harmonie.
— Eh ben ! C’est quoi ça ! Qu’est-ce qu’elle fout dans un bar !
— Oh ! fit Liticien. C’est la meilleure qui soit, mais j’y ai mis le prix. C’est incroyable que les femmes soient toujours aussi coûteuses !
— Je te la loue deux rebellions pour un chiffre ! lança l’un d’eux.
Le pouls de Harmonie s’accéléra. Elle n’avait aucune envie de se retrouver avec cet être immonde. Elle recula jusqu’à se retrouver contre le mur où elle se fit aussi petite que possible.
— Désolé mon vieux, répondit heureusement le clairon, je la garde au frais pour moi...
Harmonie ne put s’empêcher de soupirer de soulagement. Elle s’assit dans le coin de la pièce, tentant de se rendre invisible mais l’un des buveurs arriva accompagné d’un de ses copains.
— Eh, j’ai jamais vu une femelle saoule ! On essaye mon vieux ?
— Ça, c’est une idée qu’elle est bonne !
Il se retourna pour commander puis se rapprocha de Harmonie et lui mit de force un pichet de bière entre les mains.
— Vas-y, bois ! ordonna-t-il. Ça va te faire un bien fou.
Malgré sa volonté qui luttait tant qu’elle pouvait, elle obéit et vida la chope sans même prendre le temps de respirer. Ce satané sort la laissait encore à la merci de ces barbares.
— Eh ! lança un des quatre. Elle boit bien cette petite ! Fan, ça te dit pas un p’tit concours histoire de rire ?
Le Fan en question – déjà bien grisé d’après ses yeux brillants et légèrement dans le vague – opina aussitôt du chef.
— Excellente idée, ça ! T’es le meilleur pour trouver les bons plans, toi ! J’ai horreur de ces sales femelles, ça sera une joie de la rendre malade à en vomir !
Harmonie, désespérée, regarda Liticien. Elle lui appartenait ! Il ne pouvait pas laisser les autres se servir d’elle ainsi !
— D’accord ! fit-il. Si elle gagne, tu me dois dix rebellions d’argent, si elle perd, elle est tienne pour un chiffre, ça te va.
— Parfait, fit-il en frappant sur la table. Z’avez entendu l’enjeu les mecs ! Si je gagne, je partage avec vous !
Sa proposition fut saluée par ses amis qui levèrent leur chope en son honneur.
Harmonie se contracta et commença à trembler. Elle ne savait pas en quoi consistait ce jeu mais elle devait absolument gagner, sinon...
— Bon, fit Liticien. T’as tout intérêt à gagner. C’est tout simple : le but, c’est de boire le maximum de verres de liqueur avant de s’endormir ivre mort. Compris ? demanda-t-il avant de se tourner vers Vexill. J’espère qu’une femme, ça a un minimum de cervelle pour comprendre les règles. Sinon, je vais passer une nuit moins bonne que prévue...
Elle se redressa, elle devait gagner à ce jeu ridicule d’hommes stupides. Non seulement elle échapperait ainsi à cet être détestable mais en plus, elle battrait un homme. Elle l’humilierait devant toute une taverne ! Ça oui, ça pouvait être drôle...
On commanda la liqueur et, sur les ordres de Liticien, Harmonie s’installa à une table en face de Fan. On disposa devant eux un certain nombre de petits verres pleins. Beaucoup d’hommes s’étaient massés autour de la table, une chope à la main et on commençait déjà à prendre des paris contre Harmonie bien sûr. Comment une femme pourrait-elle se trouver supérieure à un homme ?
Vexill et Liticien s’étaient placés de chaque côté de la jeune femme et expliquaient les règles plus en détail, lui parlant comme si elle était un gamin d’à peine trois cycles. Elle devait boire chaque verre en une seule gorgée et en même temps que son adversaire. Juste avant de commencer, Liticien lui glissa à l’oreille d’un air presque menaçant qu’elle avait intérêt à gagner. Elle se demanda quelle aurait été la réaction de Nyel en la voyant ainsi.
Fan prit un premier verre. Elle l’imita sous la pression du clairon et le vida d’un trait. Ça brûlait la gorge. Elle le posa sur le côté et en prit un autre. Les verres se succédèrent ainsi pendant de longs mi-chiffres. Harmonie avait la tête qui tournait et avait de plus en plus de mal à saisir les verres mais les ordres pressants de Liticien l’obligeaient à continuer. Son adversaire avait lui aussi l’air moins fier qu’au début. Autour d’elle, on criait pour encourager l’homme mais elle les entendait à peine à travers les brumes de l’alcool. Elle percevait tout juste la main de Liticien serrant son épaule. Bientôt, au moment où elle songeait que même les injonctions du jeune chevalier ne pourraient plus la faire boire, Fan se retourna sur sa chaise et vomit bruyamment sur le sol, ce qui marqua sa défaite.
Harmonie se retrouva sur les épaules de Vexill, sans savoir trop bien comment elle y était arrivée et Liticien partit dans une chanson à la gloire de l’argent qu’il venait de gagner. Le “pauvre” Fan se faisait ridiculiser par ses amis pour avoir perdu contre une femelle. Il faut dire qu’il avait déjà bien bu avant même de commencer...
Harmonie ne se sentait pas fière non plus. Elle avait horriblement chaud sous sa cape et la taverne tournait autour d’elle. Elle se demanda un instant si elle n’allait pas vomir à son tour mais finalement, elle tint bon.
Enfin, Vexill la posa sur le sol et il frappa dans la main de Liticien.
— Une petite chopine pour fêter ça mon vieux, fit-il en tapant dans le dos de son ami.
Ils trinquèrent gaiement tandis que le vaincu alignait les pièces sur la table et Harmonie profita du fait que les hommes étaient occupés pour s’asseoir contre le bar. Elle avait bien trop mal au cœur pour tenir debout. Si elle restait un souffle de plus debout, elle allait s’écrouler, elle en était certaine. Pendant ce temps, Vexill et Liticien buvaient bière sur bière et ils ne firent bientôt plus semblant d’être complètement saouls. C’est alors que Harmonie se rendit compte de quelque chose qu’elle aurait pourtant cru impossible. Liticien chantait encore plus mal quand il était ivre !...
Après quelques bières encore, ils sortirent enfin de la taverne en l’obligeant à se relever et à marcher. Ils semblaient dans un état lamentable mais Harmonie savait qu’elle n’avait pas plus fière allure. Le fait de marcher la rendait plus malade encore mais elle ne pouvait faire autrement que suivre les ordres des hommes.
Aucun d’eux ne connaissait vraiment la ville mais le chemin jusqu’à l’auberge était heureusement assez simple et ils la retrouvèrent rapidement. Malgré les injonctions du clairon qui lui intimait l’ordre d’avancer et, ne pouvant tenir plus longtemps, Harmonie dut s’arrêter et elle se détourna subitement pour vomir au coin de la rue.
— Berk ! s’exclama Liticien. Enfin, vaut mieux dehors que dedans... Et puis, ça va toujours mieux après, sembla-t-il dire pour la rassurer.
Voilà qu’il s’occupait de son bien-être cet idiot !
Quand ils entrèrent dans l’auberge, il ne restait plus qu’un homme endormi sur une table et l’aubergiste qui essuyait son comptoir. Les trois jeunes gens montèrent jusqu’à la chambre et Vexill frappa timidement à la porte du prince.
Il vint vite ouvrir.
— Enfin ! C’est pas trop tôt ! J’ai bien cru que vous vous étiez retrouvés pris dans une rixe !
— Même pas, avança Liticien. Par contre, cette femelle m’a fait gagner un pari en gagnant un tour de liqueur.
— Bravo, se contenta d’ironiser le prince. Allez, tout le monde au lit, une longue chevauchée nous attend demain.




***




Il était passé chez ses deux amis qui avaient aussitôt accepté de l’aider. Il sentait maintenant le poids de l’argent dans sa bourse. Penser à ce qui allait suivre l’emplissait de bonheur. Il allait enfin pouvoir vivre avec celle qu’il aimait. Son grand étalon l’emmenait au galop vers la shalga. Le son d’un clairon résonna au loin. Sans doute un noble entrait-il dans la ville. Il continua son chemin sans s’en soucier. Quand il arriva, un écuyer lui annonça que l’établissement n’ouvrirait pas avant quelques chiffres.
— Je suis là pour affaires, se contenta-t-il de répondre.
Le jeune garçon prit alors son cheval et un autre le mena jusqu’au propriétaire. C’était un homme assez âgé.
— C’est pour quoi ? fit-il d’un ton peu aimable.
Nyel s’éclaircit la voix.
— Je voudrais acheter une de vos femmes.
— Bien sûr, dit-il alors d’une voix adoucie. Vous en désirez une en particulier ?
— Oui, c’est une femme d’aspect assez jeune avec des cheveux châtains un peu frisés et des tâches de rousseur sur le visage.
— Ah, vous voulez parler de celle qui était septième porte à gauche ?
Nyel réfléchit quelques instants. C’était bien ça.
— Je suis désolé pour vous mais elle vient tout juste d’être vendue. Mais j’en possède d’autres encore plus désirables...
Nyel explosa, comment cela pouvait-il être possible ! Il empoigna le vieil homme par la chemise.
— Qui l’a achetée ? Je n’en veux aucune autre ! Dites-moi tout de suite quel est l’enfoiré qui a osé l’acheter !
Le propriétaire se dégagea avec force.
— Faites attention à ce que vous dites monsieur ! Cet homme est le prince du pays.
Nyel se détourna et sortit de la pièce. Il se sentait désespéré. Il arracha les rênes de son cheval des mains d’un écuyer et bondit sur le dos de l’étalon. Il cravacha sa monture, lâcha la bride et écarta les bras. Le vent fouettait son visage. Il ferma les yeux et hurla. Qu’allait-il faire maintenant ?
Il reprit les rênes et ralentit son cheval. Ils arrivaient déjà aux abords de la ville.
Un prince ! Si un prince avait désiré acquérir Harmonie, la reverrait-il un jour ? Elle se retrouverait dans un harem à Rebellium. Ce serait une prison dorée après la shalga, mais une prison quand même. Sans y penser, il ne prit pas la ruelle qui menait à sa maison mais partit directement vers le bar le plus proche.
C’était un de ces bars mal famés où tous les ivrognes du coin et ceux qui cherchaient la bagarre à tout prix, venaient boire. Il attacha son cheval et poussa la porte. Ça sentait l’alcool à plein nez à l’intérieur. Il n’y prit pas garde et s’assit à un bout du comptoir. Autour de lui on rigolait. Nyel n’avait pas le cœur à rire. Il demanda une grande chope de liqueur.
— Une chope ? s’étonna le patron.
La liqueur se buvait habituellement dans des petits verres mais aujourd’hui, Nyel avait besoin de se changer les idées. Il acquiesça et le patron revint bientôt avec le pot de liqueur. Aussitôt, le jeune maréchal s’en empara et le vida d’un trait.
— Alors, lança l’un des hommes attablé au bar, on vient boire un peu ?
— Ouais, ça vous dérange peut-être ?
— Eh ! Mais c’est qu’elle est violente la p’tite jeunette.
Il eut beau essayer de se retenir, Nyel n’était pas assez calme pour supporter ces stupides railleries. Il posa sa chope, se retourna et envoya son poing dans la face de l’homme.
Sa main le lançait un peu mais qu’est-ce que ça faisait du bien !
— Une autre patron !
Il se retourna vers la deuxième chope qui arrivait et but à longues rasades. Une autre main vint lui tapoter l’épaule.
— Dis donc, c’est mon copain que tu viens de frapper !
Nyel se prépara à envoyer au carreau l’ami du premier quand son poing fut bloqué à quelques pouces de sa cible. Le petit homme châtain envoya un direct vers Nyel qui évita le coup de justesse en se couchant sur le sol. Il essaya de s’échapper à quatre pattes entre les tables mais un troisième homme se dressa devant lui et le souleva comme s’il ne pesait pas plus lourd qu’une plume. Il se débattit dans les airs mais n’arriva pas à atteindre celui qui le tenait. C’est son vêtement qui le sauva d’un nouveau coup quand il se déchira avec un bruit sonore. Nyel ne chercha pas à se venger, il courut jusqu’à la porte et grimpa sur son cheval.
Il l’avait échappé belle.
Il se retourna. Personne ne le suivait dans la nuit. On devait juste beaucoup rire de sa déroute. Il se dit qu’il ferait mieux de ne jamais retourner dans cette taverne. Un affreux mal de tête commençait à pointer. Boire deux chopes de bière, c’était une chose, mais deux de liqueur, c’en était une autre ! S’il se souvenait bien, il n’avait plus de comprimés contre la gueule de bois. Il préféra jouer la sécurité. Il laissa son cheval chez lui en passant et prit en titubant la direction de la boutique de l’apothicaire.
Il arriva dans la sombre impasse et pénétra dans la boutique. Dans la petite pièce, de l’encens brûlait comme d’habitude sur le comptoir à côté d’une bougie qui éclairait à peine.
Il entendait des voix dans l’arrière-boutique. Il s’en approcha le plus discrètement possible et écarta un fil de perles. Ce qu’il vit manqua lui arracher un cri. Harmonie était assise dans un coin de la pièce à regarder quatre hommes inconnus installés face au vieil apothicaire qui fumait sa pipe.
Il faillit faire irruption dans la salle quand il surprit le sens de la conversation...
— J’ai ce qu’il vous faut. Le morboe sera parfait.
— Quels sont ses symptômes ?
— Les deux premiers jours, rien ne se passe. Puis, la personne contaminée ressent une fatigue qui se fait de plus en plus intense. Après trois jours d’extrême langueur, le contaminé tousse jusqu’au sang. Après d’affreuses souffrances, il meurt épuisé, sous-alimenté et fou.
— Fou ?
— Oui, petit à petit, le malade perd la tête. Il a peu de chance de s’en sortir et si jamais il survit, il se retrouvera avec un âge mental de deux temps fleuris.
— Y a-t-il un remède.
— Non.
— Est-ce possible de réduire les souffrances ? Je hais mon père mais je ne suis tout de même pas un monstre.
Nyel retint un cri. Il savait qui était cet homme au visage taillé à coups de serpe. C’était Valtarentiraesnien, le prince. Il en avait assez entendu. Si on découvrait qu’il avait surpris la conversation, il risquait la mort.
Par tous les Dieux, ils complotent contre le roi !
Nyel sortit et se cacha dans la ruelle sombre. Il allait attendre et suivre ces hommes. Harmonie était avec eux et peu lui importait de risquer la mort si c’était pour la retrouver.

vendredi 25 décembre 2009

Chapitre 15.3, Harmonie

Liticien prit la main de Harmonie et l’emmena dans leur chambre. La pièce n’était pas très grande. Le lit à deux places paraissait immense à côté de la petite paillasse où dormait Harmonie à la shalga. Dans un angle, il y avait un bureau avec une chaise à dossier. Une pièce de bronze poli était accrochée au mur en guise de miroir. Harmonie s’en approcha. Elle ne se souvenait pas avoir déjà vraiment vu son reflet. Elle s’examina : ses petites boucles marron, ses nombreuses tâches de rousseurs... Par les Dieux ! Qu’elle semblait jeune.
— Plutôt mignonne pour une femelle quand même, pensa tout haut le jeune clairon.
Harmonie se regarda encore, non, elle ne se trouvait pas particulièrement belle comme pouvaient l’être certaines femmes de la shalga. Elle possédait en revanche un côté vulnérable, c’était peut-être ce qui plaisait à beaucoup d’hommes. Elle se tourna vers Liticien qui troquait ses vêtements de voyage peu discrets contre une tenue noire. Il avait lui aussi une certaine beauté. Contrairement à Nyel qui semblait maladroit et presque faible, il se dégageait du sonneur de clairon, une force et une grande assurance.
— La robe est trop colorée, dit-il en l’examinant de la tête au pied. Il sortit d’un sac une pelisse faite d’un doux tissu noir. Déshabille-toi, ordonna-t-il brusquement.
Harmonie s’exécuta et, quand elle fut totalement nue, ses bijoux brillants sur sa peau blanche, Liticien ne put réprimer un sifflement.
— Mais, qui a bien pu faire une chose pareille ?
Il laissa glisser sa main sur les coupures et les marques violettes qui marbraient son corps.
— Certes, c’est une femme. Mais tout de même, abîmer une telle marchandise...
Il laissa sa phrase en suspens. Le sujet était tabou. Il ne voulait pas risquer de prononcer un blasphème. Il demanda silencieusement le pardon au Dieu Rebelle.
Harmonie prit la pelisse et s’enveloppa dedans. Elle serra fort la ceinture autour de sa taille. Elle ne voulait pas risquer de perdre ce vêtement en cours de route.
Le temps était maintenant écoulé. Liticien et Harmonie se dirigèrent vers la chambre du prince. Tous les autres étaient déjà arrivés et Valt ne se priva pas de taquiner son ami :
— Dis donc, t’as été long à te préparer ! Ah ! lança-t-il, je comprends maintenant, t’as échangé tes vêtements avec la femelle !
Liticien éclata de rire.
— J’ai pas réussi à enfiler la robe, répondit-il en jetant un regard presque sympathique à Harmonie avant de s’asseoir sur le lit à côté de Tutele.
Valt reprit son sérieux et se racla la gorge avant de reprendre la parole.
— Bon, le programme de ce soir n’est pas sans danger. Le but de notre présence à Sinex est de rencontrer l’apothicaire Venen. Il est spécialisé dans le domaine des poisons. Au grand jour, il n’est bien entendu qu’un simple pharmacien mais j’ai beaucoup d’espions qui me renseignent sur tout. (Il s’arrêta quelques souffles avant de reprendre) Je partirai devant avec Tutele. Vous trois, vous nous suivrez à plusieurs longueurs en feignant être ivres morts. Ainsi, votre présence chez l’apothicaire sera toute logique. Tout le monde sait qu’il vend de merveilleux comprimés contre la gueule de bois. C’est une chance. Avant de sortir de l’auberge, prenez une bière. Ça ne fera que confirmer votre état. Il se tourna vers Harmonie. Vous la prendrez aussi, je préfère ne pas la laisser seule, il ne manquerait plus qu’elle fasse des âneries ou se fasse voler...
Harmonie retint un sourire. C’était la première fois qu’elle serait mêlée à quelque chose d’aussi important. Un complot contre le roi. Finalement, cette histoire l’amusait presque. Et puis, avec un peu de chance, elle parviendrait peut-être au cours du voyage à leur fausser compagnie et a rejoindre Nyel ?
— Vous êtes sûr que nous devons l’emmener ? questionna Vexill.
— Bien sûr ! J’ai toujours trouvé les femmes trop peu actives. Ça lui fera du bien de faire un peu de sport, elle n’a pas un muscle, ce n’est pas très esthétique et puis, elle ne risque pas de nous échapper. Hein ?! fit-il en lui soulevant négligemment le menton du doigt.
— Bien, allons-y alors ! s’exclama Liticien en se levant énergiquement.
Le prince se leva, suivi de ses conseillers. Liticien poussa Harmonie devant lui et se racla la gorge en se tournant vers Vexill.
— Que penses-tu de “Sous les Lunes” ?
— Parfait ! répondit l’autre avec un large sourire.
Tout en ouvrant la porte, les deux hommes commencèrent à chanter, ou plutôt à beugler, comme le comprit vite Harmonie. En effet, le son de leurs voix n’était pas vraiment agréable.


Sous les Lunes rouges,
Rouges comme le vin,
Lève lève ton verre soldat !
Ton cri résonne dans la taverne !
Et encore un, serveur,
Et encore un !


Ils amorcèrent la descente de l’étage. Harmonie se serait bien bouché les oreilles tant ces hommes possédaient une voix affreuse mais ils l’avaient poussée dans les escaliers et comme sa tête tournait encore un peu après l’alcool ingurgité pendant le repas, elle dut s’accrocher à la rambarde pour ne pas tomber. Pendant ce temps, bras dessus bras dessous, les deux hommes continuaient leur chanson à boire.


Sous les Lunes rouges,
Rouges comme le sang
Cogne cogne fort soldat !
Tes coups pleuvent dans la taverne !
Et encore un, serveur,
Et encore un !


Ils étaient maintenant arrivés au niveau du bar. La voix déformée, Liticien se tourna vers le patron.
— Et encore une s’iou plaît !
Le serveur posa une chope remplie à ras bord devant chacun des hommes.
— L’prince payera demain, poursuivit Vexill. Pour l’instant, i dort. C’est pas bon l’alcool pour les princes !
Quelques hommes accoudés au bar rirent de cette remarque. Liticien se tourna vers eux.
— J’vous jure, dit-il. Même cette femelle, à la limite, pourrait mieux t’nir que lui, c’est dire !
Liticien leva son verre en feignant la maladresse et renversa une bonne partie sur le comptoir. Il porta le pot à ses lèvres et le vida en une seule fois. Quand il l’eut vidé, il en regarda le fond, l’air attristé.
— Aller ! Une aut’ p’tite pour lui, fit Vexill, j’ai même pas eu le temps de boire ! Trop rapide pour moi ce pauv’ Liticien.
Après que le patron eût posé une nouvelle consommation devant le clairon, en chœur, Liticien et Vexill levèrent leur chope et la vidèrent d’un trait. On sent l’habitude, pensa aussitôt Harmonie. Ces hommes ne faisaient que boire toute la journée sans doute. Ils ne pouvaient être bons qu’à ça !
— Allez ! Bien le merci, lança Liticien. On va faire un p’tit tour dans les tavernes du coin voir si y’en a qui veulent s’battre.
Il repoussa Harmonie pour la forcer à avancer et prit Vexill par l’épaule. Ainsi, ils franchirent la porte de l’auberge en hurlant à tue-tête.


Sous les Lunes rouges,
Rouges comme l’amour,
Baise baise soldat !
Mâle ou femelle dans la taverne !
Et encore un, serveur,
Et encore un !

Valt et Tutele étaient au coin d’une rue en face. Ils s’appliquèrent à les suivre tout en criant des chansons plus ridicules les unes que les autres. Harmonie les suivaient maintenant, la tête basse. Elle ne se sentait pas très bien. Le monde semblait tourner alentour et elle avait la bouche comme desséchée.
Ils marchèrent ainsi longtemps, traversant des ruelles sombres. Ils tournèrent bientôt dans une petite impasse où se trouvait la boutique de l’apothicaire. Vexill s’arrêta un instant de chanter et lança bien fort :
— V’nez, j’crois qu’c’est là. Le r’mède cont’ la gueule de bois. J’ai déjà un d’ces mal de crâne !
Il se tourna contre le mur et feint de vomir. C’était si bien imité que Harmonie eut un haut-le-cœur. Ces hommes étaient vraiment immondes ! Après ça, ils l’entraînèrent près de l’entrée de la pharmacie et pénétrèrent tous les trois dans la minuscule boutique où le prince et son guerrier avaient disparu peu de temps auparavant.
Là, ils chantèrent encore quelques instants pour la forme avant de reprendre leur souffle. La pièce était très sombre. De l’encens brûlait sur un comptoir poussiéreux. Un vieil homme aux cheveux gris un peu gras et à la barbe longue de plusieurs jours déjà, ne tarda pas à arriver. Il leur demanda de le suivre dans la réserve où il disparut dans un cliquetis de perles. Harmonie fut la première à lui emboîter le pas, tête baissée, vite suivie par les deux faux ivrognes. L’arrière-magasin était encore plus petit que la boutique elle-même. Il y avait des coussins partout sur le sol et une petite table basse sur laquelle une longue pipe laissait échapper une fumée à l’odeur enivrante. Le vieil homme s’allongea entre les coussins et porta la pipe à sa bouche.
— Installez-vous, se contenta-t-il de dire.
Chacun choisit un coussin tandis que Harmonie s’asseyait un peu à l’écart. Les hommes s’agenouillèrent sur leur oreiller et se penchèrent silencieusement vers l’apothicaire. Comme personne ne parlait et que l’homme continuait à fumer tranquillement, Valt décida de prendre la parole.
— Je sais de bonne source que vous êtes spécialiste des poisons.
— C’est vrai, acquiesça le vieil apothicaire.
Cet homme avait l’air de mettre mal à l’aise le jeune prince. Harmonie sourit intérieurement. Ainsi, même les hommes s’effrayaient entre eux. Ils étaient vraiment stupides !
Mais pas si méchants, ils ne m’ont pas battue et... elle fit taire cette pensée. Ces hommes étaient non seulement idiots mais monstrueux, comme tous les hommes, point !
— Alors voilà, je voudrais un poison à retardement dont les effets puissent aisément passer pour une maladie.
L’homme ferma les yeux le temps de quelques souffles.
— J’ai ce qu’il vous faut. Le morboe sera parfait.
— Quels sont ses symptômes ?
— Les deux premiers jours, rien ne se passe. Puis, la personne contaminée ressent une fatigue qui se fait de plus en plus intense. Après trois jours d’extrême langueur, le contaminé tousse jusqu’au sang. Après d’affreuses souffrances, il meurt épuisé, sous-alimenté et fou.
— Fou ?
— Oui, petit à petit, le malade perd la tête. Il a peu de chance de s’en sortir et si jamais il survit, il aura alors un âge mental de deux temps fleuris.
Valt hocha la tête satisfait.
— Y a-t-il un remède.
— Non.
— Est-ce possible de réduire les souffrances ? Je hais mon père mais je ne suis tout de même pas un monstre.
— Il n’existe rien que je connaisse qui puisse atténuer la douleur.
Valt secoua la tête, visiblement déçu.
— Il n’existe aucun autre poison ?
— Aucun qui puisse vous aller. Le morboe donne tous les symptômes de la maladie des rues. C’est juste ce qu’il vous faut.
— Comment s’administre ce poison ?
— Sous forme de piqûres.
— Mais, il m’est impossible de piquer mon père. Il s’en rendrait compte.
— Patience..., Le vieil homme se leva péniblement, et alla ouvrir un tiroir duquel il sortit un crayon. Ceci – il fit une pause théâtrale – est la meilleure façon de faire une piqûre discrètement.
Il s’approcha et posa l’objet sur la table.
— Un crayon ? s’étonna Vexill qui prenait la parole pour la première fois.
— Plus qu’un crayon, répondit l’homme. Le corps est creux. Il contient le morboe. La mine est en faite une aiguille camouflée avec du charbon. Pour faire l’injection, il suffit de tourner le haut du crayon et d’appuyer sur l’extrémité. Le liquide mortel est éjecté sous la pression. La piqûre n’est pas ressentie car la mine est recouverte d’un fort anesthésique. C’est le concept le plus pratique pour injecter le morboe.
— Ce sera parfait. Combien en voulez-vous ?
— Cent cinquante rebellions d’or.
Le prince réprima un affaissement de mâchoire. Il disposait de cette somme mais jamais il n’aurait cru que le poison serait si cher.
— Je le prends pour cent pièces d’or, marchanda-t-il.
— Cent quarante.
— Cent dix.
— Cent trente, c’est mon dernier prix.
— Allez, à cent vingt...
— J’ai dit cent trente.
Il n’avait pas le temps de marchander davantage aussi capitula-t-il :
— D’accord, cent trente, le marché est conclu.
L’apothicaire montra comment bloquer le mécanisme. Valt sortit sa bourse pour compter ses rebellions d’or. L’échange se fit entre les deux hommes.
Liticien leva le doigt.
— J’aurais aussi besoin de cachets contre la gueule de bois. Après tout, c’est pour ça que nous sommes venus.
— Bien sûr. Il se leva pour aller chercher une boîte et la tendit à Liticien. C’est un rebellion d’argent.
Le sonneur de clairon lui tendit la pièce sans marchander et empocha les cachets.
Valt se pencha vers Liticien et Harmonie l’entendit murmurer.
— Je retourne discrètement à ma chambre. Continuez votre tournée des bars. Je veux vous voir saouls tous les deux à votre retour.
Liticien lui jeta un regard étonné.
— Pourquoi ?
— D’abord, ça apportera un crédit à votre histoire et puis, je veux vérifier la fiabilité de ce produit, il désigna la bourse de son ami où se trouvaient les cachets.
Liticien hocha la tête et grimaça.
— J’espère que ça marche.
— Nous partons d’abord. Vous faites un tel raffut que je risquerais d’être repéré !
Liticien serra un instant le bras de son ami et prince. Ça voulait dire bon courage pensa Harmonie en voyant ce geste. Il y avait une réelle complicité entre ces hommes. Même Tutele qui ne participait pourtant jamais aux conversations semblait entièrement dévoué à son prince. Harmonie trouvait cependant ce Valt stupide avec son air hautain.
Il est tout de même plus simple que je ne l’aurais cru au premier regard. Il est né du côté des puissants, cela explique sans doute son comportement et... Harmonie leva les yeux au ciel. Que lui arrivait-il pour penser de telles choses. C’était tous des monstres, normal qu’il y ait une complicité entre eux ! Entre “mâles”....
Le prince sortit, suivi comme une ombre par le guerrier.
Le petit groupe attendit quelques mi-chiffres avant de quitter à son tour la boutique. Le vieil homme était reparti fumer et il ne prêta aucune attention à leur départ.

lundi 21 décembre 2009

Chapitre 15.2, Harmonie


Le galop régulier de l’étalon les avait portés pendant quelques mi-chiffres. Une ville se découpait à présent à l’horizon. Ce serait la première fois que Harmonie pénétrerait les murs d’une cité. Le prince tendit les rênes et le cheval passa aussitôt au pas. Les trois autres cavaliers en profitèrent pour se mettre à sa hauteur.
— Alors Valt, tu vas nous expliquer un peu ce que tu manigances.
C’était celui qui portait le clairon qui avait parlé. Elle sentit le prince hausser les épaules.
— Pourquoi pas...
— Eh bien allez-y, nous sommes tout ouïe ! Tout en parlant, le troisième chevalier changeait de main sa bannière.
Le prince s’éclaircit la gorge comme s’il devait parler devant des centaines de personnes.
— Vous savez tous que mon père, le roi, m’a envoyé à Calv.
Tous hochèrent la tête et le sonneur se permit même une remarque :
— C’est exactement pourquoi je me demande ce que nous allons faire à Sinex. Ce n’est pas exactement le chemin le plus court pour se rendre à Calv.
Le prince Valt effaça ces paroles d’un geste.
— Vous êtes mes trois meilleurs conseillers et plus fidèles amis. Vous savez très bien ce que je pense du roi. Mon père est un imbécile que l’âge rend gâteux. Il passe la majeure partie de ses journées et de ses nuits avec les femmes de son harem et il néglige petit à petit les affaires du royaume. C’est en réalité le Premier Chaman de Vimula qui gouverne le pays. Cet incapable a réussi à convaincre mon père de me faire venir à Calv en prétextant une visite à mon oncle qui gouverne cette ville. Il veut en fait m’éloigner de la capitale, Rebellium. Son rêve est de devenir roi. Tout le monde sait ça. En temps qu’héritier, je suis le seul obstacle à se dresser sur son chemin. Il aurait été facile pour lui de simuler un accident sur la route entre Rebellium et Calv : nous morts, il ne lui resterait plus qu’à régler le sort de mon père pour accéder au trône.
— Mais, si vous mourez, la couronne reviendra à votre frère.
— Je n’ai aucune envie de mourir et mon frère préfère nettement les fêtes à la politique : depuis ses douze temps fleuris, je ne l’ai pas vu sobre une seule fois. Il renoncera à son titre. Le chaman le sait.
— Je suis d’accord avec tout ce que tu viens de dire. Mais je ne comprends toujours pas notre présence ici, ni celle de cette femme.
La lueur qui brillait dans les yeux du sonneur de clairon ne disait rien qui vaille à Harmonie.
Je suis en train d’écouter une conversation d’une telle importance qu’un espion donnerait sa vie pour l’apprendre au roi. S’ils savaient. Oh oui, si seulement ces hommes s’imaginaient tout ce que nous connaissons nous, les femmes ! Elle continua à écouter avec attention. Tout ce qu’elle allait entendre pourrait lui servir un jour ou l’autre.
— Cette femme, c’est un simple prétexte. Une rumeur court selon laquelle mon frère et moi nous battons pour avoir le plus grand harem du pays. Tout le monde sait que “ces deux princes ne sont que des petits jocrisses sans aucun sens des responsabilités...” Les gens nous prennent pour des idiots, laissons leur avoir raison, pour une fois... Cette femme, à elle seule, va me permettre d’avoir un plus grand harem que mon frère.
— A elle seule ?
Le prince sourit.
— Mon frère a très exactement mille deux cent trente et une femmes. J’en ai maintenant une de plus que lui. Mais bon, cette rivalité n’est qu’un prétexte pour ne pas avoir à emprunter la route reliant Rebellium et Calv. Je sais que le Premier Chaman y a placé des hommes chargés de nous créer un petit “accident”. Cette manœuvre ne nous servira qu’à gagner du temps. Bien sûr il placera de nouveaux hommes sur notre chemin mais il ne pourra pas s’organiser très vite. Avec de la chance, nous passerons entre les mailles du filet.
— Mais les shalgas ne manquent pas dans ce pays, comment expliqueras-tu aux gens ton voyage jusqu’à Sinex pour une simple femme ? Tu aurais aussi bien pu t’arrêter à Gelt.
— Caprice de prince.... Ce qui compte pour moi, c’est de me rendre à Sinex afin de rencontrer celui qui m’aidera à accomplir un acte de la plus haute importance.
— Et, quel est-il ?
Un rictus haineux déforma le visage sec du prince.
— Tuer mon père.



Les gardes de la ville s’inclinèrent sur le passage du prince qui leur jeta un rebellion d’or.
— La plus proche taverne vous ouvrira ses portes à la fin de votre tour de garde, annonça Valt sans même regarder les soldats fous de joie. Ils pourraient se payer des dizaines de bières avec cet unique rebellion.
— Merci mon seigneur, se contentèrent-ils de bredouiller, exaltés.
Les quatre cavaliers poursuivirent leur route à travers les rues pavées de la ville. Le porteur de bannière s’approcha de son prince.
— Pourquoi avoir donné de l’argent à ces hommes. Les gardes n’ont pas vraiment à se plaindre, ils ont un salaire correct. N’aurait-il pas mieux valu l’offrir aux pauvres ?
— Ces deux hommes raconteront ce qui s’est passé, expliqua Valt, et ils me seront favorables quand je serai roi, ainsi que ceux à qui cette histoire profitera lorsqu’ils offriront une tournée au bar...
— Puis-je me permettre de contre argumenter mon seigneur ? demanda-t-il ironiquement.
— Bien entendu, vous êtes mes conseillers après tout, répondit-il d’une voix tout aussi sarcastique.
— C’est tout simple, les pauvres sont bien plus nombreux que les gens aisés. N’est-ce pas eux qu’il faut apprivoiser en premier ?
Aussitôt, le futur roi répliqua, cynique :
— S’ils sont plus nombreux, ils ont bien moins de pouvoir. De plus, ils n’ont pas le temps de se révolter, leur principale occupation est de trouver de quoi manger.
Le conseiller hocha la tête mais il ne paraissait pas entièrement convaincu.
A l’angle d’une rue, le prince tendit le bras vers un bâtiment très haut.
— C’est ici que nous passerons la nuit. La meilleure auberge de Sinex !
Une grande enseigne portait l’inscription : “le qâa rôti”. Harmonie ne savait pas lire mais un dessin représentait le nom de la maison et cela lui rappela combien elle avait faim.
Devant l’auberge, les cavaliers descendirent de leur monture et le prince souleva Harmonie avec une surprenante douceur pour la poser au sol. Aussitôt, deux écuyers arrivèrent rapidement et prirent les chevaux en s’inclinant devant Valt qui sourit en retour.
Harmonie avait mal partout après cette première chevauchée et elle se serait écroulée si le sonneur de clairon – qui portait le nom de Liticien – ne l’avait pas aussitôt rattrapée.
— Bah alors ! lui dit-il, on tient plus debout après cette petite promenade à cheval ? T’inquiète, monter deviendra bientôt un réflexe pour toi, tu as encore une très longue route à suivre... Si on ne t’abandonne pas en chemin bien sûr...
— Eh Liticien ! C’est quoi ça ? On use de ses charmes sur ma nouvelle femme maintenant ! Allons, entrons dans cette charmante auberge, je mangerais bien un qâa à moi tout seul ! Et toi, continua-t-il en se tournant vers le sonneur de clairon avec un grand sourire, si tu restes bien sage, tu auras le droit de passer la nuit avec elle.
— Mon seigneur, répondit l’intéressé avec une courbette exagérée, c’est trop de bonheur.
Et le prince ne put s’empêcher de rire, il envoya même une bourrade à son ami.


Ils étaient tous les cinq attablés. Valt se trouvait en bout de table. Harmonie, à sa gauche, avait Liticien en face d’elle et le porteur de bannière à main gauche. En face de ce dernier, se trouvait le guerrier, toujours silencieux et aux aguets. Un jeune serveur s’approcha pour prendre la commande. Le prince lui demanda un qâa pour tout le monde avec du vin ainsi qu’une chope de bière pour patienter.
— Même pour la femme ? s’étonna-t-il.
Valt soupira.
— J’ai bien dit tout le monde, insista-t-il, son visage se faisant plus dur encore.
Le serveur exécuta une courte révérence et trotta jusqu’aux cuisines sans demander son reste.
Il revint bientôt avec un plateau chargé d’énormes chopes remplies de bière.
— Merci mon garçon, dit Liticien en se frottant les mains.
Le garçon posa une chope devant chacun et Harmonie ne put s’empêcher d’ouvrir de grands yeux quand il en déposa une près d’elle. Quand elle vit les quatre hommes lever leur verre, elle tenta de les imiter. Cela lui sembla très lourd mais elle parvint tout de même à porter le pot à ses lèvres et à boire une petite gorgée. C’était très bon finalement. Le liquide frais piquait un peu la langue et la mousse lui chatouillait agréablement les lèvres. Elle avait très soif après cette chevauchée et elle vida la moitié de la chope avant de la reposer.
Quelques mi-chiffres plus tard, elle s’aperçut que la tête lui tournait un peu. Le prince et ses compagnons riaient beaucoup mais leurs paroles semblaient venir de loin et Harmonie ne parvenait pas à en comprendre le sens. Elle secoua la tête et souleva son verre, maintenant plus léger, et le vida d’un trait.
Liticien s’arrêta de rire pour la regarder.
— Mais, c’est qu’elle boit comme un homme cette femme ! lança-t-il gaiement.
— Je choisis toujours les meilleures, continua le prince en soulevant le menton de Harmonie d’un geste mou. Elle n’est pas magnifique mais bon, elle a quelques atouts et on ne peut pas trop en demander à une simple femme tout de même...
Harmonie serra les dents. De quel droit pouvaient-ils la traiter ainsi comme une simple marchandise ? Elle secoua la tête et la taverne sembla tourner autour d’elle. Elle avait peut-être bu un peu vite (au moins aussi vite que le Liticien en question) et elle se sentait bizarre. Et quand les hommes partirent à rire, une étrange force la poussa à les suivre, bien que silencieusement. Elle s’imaginait la tête de ces idiots s’ils se rendaient compte qu’elle était capable de dévoiler leur plan à l’encontre du roi. Elle pourrait tout dire à Nyel et alors, ils seraient perdus. Elle réprima un soupir empli de tristesse. Nyel ne la retrouverait sans doute jamais. Ces hommes allaient l’emmener très loin et elle ne pourrait plus jamais parler avec le jeune maréchal-ferrant.
Un peu plus tard, le serveur revint. Il apporta un qâa entier pour chaque personne et Harmonie se demanda comment elle allait bien pouvoir manger tout ce repas à elle seule. Elle décida d’oublier la question pour le moment, et entama avec appétit l’animal rôti. Elle allait profiter des quelques avantages que pouvaient lui procurer cette aventure même si une terrible angoisse la prenait à l’idée de ne plus revoir Nyel. Au fur et à mesure qu’elle mangeait, son étourdissement se fit moins prononcé. Un verre de vin fut bientôt posé en face d’elle. Elle n’avait jamais bu de vin non plus. Elle prit le verre et but une petite gorgée. C’était bon aussi. Le liquide rouge était très doux dans la bouche et laissait un goût étrange, plus rêche, sur la langue.
Après avoir dévoré la moitié du qâa, elle n’avait plus vraiment faim. Liticien avait déjà fini le sien et, quand il s’aperçut que Harmonie posait son couvert, il sauta sur l’occasion.
— Apparemment Valt, ta femelle n’a plus faim. Quelqu’un veut partager ce qâa.
— Je te le laisse Liticien. Manger dans l’assiette d’une femme, n’est pas mon activité favorite.
— Pour ma part, c’est l’estomac qui commande ! rétorqua le sonneur de clairon en s’empressant de prendre le plat.
Le repas fini, l’aubergiste leur montra les chambres. Il y avait trois pièces en tout. Valt en avait une avec deux lits séparés car le silencieux guerrier ne le quittait pour ainsi dire jamais. La sécurité avant tout ! Vexill allait dormir seul avec sa bannière. Enfin, peut-être pas si seul que ça, car l’aubergiste lui avait proposé un jeune ménestrel pour la nuit. Quant à Liticien, il dormirait avec Harmonie, comme l’avait promis le prince.
Valt remercia l’homme qui tendait les clés des chambres et se tourna vers ses compagnons.
— Nous avons à faire cette nuit ! Vexill, je veux que tu laisses ma bannière ici et toi, ajouta-t-il en se tournant vers Liticien, laisse ton clairon dans ta chambre. Prenez vos armes, il peut y avoir du danger. Nous n’irons pas à cheval. Un cavalier attire beaucoup plus l’attention qu’un homme à pied. Allez vous préparer, rendez-vous dans ma chambre dans dix mi-chiffres au maximum.
Sur ces mots, il rentra dans sa chambre, suivi par son garde du corps.

jeudi 17 décembre 2009

Chapitre 14 et chapitre 15.1


Chapitre 14
Flamme




Elle était allongée sur un large nénuphar perdu loin des rives du Marais. Une brise tiède caressait sa peau nue et ses longs cheveux blancs se soulevaient doucement. Le clapotis de l’eau accompagnait sa douce voix qui s’élevait dans l’air.
Elle se sentait à la fois triste et heureuse. Enfin, elle avait réussi à réunir les deux êtres qu’elle avait à sa charge. Peu de fées pouvaient se vanter d’avoir accompli leur mission.
Quelle chance avaient les hommes. L’amour ! C’était un si beau sentiment à portée de tous. Mais qu’en était-il des fées ? Elles ne vivaient que pour cette passion mais ne la connaîtraient jamais. Nyel avait Harmonie mais personne ne voyait jamais les fées. Elles demeuraient invisibles en dehors du Marais où elles seules vivaient.
Flamme fit un petit bond et plongea dans l’eau au milieu de son reflet qui se brouilla. Pourrait-elle un jour connaître l’amour par ses propres yeux ? Elle y croyait peu. Elle fit quelques mouvements de brasse avant de s’envoler pour se poser à nouveau sur son nénuphar. Une magnifique fleur s’épanouissait à côté de la feuille. Une fleur blanche comme ses cheveux. La fleur dans laquelle elle était née. Jamais elle ne fanerait, jamais Flamme ne s’éteindrait. C’était écrit, les fées étaient à l’image de leurs fleurs.
Elle secoua ses ailes. C’était agréable d’être au calme, seule avec ses pensées. Au moment même où elle y songeait, un battement d’ailes brisa le silence du Marais. Une autre fée, en tous points semblable à Flamme se posa à son tour sur le nénuphar. Toutes les fées étaient magnifiques mais elles étaient également toutes identiques. A croire que les Dieux qui les avaient créées manquaient d’imagination.
— Y a-t-il un problème, Allure ?
— Je pense que oui, la reine te convoque immédiatement en son palais.
Flamme se redressa d’un bond.
— J’y vais tout de suite.
Elle s’élança dans les airs et se dirigea à tire-d’aile vers le centre du Marais où se dressait le palais de la reine, la première fée créée par les Dieux il y a une éternité. Flamme se posa en douceur sur le tapis multicolore posé au pied du trône et s’inclina avec grâce.
— Ma reine, vous m’avez demandée.
— Oui Flamme, tu dois retourner immédiatement en Vimula, un grand danger risque de séparer ton couple.
— Par les Lunes ! J’y vais immédiatement ma reine.
— Tu es dévouée Flamme. Les Dieux s’en souviendront.
Elle se leva et disparut derrière un grand rideau coloré.
Flamme devait déjà quitter le Marais alors qu’elle venait à peine d’y retourner. Elle réprima un soupir et écarta ses ailes qui la portèrent juste au-dessus du Marais.
Elle prit son souffle et plongea dans l’eau fraîche. Elle nagea longtemps, bloquant sa respiration, avant de toucher le fond de l’étang. Elle s’arrêta alors et prononça doucement la parole rituelle. En un souffle, elle se retrouva dans le ciel bleu de Vimula.




Chapitre 15
Nyel et Harmonie




Nyel avait été horrifié par le récit de Harmonie. Comment pouvait-on être cruel à ce point ? Il poussa son cheval au galop. Il allait passer chez Nif et Ambre. Il avait absolument besoin de les voir.


On vint la chercher dans l’après-midi.
— Suis-moi ! avait demandé le petit homme brun.
Harmonie avait hoché la tête et emboîté le pas du serviteur. Il l’avait menée jusqu’à une salle ou un autre homme l’avait prise en charge. Il l’avait lavée, pommadée, maquillée et habillée d’une robe luxueuse. Ainsi arrangée, ses ecchymoses camouflées sous le fard, elle attendait, assise sur un tabouret de bois. A quoi rimait toute cette mascarade ?
Un son de clairon la tira de ses pensées. Elle se pencha en avant et aperçut un petit cortège. Un homme était suivi de près par trois chevaux. Un des trois cavaliers portait une bannière aux couleurs éclatantes, un autre soufflait dans un instrument de musique pendant que le troisième, l’épée au poing, scrutait les environs. Celui qui menait la marche était monté sur un cheval de combat immense paré de pièces d’armure. Comme si on était en guerre... Malgré son air majestueux, Harmonie le trouva ridicule.
Ils arrivèrent au grand galop dans la cour et freinèrent leur monture au dernier moment. Seul le premier mit pied à terre. Il avait les cheveux blond paille, un grand nez cassé, une large bouche aux lèvres fines. Ses joues étaient un peu creuses et son teint pâle. Il retira ses gantelets de fer et se dirigea à pas lents vers le propriétaire de la shalga. Le vieil homme posa sa canne, s’inclina très bas et baisa la main couverte de bagues qui se présentait à lui.
— Mon seigneur...
— Est-elle prête ?
— Oui, la voici.
Le propriétaire la désignait. Elle se leva pour faire face au noble et plongea son regard dans les yeux gris et froids du seigneur.
Un coup violent derrière ses genoux la força à s’écrouler au sol.
— Agenouille-toi devant ton prince, petite garce.
Le prince en question eut un petit rire ironique. Il releva d’une main la tête de Harmonie afin de mieux l’examiner et branla du chef, satisfait.
— Plutôt mignonne malgré les bleus.
Harmonie lui jeta un coup d’œil plein de hargne. Il leva la main et fit claquer son gantelet sur la joue de la femme. Un filet de sang coula.
— Tu vas apprendre à me respecter ! Il se tourna alors vers le propriétaire : elle me convient. Voici la somme exigée.
Le vieil homme tendit la main, et ses yeux s’ouvrirent de stupeur devant le nombre de rebellions d’or que le prince avait déposé au creux de sa paume.
— Merci Votre Majesté.
Il s’inclina encore une fois jusqu’au sol.
Le prince prit la main de Harmonie et l’emmena jusqu’au pied de son cheval. Il la lâcha le temps de grimper puis se pencha. Les pieds nus de la jeune femme quittèrent le sol et elle se retrouva devant le prince, une jambe pendant de chaque côté du cheval.
Le prince enfonça ses éperons dans les flancs de l’immense étalon et Harmonie se surprit à le plaindre. Lui aussi aurait dû être libre. Elle n’eut pas plus le temps d’y penser car il partit au galop et, pour quelqu’un qui n’était jamais monté sur un cheval, suivre le mouvement n’était pas aisé. Elle faillit basculer mais le prince passa un bras autour de sa taille pour la retenir.
Si seulement ce pouvait être Nyel qui m’emmène au galop... A cette pensée, elle se rendit compte que si le prince l’emportait avec lui, cela voulait dire que Nyel ne pourrait plus la voir. Elle ne pouvait imaginer une telle séparation ! Elle commença à se débattre. Elle voulait descendre ! Le prince resserra sa prise et Harmonie suffoqua sous la force de l’étreinte.
— N’y pense même pas, susurra-t-il à son oreille.

mardi 15 décembre 2009

Le mensonge !

Après un week-end mouvementé (boulot puis 30 ans de mon cher et tendre puis craquage sur un maaaagnifique cheval !!!!) me revoici sur le net ! Je suis heureuse et complètement sous le charme de mon magnifique « Traider de Léau », un trotteur français de bientôt 3 ans. Il est bai (avec quelques reflets « cerise » dans le soleil couchant). Oxygène et moi sommes allées le chercher hier matin. J’ai bien entendu versé un certain paquet de larmes de bonheur et d’émotion. Il est « wouahou » !!!!!

Traider de Léau

Je dois dire que c'était difficile d’avoir la tête à travailler aujourd’hui ;)

Alors, alors, en première place de vos votes, mon nez !!!

La première fois que je l’ai cassé (pas de radio mais un net craquement très sonore et surtout très douloureux…), c’était à cheval. Je montais une belle jument gris pommelé du nom de Facacha et j’ai mal géré le saut d’un oxer. Facacha a pris une longue (c’est-à-dire qu’elle a sauté une foulée trop tôt) et je me suis pris un taxi (c’est-à-dire que ma position était très nulle et que je n’ai pas suivi le mouvement). Résultat, mon nez est venu frapper très fort l’encolure de la jument. Aïe, aïe, aïe… !!!

La deuxième fois, c’était lors d’un assaut d’escrime. Je portais un masque un peu trop grand (et mon nez est un peu trop long lol) et nous combattions à l’épée (on peut être touché sur toutes les parties du corps avec cette arme). Mon adversaire a fait une touche au masque un peu violente et la grille du masque est venue écraser mon nez (nouveau craquement sonore et douloureux…).

La troisième fois, c’était encore à cheval. Je travaillais un été chez un entraîneur de galopeurs et nous étions en trotting en extérieur. Pour éviter une branche, je me suis baissée et, au même moment, le cheval s’est cabré en voyant un oiseau (effrayant et mangeur de cheval, c’est bien connu). Je vous laisse imaginer la rencontre entre mon nez et cette nouvelle encolure…

Je peux vous dire que maintenant, les branches basses, je les passe en me mettant bien sur le côté ! lol



J’ai commencé le théâtre en CM1 avec une petite apparition dans « Pour un lapin de plus » si mes souvenirs sont bons. C’est en 6ème que je me suis retrouvée dans la peau d’un chien. Je crois avoir fait bien rire ma famille le soir de la représentation… ;)



Mon doudou se prénomme bien Souricette et non, ce n’est pas un cochon !!!!



Mes deux livres préférés sont bien « Hibou blanc et souris bleue » et « Sourichérie ». Tous deux ont été choisis par ma maman mais sont un cadeau de ma Mémé pour mon Noël 1989. Je serai bien incapable de dire combien de fois je les ai lus ou écoutés !




Parmi tous mes animaux, beaucoup ont sauté : Twist (le chien de la photo), Faline (ma super chèvre), Fructidor (mon beau cheval bai cerise) mais pas mes lapins. Je les promenais en laisse mais je n’ai jamais pensé à les faire sauter ! Si j’avais vu ça avant, j’aurais sûrement essayé !


Faline

Tout est vrai en ce qui concerne les jeux de mon enfance. J’adorais passer du temps dehors et j’ai toujours détesté les poupées.


Fructidor a bien été mon premier grand amour. C’est le premier cheval que j’ai débourré et notre relation était vraiment magique. C’était un trotteur français et je ne me suis jamais remise de son départ. Je n’ai pas pu le sauver à l’époque. Depuis hier, la boucle est bouclée, j’ai enfin pu sauver un « petit » trotteur.

Fructidor

jeudi 10 décembre 2009

Pour un tag...

A la demande de Mamiecolo, voici 6 vérités et 1 mensonge ! :)

Je me suis « cassé » le nez 3 fois et maintenant j’ai un super pouvoir magique : je sens tous les changements de temps !

J’ai longtemps fait du théâtre. Une année, au collège, j’ai même joué le rôle d’un chien !

Mon doudou a le même âge que moi. C’est une superbe souris nommée « Souricette » mais tout le monde se moque de moi en disant qu’elle ressemble à un cochon ! Pff, ils n’ont aucun goût…

Le livre que j’ai dû lire le plus souvent est « Hibou blanc et souris bleue » à moins que ça ne soit « Sourichérie »…

Parmi tous les animaux que j’ai eus, seuls les chats n’ont pas eu à faire du saut d’obstacle. Sinon, tous les autres y sont passés : les chevaux, le chien, le lapin et même la chèvre !

Twist était de loin le meilleur !

Lorsque j'étais petite, mes jeux favoris étaient : grimper dans les arbres, chercher de l'or dans le ruisseau (jamais rien trouvé, snif), faire des élevages de "crevettes d'eau douce" (mais elles mourraient toujours...) et préparer du "café" pour les arbres (en gros mixtures de terreau et autres substances salissantes...).

Mon premier grand amour s'appelait Fructidor, c'était un cheval bai cerise.

A vous de jouer !

Chapitre 13.3, Elle


Felty lui avait expliqué. Les autres membres du clan viendraient les chercher. Elle devrait se laisser faire, ils ne lui voudraient aucun mal, c’était juste un rite avait-il dit. Un rituel pour souhaiter la bienvenue à un nouveau couple. Elle se sentait quand même un peu effrayée à l’idée de côtoyer ceux qui avaient voulu la tuer mais Felty était là. Tout se passerait très bien.
Assise sur le bout de la paillasse couverte de fourrures, elle regardait Felty cuisiner. Il était tellement étrange. A la fois humain et félin. Ses yeux étaient fendus et il avait prétendu être en mesure de voir un minimum la nuit. Ses babines s’ouvraient sur des petites dents pointues faites pour déchirer la viande. Ses oreilles dressées sur sa tête pivotaient au moindre bruit. Sa longue queue, toujours en action, semblait suivre une musique imaginaire. Ses mains et ses pieds étaient ceux d’un homme hormis les coussinets et les griffes rétractiles propres au chat. Pourtant, cet être mi-homme, mi-animal, lui faisait bien moins peur que son père ou l’homme qui avait tenté de la violer. Felty lui semblait bien plus “humain”.
Brusquement, l’oreille droite de Felty se tourna vers l’entrée de l’abri. La lumière inonda l’intérieur. C’était le moment de connaître cet étrange rituel.
Comme Felty lui avait demandé, elle ne fit rien pour empêcher les autres de la soulever. Dehors, le ciel était presque aussi bleu qu’en Vimula et étrangement, le souvenir de son pays lui donna du courage pour la suite.
Elle fut déposée un peu plus loin au côté de son compagnon. Il était avec elle, comme promis. Elle releva la tête et découvrit l’immense arbre devant lequel elle se trouvait maintenant. Jamais elle n’en avait vu de cette taille. Trente hommes n’auraient pu en faire le tour ! En plus d’être large, il avait une telle hauteur que la jeune fille se demanda comment elle ne l’avait pas aperçu du haut de la chute. L’énorme arbre était couronné de feuilles multicolores. Certaines étaient vertes, jaunes, rouges ou orange comme dans les autres arbres mais il y en avait aussi des bleues, des violettes,... quelques unes étincelaient d’un blanc immaculé. Jamais elle n’avait vu pareil spectacle. Une voix s’éleva. Elle espéra silencieusement comprendre chaque mot.
— Vous êtes en face de l’image de notre Dieu sur Astheval. Devant tant de puissance, agenouillez-vous ! Il est notre protecteur mais aussi notre juge. Respectez-le ! Oris est notre maître. Il est le végétal qui couvre notre monde, qui couvre Astheval. Celui qui nous permet de vivre et de nous nourrir. Ne l’oubliez pas ! Il décidera de notre vie après la mort. Craignez-le !
Il fit une pose de quelques souffles avant de reprendre avec force.
— Ce jour, nous sommes en ce lieu afin que ces jeunes enfants récemment unis puissent communier avec notre Dieu. Oris a le choix. Soit il accepte l’union ou alors, l’essence de son être les emmènera dans l’Après-Monde…
Jolie façon de dire qu’il nous tuera, songea amèrement la jeune fille. Elle n’avait pas réussi à tout saisir mais par chance, le discours était énoncé d’une voix lente et profonde.
Deux félines s’approchèrent des nouveaux époux. Chacune portait un petit bol en bois.
— Que les deux unis s’assoient !
Elle n’avait compris que les mots unis et assoient mais cela lui suffit pour savoir que faire. Du coin de l’œil, elle aperçut Felty tendre ses mains. Elle l’imita et la jeune féline vint bientôt déposer sur ses paumes le bol. Il était rempli d’un liquide étrange à la fois blanc et vert.
— Voici la sève de l’Arbre d’Oris, le sang de notre Dieu. Buvez-le ou renoncez à l’union. Vous vivrez ou bien mourrez.
Un peu tremblante tout de même, la jeune fille porta le bol à ses lèvres. Leur Dieu acceptera-t-il l’union entre un félin et une humaine ? Ses lèvres rencontrèrent le liquide. Il était à la fois glacé et brûlant. Elle trouva plutôt agréable la caresse de la sève sur sa langue. C’était bon. Le bol à peine fini, sa tête commença à tourner. Elle ferma les yeux. Elle volait. Ses pieds ne touchaient plus le sol. Le Dieu était-il en train de l’emmener dans l’Après-Monde ? Elle sentit à nouveau la terre sous ses pieds. Elle se tenait dans une clairière entourée d’arbres plus ou moins grands. En face d’elle, au milieu de la trouée, se trouvait l’Arbre d’Oris. Petit à petit, il rapetissait. Elle avait peur. Elle chercha Felty mais il n’était plus à ses côtés. Il avait pourtant promis d’être là.
— Ne soit pas effrayée. Je suis Oris.
Elle se retourna. A la place de l’arbre immense, se trouvait un homme. Ses cheveux multicolores se soulevaient alors qu’aucune brise ne soufflait en ce lieu. Il était entièrement nu mais portait autour de son cou, une chaîne en bois au bout de laquelle pendait une feuille noire. Il était beau. Extrêmement beau. Il était sans aucun doute le plus bel homme de tout l’univers.
— Approche ma petite sœur.
Il présenta une main. Hésitante, elle avança tout de même vers Oris. Toucher un Dieu tuait assurément. Allait-elle mourir ? Elle tendit sa petite main et la posa au creux de celle d’Oris. Aussitôt, un flot de sensations envahit son corps. L’énergie glissait vers elle depuis la paume du Dieu. Elle sentait le pouvoir qui coulait le long de son bras pour se propager dans tout son corps vers ses autres membres et envahir son esprit. Oris approcha son visage et posa ses lèvres fines contre celles de la jeune fille. Le pouvoir afflua à travers sa bouche. Comme il était beau. Elle ferma les yeux pour mieux sentir le Dieu la serrer contre lui. Ses mains douces parcourraient son dos et firent tomber les bretelles de sa robe bleu nuit. La bouche d’Oris quitta ses lèvres et alla jusqu’à son oreille où il murmura :
— Je ne suis pas seulement Dieu de la végétation. L’amour est en moi plus qu’en bien d’autres Dieux. En ce jour petite sœur, je te fais femme. J’effacerai la blessure que les hommes t’ont infligée. Oui ma sœur. Sache que toujours, je serai en toi et qu’il te suffira de m’appeler pour que je vienne à toi.
Il la prit dans ses bras et l’allongea dans l’herbe fraîche. Quelques insectes importunés par sa présence s’éloignèrent. Une fourmi plus téméraire que les autres vint se promener sur le corps dénudé de la jeune fille. Oris souffla sur le minuscule animal qui s’accrocha comme il put, mais ne resta pas longtemps en ce lieu. Le Dieu releva la tête et plongea ses yeux verts comme l’herbe dans ceux de la jeune fille. Par les Lunes, il est beau... Il secoua ses cheveux de toutes les couleurs et des gouttelettes d’eau vinrent s’écraser sur le corps de la jeune fille. Il se pencha sur elle et la feuille qui pendait à son cou se posa entre ses seins. A nouveau, le pouvoir l’envahit, elle serra contre elle le torse du Dieu. Je touche un Dieu, je suis donc morte. Mais ceci n’a aucune importance. Je veux rester ici. A tout jamais. Elle n’avait plus peur et, malgré toutes les tortures qu’elle avait subies, elle désirait plus que tout sentir le corps d’Oris contre elle.




Le Dieu l’embrassa une dernière fois. Des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes. Il murmura, si bas qu’elle eût du mal à comprendre ses paroles.
— Oh petite sœur, je t’aime. Pourquoi faut-il que cet être existe ?
Il haussa la voix.
— Choisis-toi un nom petite sœur. Je veux que mes lèvres puissent former le nom que tu adopteras.
Il se pencha vers elle.
— Pense à moi petite sœur.




Pense à moi petite sœur. Petite sœur sœur sœur...
— Oh ma tête !
Elle ouvrit les yeux. Un nuage blanc s’étirait paresseusement dans le ciel bleu. Quelqu’un se pencha vers elle. Elle parvint tout juste à murmurer :
— Oris ?
Mais ce n’était pas lui. La silhouette qui se découpait au-dessus d’elle était celle de Felty. Sa voix laissait transparaître une grande inquiétude.
— Tu es restée longtemps en communion avec le Dieu. J’ai eu peur qu’il ne te garde avec lui.
— As-tu vu Oris ? demanda-t-elle.
Felty ne sembla pas remarquer la facilité avec laquelle elle s’était exprimée et il se contenta de répondre à la question.
— En vrai ? Bien sûr que non, on ne fait que voir l’image qu’il prend sur notre monde : celle de l’arbre en face de toi. Personne ne survivrait à la vision réelle du Dieu.
La jeune fille hocha la tête. Elle avait pourtant vu le Dieu. Elle l’avait touché. Elle s’était trouvée on ne peut plus proche de lui. Il lui avait même dit quelque chose qui lui paraissait improbable. Comment un Dieu pouvait-il prétendre aimer une femme ? Ou plutôt comment une femme pouvait-elle prétendre être aimée d’un Dieu ? C’était de la folie. Et pourtant, les paroles d’Oris résonnaient encore en elle.
Petite sœur...
— Viens, notre union a été acceptée. C’est la fête maintenant.
— Je vais venir. Attends un instant, j’ai besoin de m’isoler. Pour choisir...
— Comme tu le veux. Je t’attends, ne tarde pas trop.
Felty se baissa furtivement et effleura ses lèvres avant de partir en sautillant au rythme des musiques endiablées.
Il dansait comme un enfant, il avait l’air tellement heureux. Se sentait-il juste soulagé d’être en vie ? Cette union entre deux êtres si différents avait de grandes chances d’être réprouvée. Il avait flirté avec la mort en tentant de la sauver…
Elle se retourna. L’Arbre d’Oris se dressait devant elle. Elle s’en approcha et tendit la main vers son tronc. Un peu d’énergie coula en elle. Elle laissa glisser ses doigts contre l’écorce et contourna l’arbre. Arrivée de l’autre côté, elle s’adossa au tronc et s’installa entre deux racines.
Quel nom pourrait m’aller ?
Elle leva les yeux vers le ciel. Les Astres. Ce sont eux qui décidaient de la vie des mortels. Elle voulait que son nom ait un rapport avec eux. Elle ferma les yeux. Quelque chose vint caresser sa joue. Stellya. Elle savait que ce mot signifiait étoile dans une autre langue. Laquelle ? Elle ne parvenait pas à se le rappeler. Elle ouvrit doucement les yeux. Une feuille noire était posée à côté d’elle. C’était elle qui avait frôlé sa joue l’instant d’avant. Stellya prit la feuille et la posa sur sa paume. Une petite décharge se répandit dans le creux de sa main. La présence d’Oris. Elle garda les paupières closes l’espace de deux souffles puis éleva la voix :
— Merci Oris mais pour la porter de la même manière que vous, il me faut une chaîne.
Un cercle de bois souple tomba de l’arbre et atterrit avec légèreté sur sa main où il fusionna avec la feuille. Elle avait sa preuve, le Dieu pensait à elle.
— Sachez maintenant, que je m’appelle Stellya. Celle-aux-étoiles.
Elle passa le présent du Dieu autour de son cou et se dirigea vers le lieu où la fête se déroulait.





Tout le monde était rassemblé en un cercle au centre duquel on dansait. Les enfants couraient autour des adultes. Stellya s’approcha pour regarder les danseurs. Il y avait quelques félins sur la piste mais on ne voyait que Felty qui bondissait, virevoltait, frappait des mains. Il avait vraiment l’air heureux et Stellya sentit un élan de tendresse l’envahir.
Alors qu’il bondissait, Felty aperçut la jeune femme, perdue entre les musiciens. En un saut, il se retrouva en face d’elle. Il lui prit doucement une main et la porta à ses lèvres.
— Voudrais-tu danser avec moi ?
Elle n’eut même pas le temps de répondre qu’elle se trouvait déjà au milieu des autres danseurs qu’elle tentait d’imiter tant bien que mal. C’était la première fois qu’elle dansait. Elle trouvait cet acte magique. Felty serrait sa main et lui montrait le pas. Elle fut bientôt capable de suivre les autres. Le monde tournait autour d’elle. La feuille qu’elle portait autour du cou suivait le moindre de ses mouvements, lui envoyant un peu d’énergie chaque fois que la fatigue se faisait sentir. Quelqu’un lui mit entre les mains une sorte de tambourin et elle en profita pour s’asseoir dans le cercle des musiciens. Du bout des doigts, elle frappa sur la peau tendue et essaya de suivre les rythmes. Felty vint s’agenouiller derrière elle et prit ses mains pour lui montrer de quelle façon il fallait taper sur l’instrument. Il semblait vraiment s’intéresser à elle…

La fête dura toute la nuit. De temps à autre, un couple disparaissait entre les arbres pour réapparaître un chiffre plus tard. Quand le Prince Solénon commença à étendre ses rayons sur la vallée, Felty la prit dans ses bras et alla la porter jusqu’à leur abri. Il l’allongea sur les fourrures et entreprit de la déshabiller, tout en caressant son corps. La nuit ne faisait que commencer...

mardi 8 décembre 2009

Chapitre 13.2, Elle.

Elle était seule au milieu de ces étranges personnages. Ils l’entouraient de toutes parts, impossible de fuir. Ils devaient être une cinquantaine. Plus peut-être. Tout à coup, la musique s’arrêta et le cercle se brisa. Quelques félins s’écartèrent pour laisser passer un des leurs. Il était couvert de bijoux : bracelets dorés, colliers d’os, ceinture de bois... Dans sa main droite, il brandissait bien haut un poignard. Il s’approcha d’elle en dansant, tournant sur lui même. Il produisait un son étrange, rauque. Bientôt, des voix aiguës, plus féminines, se joignirent à son étrange chant. Il continuait d’évoluer autour d’elle, la dominant d’une bonne tête. Elle pouvait voir ses dents pointues, ses griffes acérées. Le rythme s’accélérait et la danse du félin avec. Le cœur de la jeune fille semblait sur le point d’exploser. Soudain, tout s’arrêta : musique, chant et chorégraphie. Le danseur se trouvait maintenant face à elle. Ses yeux verts aux deux fentes étroites la fixaient froidement. Il la menaça de son arme qu’il leva au-dessus de sa tête.

Regarde bien mon pouvoir ! semblait-il dire, je suis le seul maître, je détiens ta vie désormais !

Il baissa doucement le bras qu’il dressait et posa la lame sur le cou de la jeune fille. Il semblait hésiter à trancher sa gorge, à enfoncer dans la chair tendre la lame en os.

Elle n’avait pas douté en Vimula lorsque l’homme l’avait agressée. Elle s’était emparée d’une vie. Allait-on la punir pour son audace ?

Ses jambes tremblaient, elle attendait le moment où elle sentirait le poignard couper sa peau fine, le sang couler à flots, l’étouffant, la douleur emplir son corps. Elle ne ferma pas les yeux. Elle voulait voir la mort venir à elle. La musique reprit crescendo. Quand la lame glissa sur son cou, elle ne ressentit aucune douleur. Le félin se saisit de sa main et il passa le tranchant de la lame entre leurs deux paumes unies. Un instant, la musique s’arrêta et un masque de stupeur s’afficha sur tous les visages. Le félin, qui tenait toujours sa main sanglante contre sa patte qui saignait elle aussi, prononça quelques mots dans une langue gutturale incompréhensible. Un de ceux qui formaient le cercle se leva et acquiesça. Ce geste fait, il s’agenouilla et baisa le sol. Tous les autres reprirent ce geste en poussant de longs cris. Le cercle se resserra autour d’elle et l’entraîna plus loin jusqu’à une tente. Le félin au poignard n’avait pas lâché sa main et se laissait aller au gré du peuple chat. Ils furent tous deux poussés dans l’abri que la foule s’empressa de refermer derrière eux.

Être seuls dans l’obscurité de la tente n’était pas fait pour rassurer la jeune fille et elle sentit son cœur s’emballer. Sans lâcher sa main, poisseuse de leur sang, le félin se pencha et ranima un feu. Quand les flammes surgirent, il s’assit sur un lit de peaux et de fourrures et l’obligea à son tour à s’y installer. L’abri était petit et bien rempli. La couche était assez large et prenait de la place. L’âtre entouré de pierres dégageait une mince fumée qui s’échappait par une minuscule cheminée. Une gamelle était posée un peu plus loin à côté d’une pile de vêtements. Le plafond était juste assez haut pour permettre à un homme de se tenir droit. Le grand félin se tourna vers elle et, se désignant de sa main libre, dit :

— Felty.

Elle tenta de répéter :

— Fil...té.

Il secoua la tête et prononça à nouveau :

— Felty. Fel...ty.

Une nouvelle fois, elle essaya d’articuler correctement ce mot.

— Fe...lty.

Il acquiesça d’un air satisfait. Puis il la pointa du doigt, interrogatif. C’était sans doute son nom et il voulait connaître le sien. Mais elle était une femme, elle n’avait donc pas de nom. Elle secoua la tête d’un air négatif et désolé. Il haussa les épaules et caressa ses cheveux, curieux. Evidement, la famille des félins n’en avait pas ! Il semblait vraiment intrigué et, elle montra sa chevelure.

— Cheveux, dit-elle en articulant bien.

Il remua la tête de droite à gauche et prononça un nouveau mot qu’elle répéta jusqu’à ce qu’il approuve. Elle continua ainsi ce petit manège avec tous les objets qui se trouvaient dans la tente. Quand elle en eut fait le tour, elle répéta tous les mots plusieurs fois. Felty la corrigea à plusieurs reprises. C’était tellement magique de découvrir une nouvelle langue ! Elle n’imaginait même pas qu’on puisse parler autrement qu’elle ! Toute à sa surprise, elle en oubliait sa peur. Dès qu’elle voyait quelque chose qu’elle ne connaissait pas, elle demandait son nom. A la fin de la journée, elle avait déjà beaucoup appris. Ils n’étaient pas sortis de la tente une seule fois mais son impression de malaise s’était vite dissipée, passionnée comme elle l’était par l’apprentissage de la langue. Le félin avait préparé une soupe succulente. Depuis combien de temps la jeune fille n’avait-elle pas mangé chaud ? Elle ne comprenait pas encore bien ce qui s’était passé mais elle espérait bien le découvrir très vite...



Elle montra sa main entaillée.

— Quoi ? demanda-t-elle.

— Comme tu n’es pas un félin... Tu comprends félin ? demanda-t-il dans son étrange langue.

Elle hocha la tête. Oui, elle comprenait ce mot.

— Tu devais mourir, il fit le geste d’égorger quelqu’un, c’est moi qui devais te tuer car c’est moi qui t’avais trouvée.

— Trouvée ?

— Voir. Expliqua-t-il en montrant ses yeux, d’accord ?

— Oui.

— Mais après, je ne voulais plus te tuer. Tu comprends toujours ?

— Crois, oui.

— Bien. Le seul acte qui pouvait m’empêcher de te tuer était le partage de nos deux sangs. Alors je me suis lié à toi selon les rites de notre communauté.

— Pas comprends.

Felty essaya de lui expliquer le concept de l’union. Ce n’était vraiment pas évident à saisir mais elle finit par avoir une petite idée de ce que cela pouvait être.

— Toi, moi unis ? demanda-t-elle d’une petite voix.

Il sourit et répondit en découvrant ses deux canines.

— Oui, mariés !

Elle ne connaissait même pas cet homme et, si elle avait bien compris, elle était maintenant enchaînée à lui de façon symbolique. C’était fou ! Il avait juste fait ça pour la sauver. Sinon, elle serait morte. Mais est-ce que cela valait la peine d’être sauvée si c’était pour se retrouver à nouveau prisonnière d’un homme ? Pouvait-elle lui faire confiance ? Il semblait gentil mais elle ne parvenait pas à lire les émotions sur son visage si différent.

En peu de jours, elle avait appris un grand nombre de mots et petit à petit elle parvenait à s’exprimer avec Felty. C’était plutôt amusant car elle commençait parfois à penser dans la langue des félins. Elle n’avait pas encore rencontré les autres membres de ce clan. Felty lui avait expliqué qu’après le mariage, les deux époux n’avaient pas le droit de sortir de leur abri avant sept jours. Tous les autres se devaient de déposer quotidiennement de la nourriture et d’autres présents devant la hutte. Le deuxième matin, Felty avait ramené une robe magnifique offerte par une personne du clan. Elle était bleue nuit et lui tombait aux chevilles. Elle ressortait sur la peau blanche de la jeune fille et même Felty l’avait complimentée. Si elle avait bien compris...

Le félin n’avait pas été désagréable du tout avec elle. Il ne la commandait pas et la considérait plutôt comme son égale. Il l’aidait chaque jour à mieux maîtriser la langue. Elle appréhendait un peu l’arrivée du septième jour mais Felty n’arrêtait pas de la rassurer. Elle faisait maintenant partie du clan répétait-il tout le temps.

C’était le soir du sixième jour. Entendant l’eau qui frappait la toile de la tente, la jeune fille regrettait de ne pouvoir sortir se promener. Felty lui avait dit qu’ils appelaient ce phénomène étrange « pluie » et que les masses cotonneuses étaient des nuages.

— Tu viens te coucher ?

Elle se retourna. Felty était déjà glissé dans le tas de fourrures. Comme il se débarrassait de son pagne et se couchait nu, elle avait pris cette même habitude, ne voulant pas le vexer si c’était une coutume. Elle ôta donc la robe bleue qu’elle ne quittait presque plus.

— Arrive.

Elle ne maîtrisait pas encore la morphologie et la syntaxe de sa nouvelle langue mais Felty la comprenait tout de même. C’était ce qui comptait. Elle se glissa à son tour sous les peaux et Felty tendit la patte pour l’attirer jusqu’à lui. C’était agréable de dormir contre lui. Son corps recouvert d’une courte fourrure était très doux et bien chaud. Elle se blottit un peu plus et ferma les yeux. Il ne lui manquait plus qu’une seule présence pour être vraiment bien : le poids d’un rapace niché contre son cou. Malheureusement, la flèche l’avait transpercé de part en part et son cœur avait cessé de battre. Il avait été un compagnon tellement merveilleux. Felty posa sa patte sur son cou et elle eut quelques instants l’illusion que son ami était de retour. Mais il ne reviendrait jamais. Une larme coula le long de sa joue. Elle l’essuya et tenta de s’endormir.

jeudi 3 décembre 2009

Chapitre 12, Nyel et Harmonie ; chapitre 13.1, Elle

Chapitre 12
Nyel et Harmonie

La journée lui avait paru très longue. Dès son réveil, Nyel avait décidé qu’il se rendrait à la shalga le soir et ce moment tardait à venir. Il restait encore quatre chevaux à ferrer et il devrait ensuite nettoyer son atelier.
L’étalon qu’il chaussait, un trait d’une taille impressionnante, devait bien peser aussi lourd qu’une montagne. Par chance, il n’avait pas la tendance de certains à s’appuyer sur celui qui le pare.
Trois autres montures attendaient ses soins. Un jeune qui allait être ferré pour la première fois. Un vieux bai brun qui tirait la charrette en ville et transportait ceux qui n’avaient ni âne ni cheval. Le dernier était le gris pommelé qui lui appartenait. Depuis le temps, il en avait bien besoin !
Il termina vite son travail et, quand il ferma l’atelier, il avait un bon chiffre d’avance sur son horaire habituel. Il sauta aussitôt dans un bac d’eau chaude où il se prélassa en grignotant un morceau de viande séchée. Dès sa sortie du bain, il alla se raser. Dans sa précipitation, il se coupa. Comme le sang ne voulait pas s’arrêter de couler, il fut contraint de mettre un morceau de tissu pour l’absorber.
Il choisit ensuite un pantalon large marron, et une chemise blanche qu’il passa à la hâte. Sitôt ses bottes chaussées, il courut jusqu’au box de son étalon et le sella à la va-vite.
Comme il habitait en ville, il dut prendre son mal en patience et faire marcher sa monture jusqu’aux portes. Enfin dehors, il poussa son destrier au petit galop puis le laissa prendre le mors aux dents.

Pourquoi ne l’avait-elle pas vu la veille ? Avait-il trouvé sa chambre occupée ou n’était-il jamais arrivé ? Aujourd’hui, Harmonie avait passé son temps à se poser les mêmes questions. Et s’il n’était tout simplement pas venu ? Oui mais dans ce cas, pourquoi ? Les aliments avaient perdu le peu de saveur qu’ils possédaient d’habitude. Elle finit son repas sans même y penser.
Quand vint le moment d’aller se baigner, elle resta assise à fixer le ciel au lieu de marcher autour du jardin comme à son habitude.
Comme elle ne bougeait toujours pas alors que l’homme avait annoncé la fin du moment détente, elle fut réveillée par une gigantesque gifle qui cingla douloureusement sa joue. Elle se leva et se dirigea tête basse jusqu’à sa cellule.
Pourquoi ?
Il ne viendrait sans doute pas encore ce soir et elle devrait endurer les mauvais traitements de fous furieux.
La jeune femme poussa un soupir à fendre l’âme et se laissa tomber sur son lit.

Quand il tendit les rênes de son cheval, l’écuyer, qui connaissait son étalon, se recula et laissa s’avancer un autre garçon d’écurie.
Ce petit manège fit sourire Nyel. Il avait le cœur gai aujourd’hui et un rien l’amusait. A l’entrée, le même vieil homme vendait les places.
— Bonjour mon garçon ! dit-il tout sourire.
— Bonjour. Nuit complète s’il vous plaît.
Il paya et le garde le laissa entrer. S’il se souvenait bien, la chambre de Harmonie se trouvait au niveau d’un petit buisson décoré de fleurs roses. Il trouva l’arbrisseau en question et poussa la porte après avoir frappé un coup.
Il la trouva là, recroquevillée sur le lit. Comme refusant de voir qui entrait. Il s’approcha à pas de loup.

On avait frappé à sa porte. Elle se roula en boule et laissa les larmes couler le long de ses joues. Que lui ferait-on encore ce soir ? Elle ne supporterait plus ces traitements sans pitié. Elle ne regarda pas qui arrivait et garda les yeux fermés.

Pourquoi était-elle dans cet état ? Il avança encore d’un pas et posa délicatement sa main sur ses cheveux. Elle tressauta.
— Harmonie. C’est moi. N’aie pas peur. C’est Nyel.
Elle se retourna vers lui et lui sourit.
— Par tous les Immortels, murmura-t-il, qui t’a fait ça.
Son visage était ravagé. De longues balafres parcouraient ses joues. Son oeil gauche était fermé et cerclé de violet. Ses bras eux aussi étaient griffés et le décolleté de sa robe laissait penser que son corps entier n’était plus qu’une plaie.
— Raconte-moi ce qui s’est passé.
Elle ne broncha pas. Nyel saisit ses poignets et la secoua de toutes ses forces.
— Je sais que tu peux parler alors tu vas tout me dire. Je te l’ordonne !

C’était un homme qui commandait, qu’elle le veuille ou non, elle était obligée de répondre. Alors, pour la première fois de sa vie, des mots se formèrent dans sa bouche. Dans un premier temps, ils demeurèrent incompréhensibles. Harmonie cherchait comment moduler les sons si souvent entendus mais ne parvenait qu’à produire des bruits inarticulés. Patiemment, Nyel, lui montra comment positionner ses lèvres et sa langue et, des mots, puis des phrases prononcées d’une voix rauque, se formèrent. Avec le temps, sa voix se fit plus douce, gardant cependant une sonorité étrange. Elle raconta combien cet homme avait été violent. Ce qu’il lui avait fait, les coups d’ongles qu’il lui avait donnés. La dague qu’il avait promenée sur son corps jusqu’à la couper. Après, elle lui raconta les autres. Elle ne pouvait plus s’arrêter de parler. C’était si bon de pouvoir s’exprimer, d’être comprise. Plus elle se confiait et plus le visage de Nyel devenait grave. Il la prit dans ses bras et la berça au rythme de son récit.


Chapitre 13
Elle

Par la Lune Bleue, j’ai mal à la tête. Elle réussit à ouvrir les yeux. Elle devait se trouver dans une tente. Tout était sombre, des rais de lumière passaient entre les pans de l’abri. Ses pieds étaient liés ensembles et elle sentait la corde entourant ses chevilles gêner la circulation de son sang. Au-dessus d’elle, elle distingua une étrange forme. Elle réussit à se lever. La tente était totalement vide. Elle leva les yeux vers l’ombre. C’était son oiseau. Rêvait-elle ou l’animal bougeait ? Elle se rapprocha malgré les liens, pleine d’espoir mais seul un courant d’air mouvait ses plumes. Elle prit entre ses mains le corps froid de l’oiseau. La flèche était encore fichée dans sa chair. La jeune fille détacha le rapace et le caressa. Elle s’assit sur le sol en terre battue et laissa couler les larmes le long de ses joues. Où était-elle ? Qui avait pu tuer son ami ? Elle posa l’animal sur le sol. Elle allait lui offrir une cérémonie digne de ce nom. Du bout du doigt, elle traça un cercle dans la terre autour du corps inerte de l’oiseau. Pour symboliser le Solénon et son amante. Elle prit dans le creux de sa main une petite poignée de terre et la glissa dans la fente du bec. Tu garderas ainsi souvenir de la terre qui t’a porté. Il fallait le sang d’une personne vivante maintenant. Le bout de la flèche ressortait de l’autre côté de l’oiseau. Elle y glissa l’extrémité d’un doigt jusqu’à ce qu’il se couvre de rouge. Sur la tête du rapace, elle forma un cercle écarlate séparé en deux moitiés exactes. Pour que les deux Lunes soient avec toi mon ami. Que mon sang éloigne les démons des Royaumes Inférieurs.
Elle venait à peine de finir la cérémonie que quelqu’un entra dans l’abri. Elle n’eut pas le temps de le voir qu’il lui jeta une peau sur la tête, lui couvrant ainsi les yeux. Après avoir coupé les liens à ses pieds, on la poussa à l’extérieur. Elle pouvait sentir une douce brise sur son corps dénudé. Elle fut entraînée plus loin. Elle entendait autour d’elle une musique macabre, des battements sourds qui vibraient dans l’air. Le sol sous ses pieds était tiède. Enfin, on la fit s’arrêter. Quelqu’un derrière elle ôta la peau qui couvrait ses yeux et elle put voir cet étrange spectacle : un cercle s’était fait autour d’elle et les gens chantaient, jouaient de la musique ou tapaient dans leurs mains. Elle n’avait jamais vu de pareilles créatures. Ils étaient aussi grands que des humains avec lesquels on pouvait sans doute les confondre dans l’obscurité mais ils avaient tout de félins. Un corps couvert d’une fourrure plus ou moins longue et de couleur différente suivant les personnes. Deux petites oreilles pointues se dressaient sur le sommet de leur tête. Ils avaient, comme le chat, des babines et un nez en forme de cœur. De grandes moustaches blanches, grises ou noires se dressaient de chaque côté de leur bouche. Leurs mains et leurs pieds semblaient pourvus de griffes et de coussinets. Elle pouvait même voir la longue queue de certains se balancer en rythme avec la musique.
De multiples sentiments l’assaillaient : angoisse, étonnement et même une troublante fascination malgré la peur... Mais qu’allaient-ils lui faire ?

lundi 30 novembre 2009

Chapitre 11.3, Elle


La jeune fille se réveilla à l’aube et, avant de se mettre en route, grignota quelques racines qu’elle gardait dans sa besace. Elle longea tout d’abord le cratère sur quelques longueurs, ne sachant trop que faire. Elle avait beau scruter la falaise, elle ne voyait aucun endroit où elle pourrait passer. Tout était fichu, elle ne pourrait jamais atteindre cette merveilleuse vallée et elle serait contrainte de continuer encore son chemin. Au moment où elle allait s’écrouler sur le sol, découragée, elle aperçut un petit sentier pas plus large que trois pieds. Il semblait descendre jusqu’à la vallée. Ça valait la peine d’essayer. Elle regarda en l’air. Le rapace ne volait plus à ses côtés. Elle siffla un long coup et aussitôt, l’oiseau arriva à tire d’aile et vint se poser sur le bras qu’elle tendait. Avec la peau d’un gros rongeur, elle s’était fabriqué une protection. Ainsi, l’animal pouvait se percher sans la blesser. Elle le fit remonter jusqu’à son épaule. Le rapace frotta sa tête contre le cou de la jeune fille. Il était vraiment très affectueux avec elle. Elle lui demanda de bien se tenir et de ne plus bouger. La descente serait longue et elle préférait avoir son ami auprès d’elle.
Elle s’engagea sur le petit chemin escarpé. Des animaux habitués aux terrains montagneux l’utilisaient sans doute régulièrement car l’herbe était piétinée.
Pour l’instant le sentier n’était pas trop raide mais, en contrebas, on l’aurait cru accroché à la paroi. Tout se passait bien, le poids du rapace sur son épaule la rassurait sans la déséquilibrer pour autant. La falaise était parsemée de plantes rases couvertes de petites fleurs multicolores. Il y en avait des roses formées d’un unique pétale circulaire, des bleues au cœur jaune constituées d’une multitude de pétales fins et pointus comme des aiguilles. D’autres encore étaient blanches ou bien rouges, faites de pompons ou d’épines, piquantes ou cotonneuses. Toutes étaient magnifiques et coloraient la roche grise et brillante de mica.
La descente allait devenir plus difficile, la voie mesurait maintenant à peine deux pieds de large et s’ouvrait sur le vide. La hauteur était impressionnante et la jeune fille commençait à ressentir le vertige. Les pierres jonchant le sol roulait sous ses pieds. Soudain, sa cheville se tordit et elle dérapa. L’oiseau s’envola et elle glissa le long du chemin, des cailloux pointus s’enfonçaient dans sa chair et meurtrissaient son corps. Au moment où elle allait basculer dans le gouffre, elle se rattrapa à un rocher. Ses jambes pendaient dans le vide. Elle s’agrippa avec l’énergie du désespoir. Elle ne parvenait pas à remonter sur la piste. Tentant d’oublier la panique qui la gagnait, elle chercha une prise qui lui suffirait à prendre un appui. L’oiseau pépiait au-dessus de sa tête, ne sachant que faire. Enfin, la pointe de son pied trouva une aspérité. D’un dernier coup de rein, elle se hissa et parvint à se rétablir sur le sentier. Elle resta un instant allongée sur le sol, le cœur battant à tout rompre et le souffle court. Elle réussit finalement à s’asseoir et se pelotonna contre la paroi, le plus loin possible du bord.
Il faut voir le bon côté des choses. La pente était tellement abrupte à l’endroit où j’ai dérapé que j’aurais rebroussé chemin plutôt que de m’y aventurer. Au moins, j’ai réussi à dépasser le passage le plus dur.
Quand les battements de son cœur se calmèrent, la jeune fille se leva et poursuivit la descente. Le sentier devenait moins raide. Elle dut pourtant passer sur une corniche pas plus large qu’un pied. Heureusement, la paroi était chargée de prises où se cramponner et elle trouva ce passage plus simple que l’endroit où elle avait glissé.
Enfin, après des chiffres d’une descente plus ou moins difficile, elle atteignit la vallée.


Qu’il était bon de se retrouver sur le sol ferme et non pas entre ciel et terre. La cascade qu’elle avait vue depuis le haut de la falaise était à plusieurs longueurs d’ici mais la jeune fille en recevait déjà les embruns. Elle décida de s’y rendre. Elle tendit le bras et aussitôt le rapace vint s’y percher.
— Merci pour tes encouragements. Sans toi, le vide m’aurait attiré à lui. Tu es la seule chose qui me retienne vraiment ici.
L’oiseau semblait roucouler de plaisir. Il se blottit contre elle comme s’il voulait donner plus de sens aux paroles que la jeune fille avait prononcées.
Quand ils arrivèrent au pied de la cascade, le rapace, n’aimant pas recevoir toutes ces gouttes, prit son vol et alla se percher un peu plus loin sur une branche.
La chute terminait sa course dans une grande cuvette de roche blanche qui formait un bassin avec très peu de courant. La jeune fille se déshabilla et plongea dans les flots d’une fraîcheur délicieuse. Elle grimaça cependant quand les blessures dues à sa chute la brûlèrent au contact de l’eau.
C’était vraiment agréable de nager en toute liberté, sans se soucier du courant. Elle s'enfonça dans l’onde claire et limpide et alla caresser la roche qui tapissait le fond. Elle garda les yeux ouverts et crut voir un poisson glisser sous un gros caillou gris. L’air manquait dans ses poumons. Elle poussa le sol de ses pieds et se propulsa à la surface. Elle prit une grande bouffée d’air et s’apprêta à plonger à nouveau vers le fond quand elle surprit un mouvement dans le fourré. Un trait de bois s’élança de cet endroit. Elle leva une main et hurla.
— Nonnnnn !
Trop tard. Le projectile poursuivait son chemin. L’oiseau tourna la tête. Au moment même où il s’apprêtait à s’envoler, la flèche atteignit son but et le transperça de part en part. La jeune fille nagea plus vite qu’elle ne l’avait jamais fait. Elle sortit en trombe de l’eau et courut jusqu’à l’endroit où le rapace tombait. Il poussa un cri à fendre l’âme qui résonna aux oreilles de la jeune fille. Elle s’écroula au pied de l’oiseau inerte. Doucement, elle le prit dans ses bras et le berça comme un enfant.
Elle ne vit pas toutes ces personnes arriver à pas de loup autour d’elle.
— Mon ami, murmurait-elle. Mon seul et unique ami.
Elle se releva brusquement et, l’oiseau posé sur ses mains à plat, elle leva vers le ciel le corps sans vie.
— Non ! Ce n’est pas vrai !
La vie ne peut pas se résumer à ça. C’est impossible. Il est mon ami. Il ne peut pas mourir.
Elle retomba et se roula en boule, l’animal serré contre son cœur.
Elle ne sentit pas les mains qui la soulevaient. Elle n’entendit pas les paroles de ceux qui l’entouraient. Désespérée, blessée jusque dans son âme, elle demandait pourquoi au ciel.

jeudi 26 novembre 2009

Chapitre 11.2, Elle

Lorsqu’elle reprit ses esprits, elle gisait sur la berge, les orteils encore dans l’eau et ses affaires éparpillées plus haut.
Elle essaya de se relever mais elle souffrait d’un énorme mal de tête. Elle avait la désagréable impression que quelqu’un tapait sans cesse sur son front avec un marteau. Elle ferma les yeux encore quelques instants et prit son courage à deux mains avant de se redresser. Le monde tournait autour d’elle mais elle réussit à s’asseoir. Elle tenta tant bien que mal de réunir tous ses biens et les fourra dans la besace. Tout était trempé mais elle ne remarqua aucune perte.
La jeune fille s’était engagée dans l’affluent tôt le matin et déjà le ciel s’assombrissait avec le soir. Elle avait dû rester inconsciente une bonne partie de la journée.
Un long cri déchira le calme uniquement troublé par le bruit de l’eau. Elle fit un nouvel effort et son regard se porta sur le rapace qui descendait vers elle en dessinant de larges cercles. Après un moment interminable de voltes, il vint enfin se poser aux côtés de sa maîtresse et plaça près du sac un oiseau de la taille d’une main.
— Merci fidèle compagnon.
Sitôt ces mots prononcés, il ouvrit grand ses ailes et repartit chercher son repas qu’il trouva un peu plus loin dans un fourré. C’était un qâa petit quoique grassouillet.
La jeune fille se traîna un peu plus loin jusqu’à trouver un sol sec puis entreprit de plumer son dîner. Elle fourra les plumes dans sa besace. Elles pourraient peut-être servir. Dans le fond de bottes (si elle parvenait à en fabriquer), elles formeraient un duvet chaud et moelleux quand le temps froid serait de retour. Elle prit sa dague et découpa l’animal. Sa chair était tendre mais la jeune fugitive regrettait toujours de ne pas savoir allumer un feu.
Le Solénon n’était pas encore couché mais elle se sentait trop fatiguée pour poursuivre aujourd’hui. Inconsciemment, elle redoutait aussi le moment où il faudrait affronter à nouveau les humains. Les hommes seraient sans doute les mêmes ici qu’en Vimula…
Son repas achevé, elle se roula dans le manteau, derrière une grande pierre qui l’abritait du vent. Le sommeil fut une fois de plus long à venir. Elle se sentait exténuée mais son esprit ne la laissait pas en paix. Chaque fois qu’une douce torpeur l’envahissait, une vision terrifiante venait briser son repos. Elle voyait son père la frappant ou sa mère, prisonnière dans une shalga…
Enfin, elle trouva la paix en fixant les deux Lunes pourpres et réussit à trouver le monde des rêves dans lequel elle se laissa emporter.


Elle marchait, tout était sombre alentour, elle ne distinguait rien, aucune lumière ne parvenait jusqu’à elle.
— Il y a quelqu’un ?
Seul l’écho de ses paroles lui revint. Elle était encore dans ce lieu abominable, passage entre le monde de veille et celui des rêves. Comme toujours, elle prononça ces mêmes paroles :
— Est-ce que quelqu’un m’entend ?
L’air commençait comme de coutume à manquer et la jeune fille suffoquait.
Bientôt, tout s’illumina. Elle se trouvait dans une immense salle. Ce n’était pas la grotte de son dernier rêve ni la salle du trône de la belle femme rousse. Pourtant, elle était presque semblable. Les mêmes centaines de personnes vêtues de rouge dansant pendant que l’on servait le vin. Les mêmes tables aux nappes pourpres croulant sous les mêmes mets aux senteurs exceptionnelles. Tout était identique ; à un détail près. Derrière elle, les quelques marches de marbre écarlate ne menaient pas à une femme mais à un homme. Il portait une tunique rouge et ses longs cheveux roux retombaient avec majesté sur ses épaules. Il était d’une incroyable beauté. Son visage était la perfection même. Il porta à son menton une main fine couverte de bagues aux métaux sanglants.
— C’est donc elle, murmura-t-il. C’est tout ce que je voulais. Vous pouvez disposer.
A ces mots, la salle du trône s’effaça.


Elle avait encore fait d’étranges rêves cette nuit mais n’en gardait aucune image. Simplement une curieuse sensation de malaise. Après un rapide coup d’œil vers le ciel, elle se rendit compte que le jour était levé depuis un bon moment et que la Lune Bleue commençait déjà sa rencontre avec son amant. Après s’être mise sur pieds, la jeune fille grignota quelques racines, puis reprit son chemin. La minuscule rivière qu’elle suivait depuis le début de sa marche était devenue si large au fil des jours que jamais plus elle ne pourrait la traverser (elle avait déjà pris de trop grands risques en franchissant l’affluent...). Le courant était maintenant très fort et, pendant la journée de marche, elle remarqua de nombreux rapides plus dangereux les uns que les autres.
Alors que la journée touchait à sa fin, elle entendit au loin le bruit d’une chute. Etonnée par le fracas qu’elle produisait, la jeune fugitive allongea le pas. Le Solénon était sur le point de se coucher mais elle était pressée de voir ce qui produisait un tel brouhaha.

La jeune fille se tenait au bord d’une falaise, surplombant l’endroit le plus merveilleux qu’elle eût jamais vu. La rivière tombait à pic, des longueurs et des longueurs plus bas, à une telle distance qu’elle ne distinguait qu’avec difficulté le pied de la cataracte. Elle semblait se jeter dans un grand bassin au pied de la paroi. Le fleuve continuait ensuite sa route en passant à travers une forêt luxuriante teintée d’orange par le disque couchant. Le torrent traversait l’immense vallée qui s’ouvrait sous les yeux de la jeune fille. Ce cratère immense était de toutes parts entouré par des falaises abruptes à l’exception de l’autre extrémité où le fleuve formait un canyon, creusant son lit entre les roches.
C’était un paysage à couper le souffle. La lueur du Solénon glissait sur l’eau de la chute, renvoyant un grand arc de couleurs rouges et dorées.
La jeune fille n’avait jamais rien vu de semblable. Elle décida de descendre coûte que coûte dans la vallée et d’y établir son camp. Elle pourrait vivre dans ce lieu magnifique. Il y avait de l’eau, de la végétation et donc forcément du gibier pour le rapace. Une fois sur place, elle pourrait essayer d’apprendre à faire du feu pour cuire ses aliments. Et aussi à vider les bêtes de façon plus efficace. Elle se fabriquerait une maison juste pour elle et son rapace.
Elle ignorait comment elle descendrait jusque dans la vallée mais le jour tombait, mieux valait attendre le lendemain pour tenter l’expérience. A la lumière du Solénon, elle trouverait sans doute une solution. Elle s’allongea sans même prendre le temps de manger et s’endormit vite malgré l’impatience qui la rongeait.

mardi 24 novembre 2009

Chapitre 11.1, Elle

Chapitre 11
Elle




Le sommeil ne venait pas. Mille images défilaient derrière ses yeux clos. Demain elle poursuivrait sa route le long de la rivière et s’arrêterait dès qu’elle trouverait un endroit idéal pour s’installer.
Quand le jour se leva, elle ouvrit aussitôt les yeux, prête pour une nouvelle journée. Après avoir bu à la rivière, elle reprit sa route. Le rapace voltigeait toujours à ses côtés.


Au fil des jours, la marche devint plus pénible et le paysage plus escarpé. La rivière avait beaucoup grossi. Les petits ruisseaux qui l’alimentaient l’avaient transformée en un large cours d’eau. Afin de poursuivre son chemin, la jeune fille devait souvent les traverser. Au début, elle n’avait eu qu’à soulever ses affaires pour ne pas les mouiller mais il fallait désormais plusieurs brasses pour rejoindre l’autre rive. Aujourd’hui, l’affluent était large, profond et le courant très fort. Elle risquait à tout moment de se faire emporter. Comme le Solénon ne tarderait plus à se coucher, elle décida de camper ici, repoussant la traversée au matin suivant. Elle envoya le rapace à la chasse et s’occupa de trouver quelques baies ou feuilles comestibles. Au pied d’un grand arbre aux feuilles jaunes, elle découvrit une plante dont les rhizomes au goût sucré étaient succulents.
L’oiseau arriva bientôt, un petit rongeur entre les serres. La jeune fille s’occupa de vider l’animal. Elle n’avait pas fait beaucoup de progrès dans ce domaine mais manger de la viande crue ne la gênait plus maintenant.
Le repas terminé, elle se coucha entre les racines d’un arbre et attendit que le sommeil l’emporte vers le monde des rêves.


Elle ne voyait plus rien. Tout était noir. Pas une seule source de lumière. Elle ne bougea pas, ne tendit pas les mains devant elle. Elle savait désormais à quoi s’attendre. Autour d’elle, quatre murs dressés par on ne sait qui l’empêchaient de fuir. L’air deviendrait rare et puis, hop ! elle se retrouverait dans la salle du trône rouge. Malgré ces pensées rassurantes, son cœur battait la chamade. Elle ferma les yeux, espérant ainsi oublier l’obscurité qui l’entourait. Un murmure. Elle tendit l’oreille. Le son s’amplifiait jusqu’à devenir insoutenable. Elle se risqua à ouvrir un oeil. Elle n’était pas dans la salle où trônait la femme rousse.
La pièce ressemblait à une gigantesque grotte. Sur un promontoire rocheux, un vieil homme semblait l’attendre. Il avait une longue barbe grise dont l’extrémité touchait le sol. Des hommes l’entouraient. Ils conversaient bruyamment, provoquant l’épouvantable brouhaha.
— Qui êtes vous ?
C’était le vieil homme blafard qui venait de parler, il n’avait pourtant pas ouvert la bouche.
— COMMENT UNE FEMME OSE-T-ELLE VENIR EN MA DEMEURE ?
La voix se répercuta sur les murs de la grotte et les hommes qui entouraient le vieillard cessèrent aussitôt de parler.
La jeune fille fit un pas vers le promontoire. Le vieil homme se mit à hurler.
— QUI A APPORTÉ CETTE FEMME ? FAITES LA SORTIR IMMEDIATEMENT !
Elle ne comprenait pas pourquoi le vieux en gris criait de la sorte. Il la regardait avec crainte. Elle baissa les yeux, suivant son regard, et se retourna, interloquée. Sur le sol terne, à chacun de ses pas, l’empreinte laissée par ses pieds restait inscrite dans le sol. Elle avança encore. Quand elle le retira, son pied avait marqué d’argent la roche grise.
— Qu’on la sorte d’ici !
Aussitôt, les hommes se ruèrent sur elle et la traînèrent loin du vieil homme. Alors qu’on la tirait en arrière, ses jambes laissèrent sur le sol une trace argentée. On la conduisit à l’entrée de la grotte avant de la jeter dans le vide. Elle hurla.


Elle tombait, le sol était proche, elle s’écrasa lourdement.
— Ahhhhhh !
La jeune fille ouvrit les yeux. Son corps était couvert de sueur. Elle avait fait un cauchemar mais ne se souvenait que d’une chute interminable. Elle essayait de se calmer mais ses jambes tremblaient. Le Solénon n’était pas encore levé. Elle s’approcha de la rivière et but à grandes gorgées.
Assise au bord du large cours, les pieds dans l’eau, elle attendit, perdue dans ses pensées, que le jour se lève. Elle avait beau essayer de se remémorer son rêve, il demeurait insaisissable. S’il était monstrueux, peut-être valait-il mieux qu’elle n’en garde aucun souvenir… mais la curiosité la déchirait.
Aux premiers rayons du Prince Solénon, elle se leva. Le ciel était relativement dégagé aujourd’hui. Elle s’était habituée à voir les masses cotonneuses dans le ciel mais les averses l’émerveillaient comme au premier jour.
Elle rassembla ses quelques biens et les attacha à un grand morceau de bois sec. Elle allait traverser la rivière à la nage tout en poussant ses affaires et en priant pour que le courant ne l’emporte pas.
Elle commença sa traversée un peu plus haut en amont où les flots paraissaient moins fort. L’eau était glacée, comme toujours. Elle marcha doucement et s’enfonça dans le cours. D’un moment à l’autre elle n’aurait plus pied. La jeune fille avança encore d’un pas – l’eau lui arrivait maintenant jusqu’au cou – et s’élança, nageant aussi vite qu’elle le pouvait. Elle voyait les berges défiler à grande vitesse tandis que le courant devenait plus fort encore. Elle continuait à pousser devant elle le bois flottant, usant de toutes ses forces. Elle jeta un coup d’œil rapide sur sa gauche pour découvrir que le croisement entre les deux rivières approchait. D’un moment à l’autre, elle se retrouverait dans les flots de l’immense fleuve. Jamais elle ne parviendrait à rejoindre une rive dans ce cas ! Elle continua rageusement à battre des jambes le plus fort qu’elle pouvait. Encore quelques longueurs, et elle atteindrait le milieu du fleuve, où le courant prendrait plus de force encore. Elle frappa de plus belle l’eau de ses pieds. Son oiseau la survolait, poussant des cris d’encouragement, plongeant devant elle puis remontant dans les airs. Après maints efforts, elle sentit que ses pieds pouvaient enfin toucher le fond. Elle se tint un moment debout, luttant contre le courant qui menaçait de l’arracher du sol puis, utilisant les dernières forces qui lui restaient, elle se hissa sur le bord où elle s’écroula, exténuée.

Chapitre 10, Flamme

Chapitre 10
Flamme

Flamme se posa délicatement sur une branche basse. Elle avait longtemps volé aujourd’hui et elle se sentait fatiguée. Elle venait de se baigner dans une petite fontaine et ses ailes cristallines étaient perlées de gouttelettes d’eau. Elle les secoua avec vigueur, arrosant au passage ses longs cheveux blancs. La journée avait été bonne, la rencontre aurait bientôt lieu. Elle pourrait se vanter devant les autres d’avoir accompli sa mission. Cela faisait des cycles qu’elle y travaillait. Sa première victoire avait eu lieu peu de temps auparavant. Elle avait réussi à décider le maître de la femme à partir en voyage. Il avait envoyé la jeune femme dans une shalga. Le persuader avait été un long travail.
Pas plus haute qu’un pouce, la petite fée nommée Flamme était comme toutes ses semblables, invisible à l’œil humain. Pour envoyer l’homme en voyage d’affaires, elle avait dû lui souffler l’idée dans un premier temps. Ensuite, elle avait retravaillé ses comptes, faisant disparaître de grosses sommes d’argent, de façon à l’obliger à céder ses biens. Pour rembourser les dettes qu’elle avait inventées, il avait tout vendu puis était parti sur les chemins.
La femme, comme prévu, était partie dans la shalga de Sinex qui avait donné le meilleur prix.
Pour convaincre la moitié de la jeune femme, un maréchal-ferrant de Sinex nommé Nyel, elle n’avait pas eu beaucoup de problèmes. Elle ne pouvait agir directement sur la volonté de Nyel mais son rôle était d’influencer son entourage pour le pousser à prendre certaines décisions. C’était vraiment très simple. Elle avait fait en sorte qu’un de ses amis parie avec lui qu’il n’aurait jamais le courage de se rendre seul dans une shalga. La somme mise en jeu étant élevée, le jeune homme avait accepté.
Enfin ! Dès demain, les deux jeunes gens se rencontreraient. Chaque humain avait une moitié et le rôle des fées était de les réunir. Une amie de Flamme avait réussi cet exploit : le jeune Nif, un proche de Nyel, avait rencontré Ambre, celui pour lequel il était destiné. La fée Allure coulait maintenant des jours paisibles dans leur pays d’origine.
Dès qu’une fée avait réuni les deux êtres dont elle avait la charge, elle pouvait se reposer au Marais tout en retournant voir le couple de temps à autre afin de régler les éventuels problèmes. Les fées étaient immortelles tant que les amants vivaient sans souci... Si jamais les forces du Mal s’en mêlaient, elles risquaient d’y laisser leur vie mais c’était si rare que nulle n’y pensait.
Flamme avait eu de la chance. Son couple était relativement facile à réunir. Au contraire, de nombreux hommes étaient séparés de leur moitié par la Forêt Maudite et les chances de rencontre étaient bien minces.
Le Solénon était couché et la petite fée assise sur sa branche brillait telle une étoile. Comme toutes celles de sa race, elle était d’une beauté sans pareille : un visage fin et lisse, un corps parfait et bien proportionné, de longs cheveux blancs comme neige… Les fées naissaient d’une fleur poussant uniquement dans leur pays. Une fleur blanche et légère qui s’ouvrait chaque temps fleuri sur une nouvelle fée. Elles étaient les créatures des Dieux, envoyées ici pour faire régner l’amour. Mais leur tâche s’était compliquée depuis la venue du Rebelle, de nombreux couples étaient désormais impossibles à réunir.
Flamme se leva et s’envola jusqu’au nid moelleux qu’elle s’était façonné. Elle s’y roula en boule et attendit de trouver le sommeil.


La journée lui avait semblé longue mais enfin, Nyel, grimpé sur son étalon, se dirigeait vers la shalga. Il y arriva rapidement et paya son entrée. Pour lui faire choisir la bonne porte, Flamme avait composé une poudre qui rendrait toutes les portes bleues ou rouges sauf celle de sa moitié. Comme prévu, il ouvrit la bonne chambre et se retrouva face à la jeune femme. Tout se passa merveilleusement bien. Il suffisait de les voir ensemble pour comprendre qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Flamme se retira de la chambre où un grand amour naissait et alla se percher sur le bord de la fontaine. Elle avait le cœur gai. Ses deux protégés étaient heureux et elle pourrait enfin retourner dans son pays. Elle reviendrait voir le couple de temps à autre mais son rôle était fini. Elle les avait enfin réunis !
La petite fée scintillante ouvrit grand ses ailes et prit son vol. Elle monta haut dans le ciel. Plus haut qu’aucun oiseau n’était jamais allé. Haut, où son pays l’attendait…

Chapitre 9, Nyel

Chapitre 9
Nyel

Nyel était reparti au grand galop, la tête encore dans les étoiles. Quelle nuit merveilleuse il venait de passer ! C’était ça aimer ? En la découvrant, il s’était immédiatement senti attiré par elle. Quand il avait touché son visage, il avait reçu comme un coup dans la poitrine, une révélation. Ce soir, il rapporterait la preuve à ses amis et il gagnerait le pari. Oui, il était bien allé dans une shalga et il en était très heureux ! Il y avait rencontré celle qu’il attendait depuis toujours ! Une femme pour laquelle il éprouvait des sentiments…
Il ressentait beaucoup de tristesse pour Harmonie. Avec tous les maniaques qui passaient dans ces maisons ! Ça ne devait pas être facile tous les soirs.
Arrivé chez lui, il se rasa consciencieusement puis enfila sa tenue de travail en cuir noir. Il grignota sans appétit un morceau de pain et s’en alla ouvrir son atelier. Il devait allumer le feu qui l’aiderait à modeler les fers des chevaux. Il en existait de différentes sortes, certains plus difficiles à façonner que d’autres. C’était un métier pénible. Travailler dans la chaleur, le plus souvent courbé pour tailler les sabots, en contact avec des chevaux parfois difficiles. Heureusement, Nyel avait de bons rapports avec ces bêtes. Une sorte de sixième sens qui l’aidait à les cerner et lui soufflait que faire avec les cas les plus pénibles. Sa propre monture s’était montrée insupportable au début mais il avait su s’y prendre et ils formaient maintenant une paire d’exception.
Son premier client arriva en milieu de matinée et il n’eut presque pas un moment de libre jusqu’au soir.

Le dernier cheval ferré, il ferma enfin l’atelier et passa un coup de balai pour chasser poussières, morceaux de corne ou de fer. Ce soir, il allait chez Silc ; tous ses amis seraient présents.
Nyel remplit un bac d’eau tiède et s’y laissa glisser. Il frotta bien son corps et ses mains pour effacer les traces de sa journée de travail. Il sortit de son bain, tout dégoulinant et s’essuya énergiquement avant de passer de la crème sur ses mains. Il avait horreur de les sentir calleuses. Nyel passa ensuite des chausses noires et un haut rouge. Il tenta devant son morceau de bronze poli de domestiquer ses cheveux mais rien n’y fit, les mèches légèrement bouclées demeuraient en désordre. Il sella finalement le gris pommelé et se rendit chez le barbier. Il aimait être rasé de très près et le coiffeur était expert en la matière. De plus, il racontait toujours les petits potins du jour et cela amusait beaucoup Nyel. Il paya les trois rebellions de cuivre au coiffeur et se hissa enfin sur son cheval. La demeure de Silc se situait dans la haute-ville car il était un riche marchand, comme la plupart de ses amis. Un palefrenier s’occupa du grand gris. Ils avaient l’habitude de voir Nyel et chacun redoutait de devoir s’occuper de sa monture récalcitrante.
Le jeune homme pénétra dans la maison où un serviteur en livrée le débarrassa de son manteau. Quand il entra dans la salle, tous ses amis étaient déjà là, en pleine discussion.
— Il ne l’aura pas fait, je te le dis, c’est pas le genre.
— Peut-être, mais après tout, il y a de l’argent en jeu, on ne sait jamais...
— Eh ! Nyel ! Entre ! Alors, cette soirée hier ?
Nyel leva bien haut le bon qui prouvait son passage à la shalga. Un murmure s’éleva dans la salle.
— Musique !
Un groupe de jeunes garçons à moitié dévêtus entama un morceau enjoué.
— Alors les gars, qui me doit de l’argent ?
Chacun paya de bon cœur. Les paris étaient la passion de la plupart d’entre eux. Ils avaient l’habitude de perdre comme de gagner puisqu’ils mettaient des enjeux sur tout et n’importe quoi.
— Je parie qu’elle était brune, lança Nif.
— Combien ?
— Je dirais un rebellion d’or.
— Dommage Nif, elle était châtain. Allez, pose donc dans ma main la petite piécette.
L’homme s’exécuta.
— Je t’aurai au prochain coup, promis.
— Bien sûr !
Un jeune homme brun s’approcha de Nif.
— Alors mon petit amour. On s’est laissé emporter ? Et on a perdu de l’argent bêtement ? fit-il avec un air faussement désolé.
Tout le monde rit. Le nouveau venu vint s’asseoir sur les genoux de Nif.
Ce couple tenait bien pensa Nyel. Ça faisait deux temps fleuris qu’ils vivaient ensemble. Nif était un ami d’enfance et Nyel avait été ravi quand il lui avait présenté Ambre.
Il se retourna et attrapa un verre d’alcool fort sur un des plateaux que transportaient des serviteurs. Sur un autre, il prit un morceau de viande bien juteuse. Il adorait ces soirées entre amis mais, à cet instant, il aurait tant voulu être dans les bras de Harmonie...
La nuit se déroula comme toutes les autres, certains s’écroulaient ivres morts pendant que d’autres dansaient ou discutaient. Quelques-uns partaient discrètement avec un serviteur pour revenir un chiffre plus tard les vêtements en désordre…
Nyel, assis au milieu des coussins, discutait avec Nif et Ambre. Nif lui avait demandé comment s’était passée la soirée à la shalga et Nyel, n’ayant pu résister, lui avait tout raconté. Il pouvait lui faire confiance, Nif et lui avaient autrefois eu une relation mais elle n’avait pas duré. Nif avait vite compris que Nyel n’était pas fait pour lui.
— C’est pour ça que ça n’a pas duré entre vous, le rassura Ambre, tu n’es pas comme nous, ce sont les femmes qui te plaisent. C’est tout simple !
— Tu crois que c’est aussi simple que ça ? Nyel se sentait inquiet. Tout le monde savait que l’amour entre un homme et une femme n’était pas toléré. Le seul grand amour qui pouvait exister était celui entre deux hommes. Ses amis étaient assez ouverts d’esprit, c’est pourquoi ils n’étaient pas choqués. Mais qu’en penseraient les autres ? En particulier son père adoptif ?
— Bien sûr, poursuivit Ambre, retourne dans une shalga de temps à autre et puis le tour est joué.
— Peut-être que vous avez raison et que c’est tout naturel. Alors, c’est ça l’amour...
Nif crut bon d’ajouter quelques mots :
— Seul toi peux le savoir.
Finalement, le jeune maréchal-ferrant décida de rentrer chez lui pour réfléchir à leur conversation. Il remercia Silc pour la soirée. C’était plus pour avoir bonne conscience car le bougre avait tellement bu qu’il ne se souviendrait sûrement pas de cette fête à son réveil.
Nyel aussi avait un peu trop bu et il eut plus de mal que de coutume à remonter sur son cheval.
Enfin arrivé chez lui, il dessella rapidement l’étalon et s’écroula sur son lit. Il aurait une sacrée gueule de bois au matin. Il espéra avoir encore dans un de ses tiroirs les cachets miracles que lui avait vendus l’apothicaire. Le jeune homme mit son oreiller en plumes sous sa tête et s’endormit presque aussitôt, l’image de Harmonie en tête.

Chapitre 8.2, la mère

Elle n’avait jamais vu un homme se conduire de cette façon. Il avait pris le petit tabouret et s’était installé en face d’elle. Il la contemplait maintenant avec ses grands yeux bleus. Ses cheveux tombaient en larges boucles sur ses oreilles. Ils n’étaient pas vraiment châtains car des mèches marron et même quelques noires étaient visibles au milieu du blond doré. Il ne bougeait pas mais l’observait et elle se sentait gênée. Elle avait l’habitude que les hommes passent à l’action sans même un regard.
Son visage était grave, il tendit doucement une main fine et laissa glisser ses doigts le long de sa joue.
— Je suis Nyel, me comprends-tu ?
Elle ne put s’empêcher de hocher la tête en signe d’acquiescement. Il était si mignon. Jamais encore elle n’avait ressenti de la confiance envers un homme mais il avait l’air si gentil... Même ses mains étaient d’une douceur inimaginable pour un homme.

Je le savais, les femmes sont comme nous et nous comprennent. Pourquoi les séquestrer comme des animaux alors ?
Il se pencha lentement et posa sa bouche sur ses lèvres fines. Combien d’hommes avaient osé la maltraiter ? Combien l’avaient battue ? Menacée ?
Il prit délicatement son visage entre ses mains, sans cesser de l’embrasser.

Il s’était penché un peu plus et ses lèvres avaient frôlées les siennes. Comme s’il touchait un objet que le moindre mouvement brusque pouvait briser. Il avait caressé son visage tout en l’embrassant... Il posait sa bouche sur son front, ses yeux, ses joues puis revenait vers sa bouche.
Il était si doux. Timidement, elle leva une main et la posa dans ses cheveux. Eux aussi étaient agréables au toucher, ils ressemblaient à des milliers de fils de soie qui glissaient entre ses doigts. De son autre main, elle caressa son dos, l’explorant dans les moindres détails. Peu à peu, elle l’attirait vers son lit. Il ne cessait de l’embrasser, lui caresser le visage, descendre le long de sa poitrine jusqu’à ses hanches...

Il ne s’était pas endormi aussitôt après comme tous les autres. Il avait posé sa tête sur sa poitrine et avait fredonné pendant de longs mi-chiffres. Elle avait continué inlassablement de passer et repasser la main entre ses mèches bouclées. Jamais elle n’avait ressenti autant de tendresse pour quelqu’un, pas même pour ses enfants. Jamais un homme ne l’avait prise avec tant de passion et de douceur à la fois.
Maintenant, sa respiration s’était faite régulière. Il avait interrompu ses murmures musicaux. Sa tête toujours posée sur elle, il dormait d’un sommeil paisible.
Longtemps, elle resta ainsi, à le regarder dans la lumière des Astres.

Elle sentit un mouvement, il venait de se réveiller. Il se releva, prenant appui sur un coude et plongea son regard dans le sien. Il tendit la main et repoussa une mèche châtain qui barrait le visage de la femme.
— Tu n’as pas de nom car les hommes ne croient pas en toi. Moi, j’ai foi en toi et c’est pour ça que je vais te nommer. Es-tu d’accord ?
Comment refuser une telle preuve d’affection ? Elle hocha la tête.
— J’ai longtemps réfléchi cette nuit. J’aime beaucoup la musique, aussi je t’appellerai, si tu le veux bien, Harmonie.
Elle ferma les yeux de plaisir et des larmes coulèrent le long de ses joues. Il se pencha et vint lécher ses pleurs. Si elle aimait ? C’était tout simplement magnifique !

Il était parti, il le fallait. Un homme frappait à toutes les chambres occupées quand le moment de s'éloigner arrivait. Allait-il revenir ? Elle en rêvait tant ! Pouvoir sentir à nouveau ses mains sur son corps, glisser ses doigts dans ses cheveux.
Toute la journée, elle pensa à cet homme si merveilleux et au nom qu’il lui avait donné. Harmonie ! Elle avait envie de danser, de courir entre les colonnes grises, de plonger dans la fontaine, de sentir l’eau couler sur son visage...

Le soir approchait enfin. C’était la première fois qu’elle souhaitait que ce moment arrive. Harmonie installa gaiement le petit tapis au pied de son lit et vint s’accouder à la fenêtre. Elle l’imaginait, arrivant au grand galop sur son fidèle destrier blanc, les cheveux dans le vent. Elle était perdue dans ses pensées quand elle entendit sa porte claquer. Elle ne l’avait pourtant pas vu passer. Elle se retourna pour voir un homme gigantesque arriver. Il faisait bien deux ou trois têtes de plus qu’elle. Il avait les épaules carrées et une longue moustache bien entretenue.
Par tous les Dieux, est-ce une punition pour ce qui s’est passé hier ?
Elle n’eut pas le temps d’y réfléchir plus que l’homme lui faisait face. Il la plaqua contre le mur.
— Je n’ai qu’un chiffre en ta compagnie, alors il faut faire vite...
Il prit le haut de sa robe entre ses mains et la déchira d’un seul geste.
— Oh ! Ce que tu es maladroite ! Je n’oublierai pas de me plaindre auprès du directeur !
Et il partit dans un petit rire moqueur…

Chapitres 7 et 8

Chapitre 7
Elle


Elle était dans le jardin d’une shalga. Les hommes étaient à ses trousses.
NON ! NON !
Elle avait beau crier, personne ne venait à son secours et ils continuaient inlassablement à la pourchasser. Tout à coup, sa cheville se déroba et la jeune fille glissa sur le sol. Aussitôt, ses poursuivants fondirent sur elle. L’un deux l’empoigna et la jeta dans la fontaine. Les gouttes d’eau éclaboussèrent son visage. Un homme leva un poing menaçant au dessus de son visage. Elle hurla.

— AHHHHHH ! AU SECOURS ! AIDEZ-MOI !
Elle se débattait les yeux fermés, l’eau ruisselant sur ses joues, quand elle remarqua que personne ne la touchait. Prudemment, elle ouvrit un oeil, puis les deux. Elle n’était pas au milieu du jardin d’une shalga. Personne n’essayait de la frapper. Elle était seule de l’autre côté du monde, un oiseau posé à sa gauche la regardant avec curiosité. En revanche, elle était bien mouillée. C’était très étonnant, les gouttes tombaient du ciel ! La jeune fille se leva et tendit les bras, laissant les perles de pluie doucher son visage. C’était frais, c’était bon. En tombant, l’eau se mélangeait au sol, faisant ressortir l’odeur si agréable de la terre mouillée. Elle inspira à pleins poumons toutes ces senteurs matinales : l’eau, la terre, les végétaux se réveillant au Solénon levant... Elle ouvrit grand les oreilles pour saisir le moindre bruit : les premiers oiseaux perchés sur une branche qui entamaient leur symphonie, le doux murmure de l’eau qui glissait sur l’argile, le vent qui agitait doucement les branches des arbres et des buissons. C’était si beau ! Elle se laissa tomber sur le sol détrempé et des larmes de joie coulèrent en toute liberté sur ses joues, se mêlant à l’eau puis glissant vers la terre rougeâtre.
Comment des gouttes pouvaient-elles tomber ainsi du ciel ? Venaient-elles de ces mystérieuses masses cotonneuses qu’elle avait remarqué le jour précédant ?
La jeune fille se releva, passa son manteau et mit sa besace en bandoulière puis elle alla s’agenouiller au bord du ruisseau et but longuement. L’averse avait remué le sable aussi la source était-elle trouble mais, malgré sa couleur terreuse, l’eau était délicieuse. La jeune fille avait l’impression de n’avoir jamais rien bu d’aussi bon.
Après s’être désaltérée, elle se mit à marcher en suivant le sens du courant.
La pluie avait cessé de tomber et les nuages commençaient à se disperser au gré du vent. Le cours s’élargissait de plus en plus. De simple filet argenté, il était devenu large quand la jeune fille décida de s’arrêter. Elle allait passer la nuit ici. Apercevant un buisson couvert de petites baies rouges à l’air très appétissant, elle regarda son rapace dans les yeux et demanda :
— Peux-tu me trouver à manger, s’il te plaît ?
Aussitôt, l’oiseau prit son vol. Cet animal avait dû appartenir à un homme. Il était merveilleusement bien dressé.
Quand il revint avec un bébé qâa entre les serres, la jeune fille avait déjà cueilli quantité de baies sucrées. Comme le jour précédant, elle tenta sans trop de succès de dépouiller l’animal. Si cette viande cuite était son mets préféré, le qâa cru était absolument immangeable. Le rapace ne semblait pas gêné le moins du monde par ce goût affreux et il dévora finalement l’animal entier.
La jeune fille se contenta donc des nombreuses baies qu’elle avait récoltées mais en garda quelques unes qu’elle enveloppa dans sa besace. Les fruits rouges pourraient être grignotés le long du chemin.
Son repas terminé, elle se déshabilla et s’allongea dans la rivière peu profonde. L’eau était toujours aussi froide mais c’était tellement agréable que la jeune fille n’en tint pas compte. Elle passa ensuite sa robe sur son petit corps perlé de gouttelettes et se roula en boule à même le sol. Comme à son habitude, l’oiseau vint se blottir contre elle.




Chapitre 8
La mère



Elle était propre. Le petit tapis avait été déroulé au pied du lit sur lequel elle se trouvait. D’un instant à l’autre, la porte s’ouvrirait sur un homme désireux d’assouvir ses phantasmes. Ses poignets portaient encore les marques des cordes que le fou lui avait passées. Une bonne partie de la nuit, elle avait dû supporter sa violence et les coups qu’il lui infligeait. Ce soir, elle priait les Dieux pour que le maniaque ne revienne jamais.
Perdue dans ses pensées, elle fut surprise en entendant un coup timide à la porte. La poignée tourna bientôt et un jeune homme d’environ vingt-cinq temps fleuris entra. Il était mince et assez grand. Son visage fin était rasé de près. Il portait des vêtements un peu trop larges pour lui. Ses cheveux en pagaille lui donnaient l’air d’un gamin qui sortait du lit. Il ferma discrètement la porte et s’approcha de la paillasse.
Elle soupira.
Par les Dieux, aidez-moi.


Il galopait à une vitesse enivrante tout en se lançant des jurons. Comment avait-il pu se laisser entraîner dans cette affaire stupide ?
A cause d’un pari idiot, il était obligé de se rendre dans une shalga ! Cet endroit mal famé pour les hommes en manque de femmes. Cette seule pensée le dégoûtait.
Il aperçut un large bâtiment au loin. Il était bientôt arrivé, ce devait être la shalga. Jamais encore il n’était entré dans une de ces maisons et il ne l’aurait sans doute jamais fait si son ami ne l’avait pas pris au piège avec son stupide pari : passer une nuit dans une shalga ! Quelle absurdité !
Bientôt il arriva devant le grand bâtiment et arrêta son cheval écumant de sueur. Il descendit de la grande bête et tendit les rênes à un jeune palefrenier.
— Occupe-toi de ma monture et fais attention, il est vicieux... Il se tourna vers le gris et regarda ses yeux intelligents. Toi, pas de coups bas. On ne coince pas le jeune garçon ici présent contre les murs, on ne mord pas et on ne rue pas ! Compris ?
Le cheval baissa les oreilles et découvrit les dents.
Le jeune homme s’amusait beaucoup à faire ce numéro. Il était prêt à parier que le palefrenier tremblait déjà et qu’il donnerait son cheval à un autre employé s’il en trouvait un... Son étalon n’était pas vraiment méchant mais il se plaisait à se faire respecter. Le jeune homme se dirigea d’un pas décidé vers l’entrée de la shalga. Un vieil homme au teint basané vendait les places.
— Bonsoir mon jeune seigneur, lança-t-il, c’est la première fois qu’on vient à ce que je vois ! Mettez-vous à l’aise, venez !
Le jeune homme n’était pas du tout à l’aise et il se demandait vraiment ce qu’il faisait ici.
— Si vous êtes nouveau, j’ai besoin de vos nom, âge, ville où vous résidez et profession.
— Nyel, vingt-quatre temps fleuris, résidence principale à Sinex, maréchal-ferrant.
— Parfait, j’ai tout noté. Combien de temps souhaitez-vous rester ? Vous avez le forfait court de un chiffre, le forfait mi-nuit et nuit complète.
— Nuit complète merci.
— Bien, ça fera dix rebellions de bronze.
Nyel fouilla dans sa bourse et tendit les dix piécettes.
— Merci bien monseigneur et bonne nuit.
Sur ce, le jeune homme s’engagea dans le corridor sombre qui menait jusqu’aux chambres. Une allée couverte tenue par des colonnes de pierre faisait le tour d’un jardin fleuri. Au cœur de la petite pelouse, une fontaine crachait un long jet d’eau claire. A sa gauche, se trouvaient toutes les chambres. Il connaissait les codes, un panneau rouge signifiait que la chambre était prise, le bleu que d’autres visiteurs pouvaient se joindre aux ébats et le jaune que la place était libre. Il avança le long de l’allée. La plupart des portes affichaient du rouge et quelques-unes du bleu. Enfin, il arriva devant une porte décorée de jaune.
Tout ça à cause d’un pari stupide !
Il frappa doucement à la porte puis, après avoir pris une grande inspiration, l’ouvrit. Une femme était assise sur un petit lit, les genoux repliés sous son menton. Elle avait la peau blanche, une mèche de ses cheveux châtains et bouclés tombait devant ses yeux marron. Des tâches de rousseur parsemaient son nez fin et lui donnaient un air un peu espiègle. Lui qui ne s’était jamais particulièrement intéressé aux femmes, la trouva d’une grande beauté.
Il referma doucement la porte et tourna le loquet avant de s’approcher du lit.

Chapitre 5, l'oiseau — Chapitre 6, la mère

Chapitre 5
L’oiseau


Mati avait senti qu’on le posait plus loin mais n’avait pas bougé. Quand il s’était finalement remis sur ses pattes, la jeune fille, assise, contemplait toujours les nuages qui passaient, comme si elle n’en avait jamais vu auparavant. Il avait grimpé le long de son bras jusqu’à son épaule. Perché ici, il se sentait fier. La jeune fille avait alors retiré ses liens. Elle lui faisait déjà confiance.
Quand elle avait parlé, il avait compris. Elle utilisait la même langue que lui !
Mmm, j’ai une de ces faims ! J’avalerais bien un plat à moi toute seule.
Entendant ces mots, il avait eu une idée de génie. Mati avait pris son envol. C’était plus simple qu’il ne l’avait imaginé. Après un départ chaotique, il lui sembla avoir volé toute sa vie. Il avait longtemps cherché l’animal parfait à chasser avant de découvrir un rongeur dont une patte était cassée. Il se déplaçait si lentement que l’attraper fut un jeu d’enfant.
En revenant aux abords de la Forêt Maudite avec sa proie, Mati s’aperçut que la jeune fille brune avait disparu. Par chance, elle n’était pas discrète : elle laissait beaucoup de marques sur le sol et on pouvait l’entendre siffler des longueurs à la ronde ! Elle s’était arrêtée non loin d’une rivière et déposait des feuilles vertes sur un rocher.
Mati lui offrit avec joie le fruit de sa première chasse. Elle semblait si heureuse. Elle l’avait même embrassé !
Si elle était très attachante, sa manière de faire la cuisine laissait à désirer. La jeune fille avait enlevé la moitié de la chair en même temps que la peau et n’avait même pas fait cuire la viande. Elle lui avait quand même offert les restes. C’était peu ragoûtant et Mati hésitait un peu. Finalement, l’oiseau avait pris le pas sur l’homme et il s’était jeté sur la nourriture.
Elle s’était ensuite mise nue et avait glissé dans l’eau glaciale. Son corps fin était parcouru de cicatrices plus ou moins récentes. Il comprenait à présent pourquoi elle s’était risquée à traverser la forêt. Qui avait osé administrer à cette enfant tant de coups ?
En suivant des yeux les marques sur sa peau blanche, il avait aussi remarqué, grâce à sa vue perçante, cette incompréhensible chose. Comment cela pouvait-il être ? Il n’avait encore jamais vu d’humain sans cette caractéristique.


Chapitre 6
La mère

Le temps fleuri venait de commencer. Elle était ici depuis déjà des jours et des jours. La vie n’était pas si différente. Elle passait son temps à ne rien faire, sortait uniquement pour le bain dans la fontaine et lorsque les repas arrivaient. Justement, la cloche sonnait, c’était le moment de manger. Elle se baissa pour ramasser son petit tapis posé soigneusement dans un coin de sa chambrette. Quand un homme ouvrit la porte, elle sortit. Doucement, elle déroula la petite carpette beige aux nombreux dessins bleus. Elle s’assit sur le carré de toile tissée, posa en face d’elle son bol en bois et attendit. Un serviteur poussait un immense chaudron sur roulettes pendant qu’un plus jeune garçon versait à chaque femme une louche de soupe. Un troisième homme déposait un quignon de pain sec par tapis. Quand chacune eut reçu sa pitance, le cuisinier frappa dans ses mains et toutes les femmes se penchèrent pour manger.
Le bouillon avait comme d’habitude peu de goût et laissait la langue râpeuse. Elle émietta son pain dans le potage afin de lui donner plus de consistance. Elle le mangeait toujours ainsi, matin et soir. Pour le deuxième repas, lors du passage de la Lune Bleue, elle n’avait pas de soupe mais un petit morceau de viande séchée. Même si la chair était très faisandée, c’était de loin le meilleur repas de la journée.
Le cuisinier frappa à nouveau dans ses mains. Vite, elle avala les dernières miettes puis enroula son tapis avant de rentrer dans sa cellule.
Elle s’assit sur son lit, les jambes repliées sous son menton. Encore une journée à ne rien faire. La prochaine fois qu’elle sortirait, ce serait pour manger son morceau de viande pendant que la Lune Bleue et le Solénon flirteraient. La lumière serait alors d’une douceur sans pareille. Pourquoi ne pouvait-elle pas s’étendre sous cette lueur au lieu de rester sous l’allée couverte, face au jardin central. Elle soupira. Après ce court repas, elle devrait à nouveau rentrer pour ne ressortir qu’au repas du soir puis pour le bain.
Son regard se porta vers la fenêtre. Derrière ces barreaux de fer, c’était la liberté. Sa singulière fille l’avait-elle trouvée cette liberté ? Vivait-elle libre ou était-elle à nouveau prisonnière d’un homme sans cœur ? Cette enfant était vraiment unique, elle parvenait à échapper aux ordres des hommes ! Nulle femme pourtant ne le pouvait. Elle était plutôt bien placée pour le savoir. Lorsqu’un homme lui donnait un ordre, elle avait beau se forcer pour ne pas l’exécuter, c’était comme si quelqu’un prenait possession de ses mouvements. Aussitôt, elle effectuait la tâche demandée. Alors comment sa fille avait-elle pu braver tous les interdits et marcher à son gré ? Il est vrai que c’était une personne étrange, dès sa naissance, sa mère l’avait remarqué.
Ses pertes de sang s’étaient arrêtées et sa poitrine avait commencé à grossir. Elle avait alors compris qu’elle attendait un enfant. Mais son ventre était resté aussi plat qu’auparavant et jamais elle n’avait senti un mouvement en elle. Et puis, par une nuit d’éclipse lunaire, les premières contractions étaient arrivées. Elle avait accouché seule, comme toute femme, et comme il lui était interdit de crier, elle n’avait poussé aucun hurlement. Quand le bébé était sorti, pour avoir déjà enfanté, elle avait immédiatement remarqué que quelque chose était anormal. Le bébé était de sexe féminin et si différent...
Perdue dans ses pensées, elle n’entendit pas sonner la cloche au chiffre du repas et c’est poussée par des coups de pieds qu’elle sortit de sa chambre.
Elle passa le reste de la journée allongée sur le lit puis sombra quelques mi-chiffres dans un sommeil agité avant de repartir dans ses pensées. Sa fille était sûrement parvenue à s’enfuir ! Reviendrait-elle pour toutes les sauver ?
Après le troisième repas, venait le moment de la toilette. Toutes les femmes pouvaient se laver dans la fontaine centrale. Une fois propres, certaines s’asseyaient dans l’herbe, d’autres se lançaient des regards, leur simple moyen de communication... Elle, préférait marcher ; se promener de long en large dans le jardin parsemé de fleurs au milieu duquel trônait la fontaine qui crachait une eau claire et glaciale.
Un serviteur passa, claqua dans ses mains et aussitôt, toutes les esclaves se dirigèrent vers leur cellule. Bientôt, des hommes ayant payé leur place viendraient dans les chambres pour occuper leur soirée.
La femme déroula son tapis au pied de sa couche. Les hommes aimaient avoir les pieds bien au chaud quand ils descendaient du lit.
Cela faisait un peu plus de trente temps fleuris qu’elle vivait. C’était un véritable calvaire. Par tous les Dieux du ciel et de la terre, aidez-nous, nous, les femmes...
La porte s’ouvrit sur un grand mâle aux mains gigantesques. Il avait les cheveux longs, un peu gras et couverts de pellicules. Il portait une chemise large aussi propre que ses cheveux et un pantalon trop court pour lui. Justement le type d’homme qu’elle ne supportait pas ! Si sale, les yeux remplis de tant de mépris... Il referma la porte d’un coup de pied et sortit de sa poche des cordes.
— Allons petit, petit, laisse-toi faire
Par tous les Dieux, pitié ! Mais son corps obéit...

Chapitre 4.4

Son ventre grognait.
— Mmm, j’ai une de ces faims ! J’avalerais bien un plat à moi toute seule.
A ces mots, le rapace s’envola avec gaucherie.
— Apparemment, tu ne veux pas rester ! Bon voyage l’ami !
Et elle partit dans un fou rire. C’était si agréable !
Elle se leva et décida de partir loin de cette forêt. Sa seule vue la rendait malade !
Avant sa fuite, elle avait souvent entendu les serveurs siffloter en servant le repas mais n’avait encore jamais essayé. Elle eut beaucoup de mal mais peu à peu, ses essais timides se transformèrent en sifflements assurés.
De ce côté-ci, la terre aride et stérile ne s’étendait que sur une longueur environ. Elle semblait prévenir que la forêt qui se dressait là renfermait un terrible maléfice. Au contraire, un peu plus loin, l’herbe était parsemée de fleurs. C’était étonnant car la jeune fille était partie par une nuit de temps froid or la végétation laissait supposer que le temps fleuri était déjà bien engagé. Combien de jours était-elle restée prisonnière de la forêt ?
Quand le lieu maudit se trouva hors de vue, caché par un bouquet d’arbres, et à une distance raisonnable, la jeune fille s’arrêta, espérant dénicher quelques baies.
Elle trouva une plante aux feuilles vertes qu’elle se souvenait avoir déjà mangées. Elle en cueillit plusieurs et les roula dans sa besace. Un peu plus loin, elle découvrit un petit cours d’eau et, après s’être assuré qu’il avait bien un fond, elle y lava la salade.
Elle venait de poser les feuilles sur une pierre quand un cri déchira l’air. Elle leva les yeux et vit le rapace tournoyer au-dessus d’elle. Il vint déposer sur le rocher un rongeur de la taille d’un poing avant de se percher avec délicatesse sur son épaule.
— Oh ! Merci mon ami, merci !
Elle ne savait pas vraiment quoi dire. Ne trouvant rien d’autre à faire, elle prit le rapace sur son bras et l’embrassa. Si les oiseaux le pouvaient, il aurait sans doute rougi...
Le problème était maintenant qu’elle n’avait aucune idée de la façon dont on dépeçait un animal ni ne savait comment allumer un feu. Elle avait beau réfléchir, elle ne se souvenait pas avoir jamais vu quelqu’un préparer le repas. C’était le travail des employés de son père et l’accès aux cuisines lui était formellement interdit.
Elle regarda tour à tour l’oiseau et le rongeur. Que faire ? Finalement, elle dégaina sa dague et entreprit d’enlever la peau et les poils de l’animal.
Le résultat n’était pas beau à voir. Elle avait vidé la bête et posé les déchets sur le côté. On ne reconnaissait même plus la forme du rongeur. Où avait été la tête et où se trouvait la queue ?
Les mains pleines de sang, elle désigna du doigt les abats qu’elle savait immangeables.
— Tu peux les prendre si tu aimes, mon ami.
Le rapace semblait hésiter, regardant la viande puis la jeune fille. Et, d’un seul coup, il s’élança brusquement pour tout engloutir.
Elle alla passer ses mains dans le cours d’eau, rinça la viande, puis la déposa à nouveau sur la pierre où les mouches, déjà en grand nombre, festoyaient. Maladroitement, la jeune fille découpa une petite lamelle et la porta à sa bouche. La chair était encore chaude. Le goût n’était pas immonde mais elle avait beau mâcher, elle ne parvenait pas à la broyer.
Elle coupa encore plus finement le morceau suivant et l’enroula dans une feuille de salade.
— Pas terrible, mais il va falloir que je m’y fasse.
Elle avait quand même très faim et dévora sans plus de manières toute la viande.
Un peu de sang séché collait à ses joues et elle se sentait souillée. Aussi posa-elle avec soin ses vêtements en vue de se baigner.
Elle glissa un pied dans l’eau.
— Brr, c’est glacé !
Lentement, elle parvint à rentrer tout son corps dans l’étroit cours d’eau. Une telle fraîcheur réveillait les sens. Sa robe blanche avait elle aussi besoin d’un bon nettoyage. Elle la lava dans l’eau claire et l’étendit avant d’enfiler celle qu’elle gardait cachée dans sa doublure. Le Solénon, toujours caché derrière les masses cotonneuses, ne tarderait plus à aller éclairer d’autres cieux. La jeune fille décida donc de passer la nuit à côté du ruisseau.
Elle se coucha en boule dans le manteau et sentit bientôt l’oiseau se nicher contre elle. Demain, elle suivrait le cours d’eau.
Qui sait, peut-être rencontrerait-elle des humains ?

Chapitre 4.3, l'esprit



Après, ses souvenirs étaient un peu flous. Mati était à son tour devenu un esprit de la Forêt Maudite. Au début, ceux qui tentaient de fuir à travers cet enfer étaient nombreux ; les rangs des malins augmentaient. Puis, très vite, les passages avaient cessé. Chaque fois que la lumière baissait, il émergeait du sol, mais il n’avait plus le plaisir de faire venir à lui de nouvelles têtes. Jusqu’à cette dernière fois… Il était sorti des profondeurs de la terre et, après une courte promenade entre les arbres, il avait vu quelqu’un. D’abord, il avait éprouvé de la peur. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas vu d’être vivant ! Ensuite, très vite, les autres esprits s’étaient jetés sur elle. Personne n’avait prêté attention au rapace, sauf lui.
Depuis qu’il était prisonnier ici, il gardait espoir d’un jour revoir la lumière du glorieux Solénon et le scintillement de la Lune d’argent au milieu des étoiles. Bien sûr, la Lune avait disparu avec la guerre du Rebelle. Le Dieu à corps d’homme s’était battu avec celui à corps de femme. Ils s’étaient scindés, chacun sur une moitié de Lune désormais souillée par leur propre sang. Mais, même la vision de deux croissants écarlates serait préférable au néant.
La jeune fille se débattait avec plus de force qu’il n’avait jamais vu. Et si elle s’échappait ? Il fallait qu’il se raccroche à elle, peut-être pourrait-il alors sortir enfin de ce lieu maudit !
L’oiseau ne bougea pas, il n’opposa aucune résistance tant la peur le tétanisait. Sitôt son mental conquis, il s’était évanoui, entraînant avec lui l’âme de Mati.


Si les rapaces pouvaient pleurer, Mati l’aurait sans doute fait. Non, il ne rêvait pas ! C’était bien des étoiles qui brillaient ! Il y avait bien un ciel au-dessus de lui ! Prenant petit à petit possession des mouvements de l’oiseau, il réussit à se mettre sur ses pattes. La jeune fille dormait en boule à quelques pas de là. Eclairée par les Lunes, il pouvait l’observer. Si ses cheveux n’étaient pas si noirs, si son visage n’était pas si grave... Non, n’y pensons plus, Sila est partie, ce n’est pas elle qui dort en face de toi. Elle est bien trop jeune de toute façon.
Il sautilla pour rejoindre la jeune fille. Elle était vraiment très belle... Mais il n’était plus un être humain. Un rapace… Plus jeune, Mati rêvait de voler. Ce n’était finalement pas le pire des destins que de devoir vivre dans la peau d’un oiseau.
Bien mieux en tout cas que d’être bloqué dans la Forêt Maudite pour l’éternité !
Il grimpa tant bien que mal sur le dos de la jeune fille et s’y blottit.
Merci jeune enfant. Merci de m’avoir arraché au Mal.




***


Elle venait de rêver, elle le sentait. Pourtant, elle ne se souvenait pas de ce qui s’était passé. Surprise, elle sentit, un mouvement contre elle. La jeune fille ouvrit doucement les yeux pour apercevoir le rapace pelotonné contre son flanc. Elle sourit. Ça y est, elle s’était fait un ami ! Elle le déplaça délicatement et s’assit. Il faisait jour mais la lumière était étrange, pâle. Elle regarda le ciel.
— Par tous les Dieux, qu’est-ce que c’est ?
Le ciel était couvert de masses cotonneuses blanches ou grises. Elle n’avait encore jamais vu une chose pareille. En Vimula, le ciel était toujours dégagé, seul le Prince Solénon s’y promenait en attendant son amante.
Autres pays, autres cieux… C’était un spectacle magnifique. L’une de ces masses ressemblait à un gigantesque papillon alors qu’une autre incarnait un homme une chope à la main. Elle passa ainsi des chiffres à les contempler, imaginant une forme pour chacun qui passait et se déformait au gré du vent. Elle fut rappelée à la réalité par l’oiseau qui tentait de monter maladroitement sur son épaule et enfonçait ses griffes dans sa peau tendre.
— Aïe ! Eh, vas-y doucement ! Elles sont dures tes serres !
Elle râlait mais le ton était plutôt amusé. Qu’il était bon de parler librement ! Elle avait envie de sauter partout, de courir dans tous les sens, de chanter, d’utiliser sa voix, son corps comme elle l’entendait ! L’oiseau paraissait attaché à elle alors elle ôta ses liens. Elle n’allait pas s’abaisser au rang des hommes en prenant quelqu’un pour esclave ! Qu’il reste s’il le voulait.

Le trophée blogger


Suite à l’article publié par Anne sur son blog : miscellanéesanne, je me permets une incise dans Balade avec les Astres. C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai reçu ce petit prix virtuel.
Cette récompense me permet maintenant à mon tour de désigner sept blogs que j’aime visiter. Il me faut aussi confier sept secrets.

BON SENS ET DERAISON : je consulte régulièrement le blog de Michelaise. Il propose des thèmes très variés : cinéma, art, musique, cuisine… Chaque sujet est traité avec beaucoup de justesse.

De par le monde : Michka est un ami depuis de nombreuses années, nous avons couru de cour à jardin ensemble… Il est aussi un grand voyageur et le récit de ses treks est passionnant. Ses photographies nous font voyager de pays en pays et de culture en culture…

Fantasy au Petit-Déjeuner : même si ces dernières années, la lecture « plaisir » a été un peu reléguée au second plan, je reste une grande fan de fantasy. Les critiques de Salvek sont très fouillées et la sélection de livres plutôt variée (fantasy française ou étrangère ; livres connus ou « oubliés » ; héroïque, soft, historique, jeunesse… toutes les « fantasies » et en prime quelques tomes SF ou fantastiques) . De plus, la présentation est très originale ! A visiter d’urgence si vous aimez ce style littéraire.

J'M ma vie d'auteure : JM est une jeune femme dont le premier livre (littérature jeunesse) sortira en janvier 2010. J’ai hâte de le commander pour plusieurs raisons… entre autres, parce qu’en temps qu’orthophoniste, c’est un vrai plaisir de voir que la « dyslexie » n’est pas forcément un obstacle insurmontable.

Le blog d'Eros : Eros est un magnifique cheval pie et sa « maîtresse » raconte au jour le jour ses aventures. Ce n’est que du bonheur ! D’autant plus que Eros est « un cheval de dame »…

Les Chroniques d'Oxygène : bien sûr, je ne pouvais pas oublier mon Oxygène ! D’abord parce que je l’aime infiniment mais aussi parce que j’aime ce qu’elle écrit, j’aime son humour et sa sensibilité. J’aime aussi ses photographies dont elle n’est jamais satisfaite. J’aime aussi quand elle se met entre parenthèses même si parfois c’est agaçant ! J’aime la façon dont elle m’a élevée (et ça n’a pas dû être facile tous les jours) pour me permettre d’être moi. J’aime, j’aime, j’aime…

Mamiecolo : sur son blog, Esther parle de tout et c’est passionnant ! Il ne manque plus que l’accent qui ne transparaît pas entre les lignes ; tout juste quelques expressions outre Atlantique de temps à autre…
J’espère un jour te rencontrer dans ton joli pays Esther !

Il ne me reste plus qu’à vous confier sept petits secrets…

1. Le premier vrai livre que j’ai lu (entendez par là format poche de la bibliothèque rose) était « Oui-Oui et la gomme magique ». J’étais en CP.

2. J’ai très vite aimé lire (je piquais les « Bigoudi et Compagnie » de maman en GSM) mais j’ai longtemps détesté écrire : en CP, il fallait faire monter les « t » jusqu’à la ligne du haut et descendre les « p » jusqu’à la ligne du bas ! En CE1, il fallait recopier 10 fois des listes de mots ! En CE2, il fallait choisir entre le « é » et le « è » et je me trompais tout le temps ! En CM1, il fallait écrire des pages (demi A4) de dictée et voir tout devenir rouge ! Mais heureusement, en CM2, il fallait inventer des histoires...

3. Je n’ai pas encore d’enfant mais notre famille est déjà nombreuse, laissez-moi vous la présenter :
- Petite Line est une ponette associable et caractérielle, je l’adore !
- Quador est un trotteur français réformé très espiègle ;
- Kenyanne est une poulinière trotteuse française, ancienne « championne » des champs de course ;
- Uska est la fille de Kenyanne, elle a 18 mois et adore les papouilles ;
- Bazar est une minette râleuse mais très câline ;
- Blitz est son frère, il est un peu trouillard et parle beaucoup ;
- Le petit dernier, c’est Evil, un chien de races ;) très joueur.

4. Je me suis passionnée pour la recherche en neuropsychologie cognitive et plus précisément sur les maladies dégénératives… Faut être fou, non ?

5. J’aime écouter certaines musiques lorsque j’écris : Schubert, Chopin, Loreena McKennitt, Enya, Athy…

6. Je joue un peu de harpe celtique mais, depuis que j’ai quitté Tours, impossible de trouver un prof pour me guider !

7. J’aime prendre des bains très très chauds.

Chapitre 4.2, l'esprit

La lumière avait baissé et, comme d’habitude, il était sorti de terre. Il avait longtemps déambulé entre les arbres. Depuis combien de temps son âme se trouvait-elle coincée ici ? Cette même question revenait sans cesse… Et pourquoi avait-il fui ?
Autrefois, avant que tout ne bascule, Mati était un jeune homme brillant. Il étudiait la médecine et s’unirait bientôt à une merveilleuse femme qu’il aimait plus que tout. Il se rappelait la taille fine de Sila, son rire franc et ses mains si douces.
Le roi de son pays était aimé de tous en ce temps et il accomplissait son devoir en demandant toujours l’avis de la reine, sa plus fidèle conseillère. Oui, le monde semblait parfait à cette époque. Puis, un homme s’était rebellé, en avait entraîné d’autres avec lui. Ils volaient les femmes et les poussaient à l’esclavage.
Mati avait si peur pour son aimée qu’il commença à la cacher le soir, à l’empêcher de sortir.
Pendant ce temps, le rebelle s’était constitué une armée. En plus des hommes qui le suivaient pour ses idées, il engagea des mercenaires avec l’argent volé.
Mati vivait dans la capitale à cette époque. La ville de Salka était absolument merveilleuse. Des échoppes multicolores de la basse ville jusqu’au palais chatoyant, tout n’était que couleur. Régulièrement, la reine visitait les quartiers les plus pauvres et distribuait à chaque homme un sac de blé, à chaque enfant un jouet dont sa fille ne voulait plus et à chaque femme une robe qu’elle ne portait plus.
Puis l’armée rebelle avait atteint les murs de la ville. La défense du roi laissait à désirer, aussi, les portes furent bientôt abattues sous la force du bélier à tête d’homme.
Arrivés dans la basse ville, ils commencèrent d’abord par violer les femmes quel que soit leur âge. Ils brûlèrent tous les temples dédiés aux Astres puis s’emparèrent du château. Le roi était un bon souverain mais devant ce carnage, le courage lui manqua. Il se donna la mort plutôt que de risquer le supplice en étant capturé.
La reine fut emprisonnée, on tortura sa fille jusqu’à la mort devant ses yeux avant de s’intéresser à elle.
Le Rebelle, comme on l’appelait désormais, avait à son service plus de sorciers que le roi lui-même n’en avait jamais eus. Alors, ils inventèrent un sort monstrueux. Avec ce sortilège, les femmes deviendraient plus dociles que des animaux familiers. Ils l’expérimentèrent d’abord sur la reine mais en prenant bien soin qu’elle conserve tous ses souvenirs et toute sa tête. Elle ne pourrait plus contrôler ses mouvements, elle obéirait au doigt et à l’œil à tous les hommes et elle en serait consciente.
Le Rebelle convoqua toute la ville devant le palais. Sur une estrade, il exhiba la reine aux yeux de tous. Assis sur un trône immense, il donna un ordre obscène à la reine qui, bien entendu, s’exécuta à cause de l’ensorcellement dont elle était victime. Mais, intérieurement, la rage l’emportait sur l’humiliation qui lui était infligée. Le Rebelle se leva et cria à la foule muette ces mots :
— REGARDEZ PEUPLE ! VOYEZ UN PEU VOTRE GRANDE REINE ! MAIS QUE DIS-JE ? ELLE N’A RIEN D’UNE REINE ! NON ! ABSOLUMENT RIEN, CE N’EST QU’UNE CHIENNE !
Mati avait assisté à ce rassemblement. Il avait vu le Rebelle partir dans un rire diabolique puis rentrer dans le château, la reine à ses pieds comme un petit toutou docile.
Plus tard, fut annoncé que le sort s’étendrait bientôt à toutes les femmes. Ne pouvant supporter que le Rebelle et son premier chaman, Chamani, s’auto-proclament Dieux vivants, Mati décida de quitter le pays pour protéger celle qu’il aimait. Il partit à cheval, le plus vite possible, s’arrêtant juste pour se soulager et dormir un chiffre ou deux.
Quand il arriva non loin de la frontière, il fut surpris de croiser tant de fermiers fuyant vers le centre du pays. Un soir, il interrogea l’un d’eux et lui demanda pourquoi tous quittaient la frontière.
— Une malédiction ! C’est une malédiction, avait répondu un vieil homme, les Dieux sont mécontents. Ils ont édifié une forêt pour empêcher le mal du Rebelle de se propager au monde entier mais il y a eu un problème. On murmure que les forces des Royaumes Inférieurs se sont emparées du bois. On l’appelle maintenant la Forêt Maudite. Au début, beaucoup se sont risqués à la traverser pour fuir, mais on ne les a jamais revus. Tout le monde a peur désormais. Si vous voulez vous échapper par-là, que les Astres vous protègent.
Et l’ancêtre avait continué sa route sans un mot de plus.
Mati n’avait pas pour autant renoncé, il avait poursuivi sa voie vers la forêt.
Par un petit matin frais, il était arrivé devant des terres stériles où rien ne poussait. Jusqu’à la Forêt Maudite, s’étendait un champ de terre et de pierraille. La distance à cheval avait été vite parcourue mais, arrivé à quelques longueurs des premiers arbres, l’étalon s’était cabré. Sila qui montait en croupe avait tenté de se rattraper à Mati et ils avaient finalement tous deux basculé. Le cheval avait fait demi-tour et était déjà bien loin quand ils s’étaient relevés.
Mati se souvenait encore exactement des paroles prononcées par Sila :
— Ce n’est rien mon amour, nous sommes ensemble, rien ne peut nous arriver maintenant. Mais, avant d’entrer dans ce lieu maudit, j’ai une nouvelle pour toi.
Le regardant dans les yeux, elle avait furtivement glissé une main sur son ventre encore plat. Tout de suite, un sourire s’était formé sur le visage de Mati : elle était enceinte. Ils allaient avoir un enfant ! Il l’avait prise dans ses bras, faite tournoyer dans tous les sens, l’avait embrassée partout puis enlacée de nouveau. Ils s’étaient ensuite laissés glisser tous deux sur le sol.


C’est Sila qui était entrée la première dans la forêt. Mati n’avait pas attendu bien longtemps pour la rejoindre. Il avait aussitôt pris sa main et avait voulu lui parler. C’est là qu’il s’était rendu compte de l’absence de sons. Effrayés, ils avaient voulu faire demi-tour mais une barrière invisible les en empêchait. Alors, ils avaient continué. Ils marchaient depuis longtemps, ils ne pouvaient plus supporter ce paysage toujours semblable, cette absence de ciel et le poids de ce silence...
Bientôt, ils se trouvèrent devant une rivière. Sila adorait l’eau, aussi voulut-elle en profiter sans attendre. Elle sauta dans le cours d’eau et, aussitôt, Mati comprit que quelque chose n’allait pas. Au dernier moment, il attrapa la main de sa femme. Elle semblait plus lourde que d’habitude, comme si quelqu’un ou quelque chose l’attirait au fond de l’eau. Un cri muet s’échappait de ses lèvres. Sa main glissait, il n’arrivait plus à la retenir. Petit à petit, sa tête disparaissait, engloutie par les flots. Son visage ruisselait de larmes quand elle disparut entièrement.
Désespéré, il se laissa tomber sur le sol et ne vit pas la lumière baisser. Quand l’esprit rentra en lui, il ne fit rien pour l’en empêcher. Alors que le fantôme s’emparait de son âme, il murmura une dernière fois…

Moi aussi, moi aussi je t’aime mon amour.

Chapitre 3.10, Elle — Chapitre 4.1, l'esprit

Après des chiffres d'une course éperdue, elle entrevit enfin entre les arbres une lumière venant du ciel. Elle aperçut même quelques étoiles briller. Elle parcourut les dernières longueurs à une vitesse incroyablement rapide pour une jeune fille qui avait déjà tant marché, escaladé et couru.
Quand l’herbe rase se changea en terre battue, elle s’écroula puis se mit à pleurer de joie en voyant les étoiles scintiller entre les Lunes. Elle entendait à présent le bruit de son souffle court et sentait le vent dans ses cheveux.
Elle détacha l’oiseau de son dos et le posa un peu plus loin sans pour autant lâcher la corde. L’animal était visiblement évanoui.
La jeune fille se roula en boule sur le côté et s’endormit aussitôt.


Elle marchait, tout était sombre alentour, elle ne distinguait rien, aucune lumière ne parvenait jusqu’à elle.
— Il y a quelqu’un ?
Seul l’écho de ses paroles lui revint. Mais où pouvait-elle bien être ? Comme une aveugle, elle tendit les bras devant elle. Sous ses doigts, elle ne sentait qu’une roche humide et froide. Il lui semblait être déjà venue dans ce lieu.
— Est-ce que quelqu’un m’entend ?
Rien.
— Ohé ! Qui m’a enfermée ici ?
L’air commençait à manquer. Elle suffoquait. Sa tête tournait et pour rester sur ses deux jambes, elle dut s’appuyer contre le mur. Au moment même où elle se sentait tomber, tout s’illumina. La jeune fille se trouvait au centre de la même immense salle que dans son dernier rêve. Des centaines de personnes habillées de rouge dansaient pendant que l’on servait le vin. Un peu plus loin, les tables aux nappes pourpres croulaient toujours sous les mêmes mets aux senteurs exceptionnelles. Elle se retourna doucement. Elle savait maintenant ce qu’elle trouverait de ce côté. Derrière elle, les quelques marches de marbre écarlate menaient jusqu’au fauteuil de velours où trônait la femme qui l’attendait. Elle portait toujours dans ses cheveux roux la rivière de rubis et la même robe rouge épousait ses formes généreuses.
— Approche mon enfant, tu ne nous as pas déçus aujourd’hui. Sois fière de toi, tu le mérites.
La jeune fille baissa humblement la tête devant cette femme majestueuse. Qui était-elle ? Sans doute une reine... Elle était d’une grande beauté et avait des façons princières.
— Tu sauras plus tard qui je suis.
Lisait-elle dans les pensées ?
— Bien sûr… mais peu importe, pour le moment, tu as besoin de sommeil. Qu’on apporte des coussins !
Aussitôt, deux serviteurs arrivèrent, les bras chargés d’oreillers pourpres. Ils les disposèrent au pied de l’estrade et y installèrent la jeune fille. Les musiciens jouaient maintenant une berceuse et elle s’endormit.
Au moment même où elle sombrait dans le sommeil, les coussins pourpres devinrent argentés sous les yeux ébahis des courtisans et des valets.
Nul ne la regardait en cet instant magique mais la femme rousse souriait.


Chapitre 4
Esprit es-tu là ?


Sa tête le faisait souffrir. Etrange, il ne sentait pourtant plus la douleur depuis une éternité. Il tenta de porter la main à son front et en fut incapable. Il se souleva et aperçut une plume. Il voulut alors souffler pour la repousser mais seul un croassement sortit de sa bouche. Effaré, il se redressa. Ce n’était plus une bouche qu’il avait ! En louchant un peu, il vit très nettement un bec. Aucun doute ne subsistait, il était maintenant un oiseau, un grand rapace, si on tenait compte de la taille de ses serres. Au loin dans son esprit, il entendit hurler quelqu’un qu’il écrasa sans pitié. Enfin ! Ce moment était arrivé ! Il se rappelait à présent ce qui s’était passé.

Chapitre 3.9, Elle

C’était encore plus difficile qu’elle ne le pensait, les branches à atteindre semblaient si hautes... Ses longs doigts minces étaient déjà couverts d’échardes de bois et ses pieds n’étaient pas en meilleur état. La sueur coulait le long de ses tempes mais elle n’abandonna pas. Son courage fut bientôt récompensé quand elle atteignit enfin la hauteur d’où partaient les longues branches qui la sauveraient ou précipiteraient sa chute dans le néant.
Elle se reposa un instant sur la petite plate-forme que formait l’embranchement des différents rameaux. Elle essayait de ne pas trop regarder vers le bas, de peur d’être prise de vertige et elle commença à avancer à quatre pattes le long de la branche.
La ramure était de plus en plus fine et pliait sous le poids pourtant faible de la jeune fille. Bientôt, l’extrémité de la branche s’abaissa et la jeune fille se retrouva à califourchon sur le bout de celle d’en face. Craintive, elle se hâta de remonter le long de cette branche jusqu’à ce qu’elle sente une certaine stabilité.
Elle n’y pensait que maintenant mais n’avait encore jamais vu d’animaux autres que son rapace dans cette forêt, ni un oiseau ni même un rongeur. Enfin, si elle devait noter toutes les différences avec les bois “normaux”, elle n’avait pas fini.
De son perchoir, elle voyait le sol et elle se trouvait haute, très haute. Lorsqu’on monte, on ne voit pas vraiment l’altitude que l’on prend, mais en descendant, il faut bien ouvrir les yeux, et dans ce cas, le vertige vous prend. C’est ce mal qui rongeait la jeune fille d’inquiétude. Elle ne pouvait ni se laisser tomber ni sauter, la hauteur était bien trop importante ! Mais en se laissant glisser le long du tronc, elle risquait à chaque instant de déraper et de lâcher prise. De toute façon, elle était bloquée ici et il n’y avait pas trente-six manières pour s’en sortir. Elle serra un moment les poings, le temps de se donner du courage, puis amorça la descente.


Finalement, celle-ci n’avait pas été si affreuse mis à part les deux ou trois fois où elle avait été sur le point de dégringoler. Bon, bien sûr, elle avait atterri sur les fesses et manqué d’écraser son oiseau mais tout de même, elle était entière ! Ou presque, ses mains étaient bourrées d’épines, un coin de sa robe était déchiré et elle avait laissé dans une cavité de l’écorce assez de cheveux pour marquer sa présence. Mais elle était si heureuse d’avoir fini que plus rien ne la gênait, même l’absence des sons qui devenait à tel point pesante que le rapace n’osait plus bouger.
Elle se remit sur pieds et partit en sautillant de joie. Courir un peu sur le sol ferme faisait un bien fou quand on venait de passer des chiffres en hauteur.
Elle se calma bien vite en songeant que ses épreuves n’étaient sans doute pas encore finies. Elle se trouvait encore dans la Forêt Maudite après tout. Mis à part cette rivière, elle ne la trouvait pas si horrible que ça cette fameuse forêt. Elle concentra ses pensées sur le chemin qu’elle suivait, elle n’avait aucune envie de refaire un bain forcé !


La première apparition eut lieu après la baisse de lumière. Toujours sans un bruit, une ombre se glissa entre les arbres et le cœur de la jeune fille fit un bond dans sa poitrine. Elle tenta de se persuader que son imagination lui jouait des tours jusqu’à ce qu’un spectre translucide surgisse devant elle. Elle poussa un cri qui ne parvint pas à ses oreilles puisque le son n’existait pas dans cet enfer. Elle hurlait toujours, la bouche grande ouverte. Le fantôme parut sourire ou plutôt, sa consistance se modifia d’une telle façon qu’elle l’interpréta par un sourire. Et, aussi rapide qu’un cheval au galop, il plongea entre les lèvres de la jeune fille.
Quand elle sentit que l’apparition essayait de prendre possession de son corps, elle cessa de hurler. Il voulait commander ses bras, ses jambes, ses moindres gestes en fait. Des centaines d’autres spectres tournaient autour d’elle, tentant de rentrer par ses oreilles, son nez, ses yeux.
Le fantôme voulut entrer dans son esprit mais elle luttait. La force physique n’était plus en jeu comme lors de ses précédentes épreuves, c’était maintenant son mental qui devait combattre. Elle savait qu’une seule chose pouvait la sauver, sa foi envers les Dieux. Elle visualisa tour à tour le Solénon et son amante, les étoiles, une Lune pourpre puis la deuxième... A chaque vision, un être s’évaporait on ne sait où. Cependant, s’il reculait et perdait petit à petit possession de ses mouvements, elle ne parvenait pas à faire sortir le premier spectre de son corps. Elle fit un dernier effort, imaginant tous les Dieux qu’elle connaissait, poussant mentalement cet être hors d’elle. Elle perçut une vive douleur, comme si ses oreilles explosaient par trop de pression, elle s’écroula sur le sol au moment même où le fantôme disparaissait.
Du sang coulait de ses oreilles le long de son visage, c’est par là qu’il était parti. La douleur était difficilement supportable mais elle se releva et courut, l’image des Dieux en tête. Elle voulait sortir au plus tôt de ce lieu maudit et ne jamais plus y retourner.

Chapitre 3.8, Elle




Elle leva une jambe tremblante et la posa sur l’herbe rase qui recouvrait le sol de la forêt. Elle fit un autre pas, puis encore un autre. Rien ne se passa. Elle continua à avancer, toujours aucune apparition maléfique. Tout était très calme ici.
Elle continua son chemin, quelque chose d’étrange se passait mais quoi ? Une lumière douce éclairait les arbres immobiles. Aucun bruit. Elle tendit l’oreille, c’était bien ça le problème, il n’y avait aucun son. Tout était bien trop calme. Ses pas sur le sol ne produisaient aucun bruit. Même l’oiseau ne piaillait plus. Ou plutôt si, il piaillait, mais aucun cri ne sortait de son bec.
Par tous les Dieux, aidez-moi.
Elle leva aussitôt les yeux vers le ciel. Apercevoir entre les branches une Lune pourpre calmerait sans aucun doute son pouls.
Elle crut que son coeur allait s’arrêter, à travers les arbres, il n’y avait rien. Pas un seul morceau de ciel bleu, pas une étoile, rien. Le néant. Pourtant, les troncs étaient éclairés, mais cette lumière ne venait de nulle part.
La jeune fille prit une grande inspiration. Qu’allait-elle faire sans l’appui des Dieux ?
“Poursuis ton chemin sans quitter les Lunes des yeux. Pense à elles quand dans le ciel, elles ne sont plus et tu arriveras où tu le dois.”
Ces étranges paroles lui revinrent en tête. Où avait-elle entendu ceci ? Elle ne s’en souvenait plus mais ces quelques mots l’apaisèrent. Elle ferma très fort les paupières et imagina un ciel où brillaient deux Lunes de sang et des milliers d’étoiles.
Quand elle rouvrit les yeux, toute trace de peur avait déserté son esprit et elle reprit sa marche en allant droit devant elle, sans se retourner une seule fois.


Depuis combien de temps marchait-elle dans ce lieu sinistre sans savoir où elle allait ? Tous les arbres se ressemblaient et elle avait l’impression de passer sans cesse aux mêmes endroits. C’était épuisant mais l’image des Lunes brillant dans la nuit la poussait à continuer.
C’était vraiment étrange, elle avançait depuis des chiffres et des chiffres et pourtant, elle ne sentait ni la faim lui tenailler le ventre ni la fatigue l’assommer, de plus, elle ne ressentait aucune envie de se soulager.
C’était sans doute un effet de cette forêt et pas des plus gênants...


Le chemin était long et même si marcher occupait les jambes, cela n’occupait pas l’esprit si bien qu’elle se laissait aller à ses pensées sans même songer à regarder en face d’elle. De toute façon, tout était toujours pareil, elle ne risquait rien. Et puis, les Dieux étaient avec elle.
Elle pensait à la vie qu’elle avait quittée, à celle que sa mère devait mener maintenant, à l’homme qu’elle avait tué. A ce qu’il aurait fait si elle n’avait pas planté sa dague dans son cou crasseux.
Tout à coup, le sol s’ouvrit sous ses pieds, elle tendit les mains à la recherche d’un objet auquel se retenir. Juste à temps, elle se raccrocha à une grande racine. Elle était au bord d’une large rivière. Comment se faisait-il qu’elle ne flotte pas ? Pour avoir souvent nagé dans la fontaine au milieu du jardin, elle savait que l’eau portait. Pourtant, elle se comportait ici différemment, l’eau ne la tenait pas et elle avait l’impression d’être suspendue dans le vide. La jeune fille bougea sa main libre à la surface. C’était bien de l’eau.
Il y a quelque chose d’étrange, mes vêtements ne sont pas trempés.
Après quelques souffles d’effort, elle parvint à sortir de la rivière. Effectivement, ses habits étaient à peine humides. Elle s’accroupit au bord du cours d’eau et y plongea sa main. L’eau était bien présente en surface, mais seulement sur environ un doigt. En dessous de ce niveau, il n’y avait rien, le vide. La jeune fille pencha sa tête et, se tenant toujours d’une main à la racine, traversa le liquide. Elle voulait voir ce qui se trouvait ici mais tout était noir, c’était comme s’il n’y avait rien du tout.
La jeune fille frissonna. Tout était tellement différent ici.


Elle était assise au bord de la rivière sans fond. Comment allait-elle pouvoir la traverser ? Elle ne pouvait pas la franchir à la nage et il n’y avait aucun pont à l’horizon. Découragée, elle se laissa tomber et resta allongée sur le dos à contempler les immenses arbres qui cachaient le ciel sans couleur.
Elle se redressa en un bond. Ça y est ! Elle avait trouvé la solution. Plus haut, les branches des grands arbres s’entremêlaient et passaient par dessus l’étrange rivière. Elle s’avança vers l’arbre le plus proche. Ça ne serait pas une mince affaire, les prises étaient rares et espacées. Cependant, elle prit son courage à deux mains et commença la lente ascension.

Chapitre 3.7, Elle

Elle but une petite gorgée d’alcool dans la gourde pour se donner du courage avant de descendre. Le liquide brûla un peu sa langue desséchée avant de glisser dans sa gorge, enflammant au passage sa trachée. Elle se sentait maintenant prête.
Après avoir longuement inspiré l’air frais, elle se dirigea vers la forêt.
La terre dure, rassemblée en mottes serrées, rendait difficile la marche pour la jeune fille. Machinalement, elle leva les yeux vers le ciel et crut apercevoir le demi-cercle d’une Lune.
C’est étrange, elles sont pourtant invisibles le jour.
Cependant, cette vision l’apaisa et elle poursuivit son chemin, ragaillardie.
Il faisait assez frais, une légère brise soulevait le grand manteau et les longs cheveux noirs de la jeune fille. Elle marchait seule au milieu de cet immense champ de terre. Nulle âme errait alentour à l’exception de cet étrange promeneur et d’un oiseau voltigeant plus haut en observant ce tableau. Il voyait la jeune fille avancer vers la forêt, et, sans qu’il sache pourquoi, ce spectacle l’effrayait. Comme dans un rêve, il plongea à une vitesse vertigineuse vers le marcheur.
Elle prenait bien garde où elle posait ses pieds pour ne pas se tordre une cheville quand le bruit d’un vol précipité parvint jusqu’à elle. Elle releva la tête juste à temps pour apercevoir un grand rapace fauve piquer tout droit sur son visage. Elle tenta de se protéger la figure des griffes acérées de l’oiseau. Elle sentait les serres lacérer ses bras menus, s’enfoncer dans sa peau tendre. Prenant son courage à deux mains, la jeune fille tenta de saisir les pattes afin de l’immobiliser.
Enfin, elle tenait entre ses mains l’oiseau qui continuait de bouger. Comme, il serait facile alors de tordre le cou de cette grande bête ! Mais, si elle avait poignardé un homme d’un seul geste, il lui semblait maintenant impossible de tuer un simple oiseau. Il l’avait pourtant attaquée sans pitié.
Elle fouilla d’une main dans sa besace, immobilisant de l’autre le rapace, et trouva une corde avec laquelle elle attacha l’oiseau qui cessait maintenant de se débattre et semblait plongé dans l’inconscience. Il était vraiment magnifique et la jeune fille ne pouvait se résigner à l’abandonner ici. S’il se réveillait elle l’assommerait à nouveau jusqu’à ce qu’il arrête de vouloir s’enfuir. Elle pourrait le dresser. L’animal avait l’air très jeune, il apprendrait à vivre avec elle. Depuis la fenêtre de sa petite chambre, elle voyait souvent des hommes se pavaner, un rapace fièrement posé sur leur épaule.
Si elle se souvenait bien, les oiseaux rapportaient du petit gibier, des rongeurs et même des petits qâas à la chair bleue si tendre et savoureuse.
Elle aurait bien besoin d’un ami pour traverser toutes les épreuves qui l’attendaient. Enfin décidée, elle attacha l’oiseau dans son dos et reprit sa route.
Elle se posait tout de même des questions, pourquoi le rapace l’avait-il attaquée ainsi ? Elle n’avait encore jamais entendu parler d’oiseau plongeant sur des humains, excepté pour défendre leur couvée mais aucun oeuf ne reposait dans ce champ stérile.


La marche devenait vraiment très fatigante et le sac, en plus de l’oiseau, commençait à peser sur ses épaules. Jamais elle ne parviendrait à atteindre ces arbres ! Ils semblaient encore si loin, si loin ! N’en pouvant plus, elle se laissa tomber sur le sol sec et éclata en sanglots. Elle avait froid, ses jambes étaient fourbues, son dos la faisait souffrir, sa tête semblait sur le point d’exploser. Elle qui n’était jamais sortie de la demeure de son maître, qui n’avait jamais parcouru plus que le tour de sa prison, comment pouvait-elle croire qu’elle parviendrait à échapper aux hommes et à se glisser hors de ce pays ?
Elle leva péniblement la tête vers le ciel, comme pour implorer les Dieux. A travers ses larmes, brillait le demi-cercle d’une Lune. Il semblait vouloir l’attirer jusqu’à lui pour donner puissance et courage à cette enfant écroulée à ses pieds.
L’image de cette lune emplit son esprit. Elle sentait la foi monter et une force immense affluer dans ses veines. Les Dieux étaient avec elle, elle ne pouvait pas les décevoir et s’arrêter si près de la frontière, si proche du but qu’elle s’était fixé. Elle se remit tant bien que mal sur ses pieds, bandant les muscles de ses jambes en prévision de l’effort, mais toutes ses douleurs semblaient évanouies. Une fois de plus, elle remercia les Dieux de leur aide et, à nouveau remplie d’espoir, elle poursuivit son long chemin.


Enfin, la Forêt Maudite était en face d’elle. Le Solénon ne tarderait pas à aller éclairer d’autres contrées. Son coeur battait à tout rompre, on disait que personne ne pouvait traverser cette immense barrière. Qu’y avait-il donc de si dangereux ici ?
Le rapace venait de se réveiller et il gesticulait à présent dans son dos. Elle sentait son bec à travers l’épais manteau. Qu’importe, il était bien attaché. Elle devait faire ce dernier pas tant qu’elle en avait encore le courage.

Chapitre 3.6, Elle




La jeune fille sentit qu’elle était allongée sur quelque chose d’humide. Elle essaya d’ouvrir les yeux afin de savoir où elle se trouvait mais sa tête la faisait souffrir et ses paupières refusèrent de se lever. Elle tendit alors la main dans un geste lent et frôla l’herbe. Des petits jets d’eau montaient du sol vers le ciel. Surprise, elle se leva d’un bond pour regretter aussitôt en voyant que le paysage tournait autour d’elle. Elle prit appui sur un tronc rugueux et porta la main à sa tête. Elle devait absolument manger si elle voulait continuer son chemin.
Elle parvint finalement à ouvrir les yeux pour découvrir un spectacle étonnant. L’eau jaillissait du sol comme des milliers de fontaines miniatures. Elle n’avait jamais vu ce phénomène – pourtant courant – d’aussi près.
Dans cet étrange pays, l’eau ne tombait pas du ciel mais montait du sol. C’est ainsi que les plantations recevaient l’irrigation nécessaire à leur survie.
La jeune fille se mit à genoux et s’abreuva à l’un des jets. L’eau avait une étrange saveur, mélange de terre et de fer. Elle but ainsi longuement et, en se relevant, elle remarqua que le bas de sa robe et de son manteau était trempé. Aucune importance, songea-t-elle, ils sécheront au gré du vent.
Elle avait toujours très faim aussi fouilla-t-elle dans la besace et en tira un morceau de pain. Comme les jets d’eau montaient toujours du sol, elle grimpa sur une branche basse et s’y installa pour manger. Sentir la nourriture sous ses dents était un véritable plaisir quand on n’en avait pas touché le moindre morceau depuis deux jours !
Assise sur sa branche, elle se demanda ce que les hommes pensaient de sa fuite. La poursuivraient-ils ? Ou bien partiraient-ils en haussant les épaules ? Au cas où ils la pourchasseraient, mieux valait quitter le pays au plus vite.
Dès que son repas fut terminé, elle sauta à terre et s’engagea entre les broussailles et les grands arbres.


Après plusieurs chiffres passés dans les sombres sous-bois, elle put à nouveau voir le ciel entre les géants verts. D’après la position du Solénon, le soir arrivait. Combien de temps était-elle restée inconsciente ?
Elle marcha encore quelque temps avant de s’arrêter. Un triste paysage s’offrait à elle. Du haut de son promontoire, elle pouvait contempler les Terres Désolées, de l’autre côté, se trouvait la Forêt Maudite, c’était la frontière du pays. Nul n’osait plus la franchir car jamais aucun homme ayant tenté de s’y rendre n’était revenu. On disait que les âmes piégées restaient à jamais prisonnières de ces bois et attiraient à elles quiconque se risquait dans leur domaine.
Mais elle, elle était une femme, et elle franchirait cet énorme obstacle comme les précédents.
Elle commença la longue descente, le sol était inégal et elle faillit plus d’une fois se tordre la cheville. Un peu plus bas, elle dut s’arrêter car pour continuer son chemin, elle devait descendre un petit mur rocheux. Elle n’avait encore jamais pratiqué ce sport, ni aucun autre d’ailleurs, mais c’est sans encombre que ses deux pieds fins touchèrent finalement le sol.
Elle se baissa doucement pour prendre une petite poignée de terre. Elle était sèche et dure comme de la pierre. C’était la Terre Désolée. Elle allait devoir traverser ce territoire et à cette seule pensée, son estomac se nouait.
La nuit n’allait pas tarder à s’abattre sur le pays, il valait mieux remettre au lendemain la pénible traversée. En observant la roche de plus près, elle découvrit une petite cavité où elle pourrait passer la nuit sans trop de danger.
Arrivée à son minuscule repaire, elle fouilla dans la besace et en sortit un morceau de viande. La jeune fille sortit la dague de son étui et entreprit de se découper un bout à grignoter. Elle avait encore très faim mais préféra garder ses réserves pour la Forêt Maudite. Nul ne savait s’il existait quelque chose à manger là-bas et encore moins elle.
Il faisait maintenant nuit noire, les derniers rayons du Solénon avaient disparu derrière la forêt. La jeune fille cala la besace sous sa tête et se blottit dans son grand manteau. Malgré la fatigue, elle ne parvenait pas à trouver le sommeil. Qu’allait-elle devenir ? Elle ne savait ni faire le feu ni chasser. Tout bien réfléchi, qu’était-elle capable d’accomplir ? Elle tenta de faire le vide en elle, maintenant, elle pouvait entendre le souffle du vent dans les arbres et quelque oiseau nocturne prenant son envol. Elle ferma les yeux et glissa dans le monde des rêves.


Elle marchait, tout était sombre alentours, elle ne distinguait rien, aucune lumière ne parvenait jusqu’à elle.
_ Il y a quelqu’un ?
Seul l’écho de ses paroles lui revint. Mais où pouvait-elle bien être ? Comme une aveugle, elle tendit les bras devant elle. Sous ses doigts, elle sentait une roche humide et froide. Paniquée, elle tâta tout autour d’elle. Le mur l’entourait de toute part.
_ Est-ce que quelqu’un m’entend ?
Rien.
_ Ohé ! Qui m’a enfermée ici ?
N’était-ce qu’une impression ou l’air commençait à manquer ? Elle pris une grande inspiration et se mit aussitôt à tousser. Elle devait maintenant se tenir au mur pour rester debout. Au moment même où elle se sentait tomber, tout s’illumina. La jeune fille se trouvait dans une immense salle. Des centaines de personnes habillées de rouge dansaient pendant que l’on servait le vin. Un peu plus loin, des tables aux nappes pourpres croulaient sous des mets aux senteurs exceptionnelles. Elle se retourna brusquement. Derrière elle, quelques marches de marbre écarlate menaient jusqu’à un haut fauteuil de velours où trônait une femme. Son immense chevelure rousse était retenue par une rivière de rubis. Sa longue robe sang marquait sa taille fine et ses hanches avant de descendre toucher le sol.
_ Approche mon enfant.
Sa voix était grave, comme venue des profondeurs de la terre. La jeune fille sentit ses membres avancer d’eux-mêmes jusqu’au bas des marches où elle s’agenouilla.
_ Relève-toi mon enfant et écoute. Tu es notre élue, les Dieux croient en toi, poursuis ton chemin sans quitter les Lunes des yeux. Pense à elles quand dans le ciel, elles ne sont plus et tu arriveras où tu le dois.
La jeune fille ne parvenait pas à saisir ces paroles. Où se trouvait-elle ? Qui était cette femme qui lui parlait ainsi des Dieux ?
_ Va mon enfant, oublie un temps puis souviens-toi.
Sa tête la faisait souffrir. Le trône tournait autour d’elle, elle voyait tour à tour les gens danser, puis les serveurs, le trône, à nouveau les danseurs, le vin...



La jeune fille se redressa précipitamment :
_ Aïe
Elle se frotta vigoureusement la tête. Elle venait de se cogner contre la roche et un peu de sang coulait. Etrangement, cette couleur pourpre fit venir en elle un flot de sentiments qu’elle ne comprenait pas. Elle haussa les épaules avant de regarder devant elle. Le Prince Solénon étendait les ombres du rocher jusque dans les Terres Désolées.C’était le grand jour, elle allait faire ce que tous les hommes de son pays craignaient, elle allait traverser la frontière.

Chapitre 3.5, Elle

Elle ne traîna pas longtemps sur place de peur d’être repérée et continua son chemin à travers le bois. Elle se demandait ce que pouvait faire un homme seul ici, dans un coin aussi perdu du pays et cela l’inquiétait beaucoup. Et s’il y avait d’autres personnes dans les parages ? Son maître ne se baladait jamais seul, qu’en était-il des autres hommes ?
Entre les arbres, elle pouvait voir le ciel d’azur où le Solénon brûlait. En ce pays, le ciel était toujours ainsi : clair et bleu.
Elle repensait à sa fuite. Comme il avait été simple de leur fausser compagnie. Ces hommes se croyaient tellement supérieurs qu’il ne leur était pas venu à l’esprit qu’elle pouvait fuir. Elle revoyait encore les yeux de sa mère se remplir de larmes. Etait-elle heureuse que sa fille parvienne à s’échapper ou pleurait-elle parce que celle-ci partait pour toujours ? La jeune fille aurait tant aimé connaître les pensées de sa mère.
Elle s’enfonçait maintenant dans le bois et elle ne parvenait plus à apercevoir le ciel tant les arbres devenaient grands et touffus.
Elle se rappelait avoir détourné le regard, quitté sa mère puis couru aussi vite que le permettaient ses jambes frêles et son souffle court. C’est alors que se croyant en sécurité, un homme avait tenté de la violer. Il avait payé ce crime de sa vie. Penser qu’elle avait tué un homme la bouleversait. D’un simple geste, elle avait brisé sa vie. Quels projets ne pourrait il jamais réaliser ? A quoi avait-il pensé en sentant la lame traverser son cou ? Quelles images lui étaient venues lors de ses derniers instants ?
Toutes ces questions tournaient sans relâche dans sa tête. Chacun de ces mots semblait la frapper et elle ne pouvait plus le supporter. Tout était noir alentour, les rayons du Prince Solénon ne parvenaient plus jusqu’à elle et ne réchauffaient plus son maigre corps.
Elle marcha encore sur quelques longueurs avant de s’écrouler sur l’herbe rase.

Chapitre 3.4, Elle

Quand le Prince Solénon commença à inonder le paysage de teintes orangées, elle se décida enfin à ralentir. N’ayant rien mangé la journée précédente, sa tête tournait et son ventre gargouillait. Comme elle n’avait traversé depuis sa fuite que des grands champs herbus, elle n’avait encore rien trouvé à se mettre sous la dent et elle préférait garder ses réserves le plus longtemps possible. Au loin, on distinguait quelques arbres. Elle y découvrirait sans doute un ruisseau et peut-être même quelque chose de comestible. Alors elle repartit, galopant de plus belle à travers les hautes herbes humides et trébuchant contre les mottes de terre. Mais comment pouvait-elle courir ainsi ; elle qui n’avait jamais rien fait de sa vie ?
Dans l’aurore, tout semblait irréel et l’on commençait tout juste à entendre les oiseaux siffler timidement. Un peu plus loin, un grand nombre d’entre eux s’était rassemblé dans l’immense champ. Quand la jeune fille traversa leur groupe en cavalant, tous s’envolèrent dans un grand brouhaha.
Plus que quelques longueurs et elle atteindrait enfin le petit bois. Dans un dernier effort, elle franchit la distance qui la séparait du premier arbre puis, complètement vidée par sa course, elle se laissa tomber de fatigue.
Le sol était frais et humide sous son petit corps frêle. Au-dessus d’elle, les branches d’un grand arbre se balançaient au gré du vent. Après avoir repris son souffle, elle voulut se remettre sur pieds mais ses jambes se dérobèrent et elle eut la malchance de retomber sur une pierre. Une vive douleur irradia son dos qui se ressentait encore des coups reçus deux jours auparavant.
Tant bien que mal, elle réussit à s’asseoir avant de se relever en s’aidant d’une branche basse. Elle s’adossa au tronc et regarda tout le chemin parcouru dans la nuit. On apercevait à peine au loin le long ruban du sentier dans la brume matinale. Jamais on ne la retrouverait, se jura-t-elle.
Absorbée par ses pensées, elle n’entendit pas le bruit de pas derrière elle. Et quand on la plaqua contre l’arbre, elle poussa un cri de surprise.
— Alors ma poulette, on se balade dehors sans son maître ?
Un homme brun à la barbe longue et mal entretenue lui tenait le menton d’une main crasseuse et calleuse. Son visage était hâlé et comme il parlait juste en face de la jeune fille, elle put sentir son haleine fétide.
Il jeta un coup d’oeil alentour, avant de s’intéresser de plus près à sa nouvelle trouvaille.
— T’es seule ou tu caches quelqu’un ?
Comme la jeune fille ne réagissait pas, il resserra sa prise sur son cou.
— Suis-je bête ? Les femmes sont bien trop stupides pour comprendre quoi que ce soit.
Ne voyant personne approcher, il glissa son autre main sous la robe de la jeune fille et remonta le long de sa jambe jusqu’à ses hanches.
Elle ne pouvait pas en supporter davantage. Elle était libre maintenant, plus personne n’avait le droit de lui faire du mal. Lentement, elle chercha la ceinture de l’homme. Ses doigts rencontrèrent le métal d’une dague. Il était tellement occupé à parcourir son corps de sa main droite qu’il ne sentit pas son baudrier s’alléger. Elle avait réussi à lui subtiliser son arme. Par chance, il n’était pas très grand, elle pourrait plus facilement atteindre un point sensible... Afin qu’il ne se doute de rien, la jeune fille demeura tranquille, bien que son corps soit plus tendu que jamais. Alors que l’homme s’apprêtait à poser sa bouche contre la sienne, elle leva le bras et enfonça la lame dans le cou de son agresseur. Surpris, il la regarda, la bouche largement ouverte. La lame avait tranché la carotide et du sang gicla sur leurs visages. Il s’écroula sur le côté et, ses doigts s’étant crispés sur la robe blanche, il entraîna la jeune fille dans sa chute. Dans une convulsion, il roula sur le côté et elle se retrouva à demi piégée sous le cadavre. Le sang continuait de couler et elle sentit avec dégoût le liquide poisseux glisser sur ses lèvres. Enfin, au prix de quelques efforts elle parvint à se dégager. Elle était couverte de sang. Son coeur se souleva et un désagréable goût de bile monta à sa bouche. Quand le malaise cessa, elle se releva et essuya la lame sur le pantalon de l’homme. Sans remords, elle lui détacha sa ceinture et la noua autour de sa taille. Elle s’empara également de la sacoche, fouilla à l’intérieur et découvrit une fiole d’alcool ainsi que quelques provisions. Quand elle eut totalement dépouillé le cadavre, elle tourna les talons et s’éloigna. Mais après quelques pas, elle s’arrêta. Elle ne pouvait pas le laisser comme ça. Certes, il avait tenté de la violer mais elle n’avait pas le droit de laisser son âme errer à jamais. Elle prit son courage à deux mains et décida de faire demi-tour. Devant le corps sanglant, elle récita les paroles funèbres et remplit la bouche du défunt avec de la terre. Ainsi, il emmènerait avec lui dans l’au-delà, que ce soit dans les Royaumes Inférieurs ou dans le jardin d’un Dieu Astre, une partie de l’endroit où il avait vécu. Pour ne jamais oublier sa vie.

Chapitre 3.3, Elle


Elle rampa d’abord sur le bord du chemin pendant un assez long moment avant de plonger dans les herbes hautes sur le côté. Après avoir parcouru plusieurs longueurs, elle se redressa de toute sa taille pour s’apercevoir que la majorité des herbes était plus grande qu’elle. A peine relevée, elle se mit à courir, les grands végétaux martelaient son visage comme des fouets et le vent sifflant balayait ses cheveux. On aurait dit que tous les éléments se liguaient contre elle. Ils semblaient tous vouloir la retenir, l’empêcher de fuir.
Bientôt, elle vit que les herbes formaient un chemin devant elle. Enfin, peut-être les Dieux avaient-ils choisi de l’aider ? C’était sans doute le sentier qu’utilisait régulièrement quelque animal.
Se sentant ainsi guidée, elle continua à courir de plus belle, sans jamais jeter un regard derrière elle. Sans regarder à nouveau ce qui maintenant appartenait au passé.
Courir, sans penser à rien d’autre, ni à ses pieds qui brûlent, ni à son souffle qui se perd. Quoi qu’il arrive continuer à courir. Sans réfléchir, sans se demander où l’on va ni pourquoi. Juste courir et être libre.
Mais plus elle tentait de penser à autre chose, plus elle sentait la douleur dans sa poitrine, et les petits cailloux blesser ses pieds tendres. Alors, comme les Lunes éclairaient tout autour d’elle, l’empêchant de trébucher sur des rochers, elle décida de chanter à leur gloire. Maintenant, elle avait le droit de chanter comme de parler. Son souffle était si court que l’on entendait à peine les paroles de son hymne.

A vous, astres brillant dans la nuit,
Vous qui m’éclairez lorsque j’écris,
Vous qui me suivez lorsque je fuis,
Maintenant que je suis libre, permettez que je rie.

Elle poursuivait son chemin en chantant et il lui semblait que le vent l’accompagnait désormais dans sa complainte. S’adresser ainsi aux Dieux lui avait donné du courage et elle se sentait prête à traverser tout le pays sans s’arrêter. Une force nouvelle l’envahissait, une force incroyable qui lui permettait de continuer à courir, elle qui n’avait jamais quitté la demeure de son père.

Chapitre 3.2, Elle

Le temps passait, toujours le même paysage, plat et verdoyant. On voyait de temps à autre un oiseau s’envoler en criant ou un petit animal courir parmi les herbes hautes. Elle aurait voulut courir avec eux. Elle ne se souvenait pas avoir déjà vraiment couru dans sa vie.
Tout à coup, la lumière commença à baisser. Elle leva la tête vers le Prince Solénon. Son amante arrivait, comme chaque jour. Le moment du manger commençait. Elle qui n’avait rien avalé depuis la veille sentait son ventre se tordre de faim. Mais, elle résisterait, elle n’allait rien prendre ni maintenant, ni ce soir. Elle se remplirait l’estomac plus tard, les aliments auraient plus de goût quand elle serait libre.
On s’arrêta sur le bord du chemin et un homme passa à la ronde pour distribuer un morceau de viande séchée et un gobelet. Un autre versa dans chaque verre un peu d’eau parfumée. Elle glissa discrètement la viande dans la doublure de son manteau et bu doucement l’infusion légèrement sucrée.
Peu de temps après, la caravane se remit en route à travers les prés verdoyants. Plus le Solénon baissait et plus son coeur battait. Le grand moment approchait !


Enfin, le Prince Solénon disparaissait à l’horizon. La caravane était stoppée depuis déjà quelques mi-chiffres et les hommes avaient commencé à planter les tentes de peau. Quelques branchages secs brûlaient au centre d’un foyer de pierres et on avait mis à rôtir un qâa.
Cet étrange animal était pourvu de deux pattes uniquement, il se déplaçait par de petits bonds. Les longues oreilles de celui-ci l’avaient trahi, un des hommes l’avait remarqué puis fléché. Deux tirs avaient été nécessaires pour l’abattre car il fallait pour tuer un qâa, viser entre les plaques qui recouvraient son corps.
L’animal tournait maintenant sur une broche improvisée : une fine branche bien droite. Si les dures écailles étaient une difficulté pour la chasse, elles avaient un avantage pour la cuisine : elles permettaient à la chair bleue de ne pas brûler. Enfermée dans la carapace, la viande restait juteuse et conservait un goût succulent.
Quand la cuisson fut terminée, chacun pu déguster un morceau sauf elle bien sûr, qui laissa glisser la viande juteuse dans son manteau et se contenta de l’éternelle eau parfumée. La soirée fut calme, les hommes chantèrent quelques ballades avant de rentrer bien vite dans leur tente. Les deux femmes resteraient à l’extérieur avec pour seule paillasse un peu d’herbe séchée.


La nuit était encore assez claire. Il faudrait faire vite. Les voix s’étaient tues depuis longtemps déjà et sa mère dormait si bien à côté qu’elle ne risquerait pas d’être entendue.
Enveloppée dans son grand manteau, elle se mit à quatre pattes et commença à ramper. Le sol était froid sous ses genoux et des petits cailloux pointus blessaient ses mains si peu habituées au travail. Ses longs cheveux noirs retombaient en cascade sur son visage et l’empêchaient de voir clairement devant elle.
La jeune fille avait déjà parcouru quelques longueurs quand soudain, elle entendit que l’on bougeait près de la tente. Elle stoppa sa course et ouvrit grand ses oreilles. Plus rien. Les ronflements émanant de la tente s’étaient arrêtés.
Elle se retourna, pour voir sa mère assise, les yeux grands ouverts à la regarder. Les Lunes s’y reflétaient, rendant son regard presque irréel.
Qu’allait faire sa mère ? Briser la loi du silence et appeler ? La rattraper ?
Mais alors que la jeune fille, ne pouvant détacher ses yeux de la forme assise, restait sans bouger, elle vit les lèvres de sa mère s’entrouvrir. Elle souriait. Pour la première fois, la femme souriait à son enfant...
Alors, souriant à son tour, elle fit volte-face et poursuivit son évasion.

Chapitre 3.1, Elle

On ne lui avait jamais dit ce que signifiait sa maladie. Elle avait cru à un mal de froid. Ce qui aurait très bien pu arriver étant donné l’épaisseur de sa couverture.
Mais elle avait autre chose à penser pour le moment. Son plan d’évasion était constitué mais elle devait s’organiser. Sa robe était toujours aussi déchirée mais propre au moins, elle l’enfila prestement. Il lui faudrait autre chose pour lui tenir chaud. Elle n’oublia pas de prendre aussi sa deuxième robe qu’elle noua à sa taille. Elle aurait aussi besoin de nourriture. Elle allait jeûner aujourd’hui et garder les aliments pour sa fugue.
Le déjeuner arriva plus tôt que d’habitude. On ouvrit sa porte. Comme les quelques autres femmes de la maisonnée, elle sortit et déroula son petit tapis devant son assiette. Un serviteur vint déposer le frugal repas avant de s’éloigner. Elle cacha en vitesse le quignon de pain dans les plis de sa robe. Grand luxe, il y avait aujourd’hui un petit morceau de sucre ! Plutôt que de le mettre à dissoudre dans l’eau, elle l’envoya rejoindre le pain. Comme unique repas, elle se contenta de boire un peu d’eau trouble où flottaient quelques herbes suspectes.


Elle était en train de ranger son tapis dans le coin de sa chambre quand la porte s’ouvrit sur un domestique.
— Voici une cape pour le voyage.
Il la posa délicatement sur le lit et sortit sans un mot de plus. A quoi bon parler à une femme ? Elles étaient trop stupides pour comprendre !
Après avoir placé le tapis dans un coin, elle s’en alla examiner le manteau. Il était noir et relativement épais. Il avait une grande capuche et deux manches larges. L’intérieur était doublé d’un tissu plus fin.
Magnifique vêtement ! Je vais pouvoir glisser mes réserves et peut-être même ma couverture dans la doublure !
Elle se décida à découdre quelques points en haut pour pouvoir passer la nourriture et le drap. En coupant le pain en morceaux et en répartissant au mieux l’étoffe, on ne voyait presque pas d’épaisseur anormale sur le manteau. C’était plutôt du bon travail !

On vint la chercher un peu plus tard dans la matinée et elle fut placée aux côtés de sa mère dans un chariot tiré par deux petits chevaux couverts de poussière. Quand la voiture quitta la cour intérieure, elle se rendit compte que c’était la première fois de sa vie qu’elle en sortait. Elle avait toujours vécu enfermée entre ces quatre murs.
Le chemin était en mauvais état et elle était secouée dans tous les sens mais l’espace infini autour d’elle lui apportait une étrange sensation de paix.
Elle qui avait si souvent contemplé les plaines depuis la fenêtre de sa chambre... Elle s’y trouvait enfin ! Et bientôt, elle allait vivre libre. Elle pourrait parler quand ça lui chanterait, crier, et même rire si l’envie lui en prenait. Finis les coups de fouets, finies les journées passées à ne rien faire. Elle allait marcher, marcher loin, le plus loin possible, marcher vers la liberté, sa liberté.
Des larmes brillaient aux coins de ses yeux. Sa mère à ses côtés restait sans bouger, plus immobile qu’une statue de pierre. Comme la jeune fille pouvait haïr ces femmes soumises et résignées qui ne faisaient rien pour arranger leur sort !
Elle au moins allait se battre pour sa vie, quitte à en mourir !



Chapitre 2.3, Elidu


Quand il s’était réveillé, Elidu était couché dans un lit étroit et son corps était recouvert d’un mince drap blanc. Il avait un mal de tête abominable et ses yeux le démangeaient tant qu’il fut obligé de les refermer sitôt ouverts. Il se sentait glacé à l’exception de son cou où pendait la pierre qui semblait de feu.
C’était la maladie que tous avaient en passant de l’état d’homme normal à celui de chaman.

***

Si étrange que cela puisse paraître, c’était de cette maladie caractéristique qu’était atteinte la jeune fille. Elle ne portait pourtant aucune pierre. Elle était de plus une femme. Comment cela pouvait-il être possible ? Avait-il en face de lui une sorte de chaman inné qui pouvait pratiquer la magie sans utiliser d’autre âme que la sienne ? Il avait longuement étudié la situation et en était arrivé à la conclusion que cette fille devait mourir. Il fallait la brûler avant qu’elle n’apprenne à utiliser son Pouvoir.
Mais son propriétaire n’avait rien voulu savoir. Il ne croyait pas qu’une femme puisse avoir l’intelligence nécessaire pour être capable d’utiliser la magie. Et pourtant, il n’y avait pas que cette maladie, il y avait aussi, plus troublant encore, cette chose, qui n’aurait pas dû être là, ou plutôt, qui aurait dû s’y trouver mais qui n’y était pas...

Chapitre 2.2, Elidu


On vint ensuite le chercher. Deux hommes le traînèrent pendant de longs mi-chiffres le long de couloirs serpentants. Lorsqu’il ouvrait les yeux quelques instants, il pouvait apercevoir sur les murs des représentations colorées où des hommes se faisaient transporter, de même que lui, le long de corridors froids.
On le déposa sur un autel de pierre gelé. Après l’avoir dévêtu, les prêtres chamans versèrent sur son corps l’eau venue de la terre. Elle était brûlante. La sensation de fraîcheur dans le dos et celle de chaleur sur sa poitrine semblaient étranges. Il frissonna de plaisir. Il allait devenir un chaman.
Sur l’autre autel de pierre face à Elidu, on apporta le corps d’un jeune enfant. Il allait être sa réserve. Les prêtres arracheraient au jeune innocent son âme. Ils la glisseraient ensuite dans une pierre qu’Elidu porterait à jamais autour de son cou. Elle renfermerait sa Puissance, sa possibilité d’exercer la magie. Certains racontaient des légendes d’hommes nés avec un Don et qui pouvaient utiliser la magie à volonté, sans besoin d’aucune âme. Mais il savait bien que ce n’était que des histoires pour ravir les petits le soir.
L’enfant donneur se débattait maintenant sur l’autel. Il avait été vendu par sa famille, sans doute parce que celle-ci manquait d’argent. Il avait ensuite dû être emmené de force jusqu’ici. Il allait perdre sa vie et, pire que tout, son âme. Jamais il ne pourrait rejoindre le pays de l’Après-Monde et se présenter devant les Dieux. Son essence resterait toujours prisonnière du monde terrestre d’Astheval. Un triste avenir en perspective.
Son sacrifice permettrait à Elidu de pratiquer son art, l’enfant serait sa réserve. Il puiserait en son esprit le Pouvoir !
D’autres prêtres se rapprochaient du donneur. Il gisait, pieds et points liés sur la pierre grise et glaciale. Le doyen des vicaires portait – posée sur ses mains tendues – une lame fine comme une feuille. Il allait avec ce couteau sacré ouvrir le crâne du sacrifié. Seule la magie des trois autres chamans garderait l’enfant en vie.
Le grand prêtre plongea l’arme dans l’eau de la terre en entonnant un charme. Puis, il se retourna et appliqua la pointe contre le front du pauvre enfant qui hurlait de terreur. Les trois autres, vêtus d’or, murmuraient pour maintenir le corps en vie.
Le doyen incisa, le sang coula, l’enfant hurla de nouveau pendant que la lame brisait son crâne. Une vapeur dorée s’échappa de l’interstice. Un nouveau chaman vint se placer à droite du doyen et positionna la pierre réserve de façon à capturer l’âme. Dès la vapeur emprisonnée, les prêtres cessèrent de chanter et le corps retomba sans vie ; la bouche grande ouverte dans un dernier cri de souffrance.
Le Pouvoir s’approchait d’Elidu, il tendait son esprit vers cet objet qui contenait tout son avenir. Le doyen leva la pierre d’ambre au-dessus de lui et prononça les mots qui lieraient le nouveau chaman à sa réserve.
Quand il sentit la cordelette autour de son cou, il poussa un cri de joie et des larmes coulèrent sur ses joues. Après un dernier regard à son Dieu, il s’évanouit. Il avait désormais le Pouvoir avec lui.

Chapitre 2.1, Elidu

Il s’était pour ce jour vêtu de ses plus beaux habits : des bottes en cuir souple, un pantalon large couleur bois et une chemise à manches amples, blanche comme au premier jour. Sa dague pendait sur sa hanche gauche, plus lumineuse que le Solénon lui-même tant il l’avait frottée. Il avait rassemblé avec un ruban rouge assorti à sa ceinture ses longs cheveux châtains.
Après s’être regardé sous toutes les coutures dans sa plaque de bronze polie, il était sorti de sa petite maison en courant et avait failli renverser sa femelle qu’il n’avait pas manqué d’insulter. Excellent moyen de décompresser… Il avait ensuite sellé son vieux cheval gris pommelé. L’animal était lui aussi propre comme un sou neuf : il avait été brossé, ses sabots étaient noirs de graisse et son harnachement semblait neuf.
Elidu avait ensuite galopé à une vitesse vertigineuse de peur d’être en retard.



***


Quand enfin Elidu arriva au lieu voulu, la grande ville de Sham, il avait des chiffres et des chiffres d’avance. Il en profita pour prendre soin de son cheval qu’il attacha dans les box du temple. Il lui enleva selle et filet avant de le sécher. Le jeune homme l’avait tant poussé sur la route qu’il était blanc de sueur.
Les mains d’Elidu étaient collantes de la transpiration du pommelé et, en passant devant l’abreuvoir, il les lava soigneusement et remit un peu d’ordre dans ses vêtements.
Plus il se rapprochait du grand bâtiment de pierre et plus son coeur battait vite dans sa poitrine. Il allait enfin devenir chaman après tous ces cycles d’études. Depuis qu’il était tout petit, il passait son temps à lire les oeuvres des plus grands chamans de Vimula. Tout ce qui se rapportait à l’art de la magie le passionnait. Il s’imaginait déjà, jetant des sorts plus complexes les uns que les autres, luttant aux côtés des meilleurs contre des êtres maléfiques désireux de renverser le culte du Rebelle.
Et aujourd’hui, après avoir réussi ses études et montré ses connaissances, il allait recevoir l’âme qui lui permettrait d’utiliser la magie.Après avoir pris une grande bouffée d’air frais, il poussa la lourde porte grinçante et pénétra dans l’obscurité du temple de la magie. A l’intérieur, une odeur poussiéreuse persistait, c’était celle du prix de la magie. Après avoir pratiqué une génuflexion devant l’immense statue du Dieu des chamans, il se dirigea sur le côté gauche de la pièce au plafond haut taillé à même la roche. Il s’assit en tailleur face au mur et, tête penchée sur le côté, il médita longuement. Après quelques mi-chiffres, il sortit de sous sa chemise un petit sachet et, dans le creux d’une dalle, là où tous ceux qui étaient devenus chamans avant lui l’avaient fait, il disposa selon un dessin complexe des herbes enchanteresses. Elidu murmura une incantation et alluma les simples au centre de la rune. Il plaça son visage sur le chemin de la fumée et inspira de tous ses poumons. Sa tête commença à tourner, il la rejeta en arrière et, paumes vers le plafond où trônait le Dieu Chamani, il chanta ses louanges au divin. Plus la fumée l’enveloppait et plus son ton descendait dans les graves. Sa voix au début tremblante prenait de l’assurance. Les mots coulaient de sa bouche avec une fluidité sensationnelle. Puis, après avoir hurlé une dernière fois à pleins poumons le nom de Chamani, il s’écroula face contre terre.


Le Pays de Vimula

Chapitre 1.2, Elle



Blottie dans sa couverture, elle repensa à toutes ces fois où on l’avait battue, parce qu’elle avait parlé, manquant de respect aux Dieux, brisant leur loi... Le pire avait été quand on avait découvert qu’elle savait lire et écrire. Une femme avec ce privilège ! Impensable, elles n’étaient que des animaux ! De ce jour-là, elle avait gardé une longue balafre le long du cou.
Elle avait appris cet art en suivant, cachée dans un coin de la pièce, les cours de son frère aîné. Par la suite, elle s’était secrètement entraînée, seule dans sa chambre avec une vieille mine trouvée sur le sol. Puis on avait découvert son crayon. Son père s’était mis dans une colère impensable : le visage rouge, les poings serrés, il lui avait ordonné de se mettre à genoux avant de la frapper comme jamais il ne l’avait fait.
Ces souvenirs étaient si douloureux qu’elle dut serrer très fort les dents pour ne pas se remettre à pleurer.
Elle n’arrivait pas à dormir, son dos lui faisait mal, l’empêchant de se retourner sur son petit lit. Elle se leva et avança d’un pas lent vers la fenêtre.
Les deux Lunes Rouges éclairaient les environs. Chacun de ces deux demi-cercles parfaits représentait un Dieu. L’un se montrait aux humains sous la forme d’un homme et l’autre sous ceux d’une femme. On racontait qu’avant, à l’époque où on les honorait encore, ils ne formaient qu’une seule et unique Lune argentée, toujours pleine. Puis, les Dieux s’étaient battus, aucun des deux n’avait gagné le combat. Ils avaient seulement réussi à se séparer et à teinter de leur sang chaque Lune.
Une prophétie annonçait qu’un jour, les deux Lunes se réuniraient pour réparer leurs torts et qu’alors, elles se rencontreraient plusieurs fois par cycle le temps d’une nuit où elles éclaireraient le monde de leur douce lueur d’antan. Mais, les hommes avaient délaissé ces immortels et élevé au rang de divinités les héros de la Grande Guerre du Rebelle. Même la fille des Premiers Dieux – comme on les appelait autrefois – n’était plus honorée. La jeune fille aimait pourtant beaucoup cette Lune, la Lune Bleue. Chaque jour, au moment du deuxième repas, la jeune déesse passait devant le Solénon, son amant, et en filtrait les rayons. La lumière devenait alors bleutée et très douce.
Elle pouvait encore sentir en cet instant, la tendre caresse de l’union entre la Lune Bleue et le Solénon. Comme elle appréciait alors de s’étendre sur l’herbe douce et fraîche du jardin.
Elle se trouvait malheureusement souvent enfermée dans sa cellule, loin des plaisirs de la vie. Elle avait tout de même eu une amie pendant un temps, une jeune fille qui, comme elle, appartenait à son père. Mais celui-ci l’avait vendue quand il s’était rendu compte de l’amitié naissant entre les deux enfants. Puisque la parole leur était interdite, elles s’étaient inventé un langage avec les mains qu’elles seules comprenaient. Un jour, elles avaient même échangé leur sang.
La jeune fille avait connu le bonheur à cette époque. Puis, sa soeur de sang partie, elle avait recommencé ses bêtises : elle parlait à voix haute, écrivait sur les murs de sa chambre...puis se faisait battre jusqu’au sang par son propriétaire.
Le lendemain, elle partirait avec sa mère pour une shalga. La plus proche était à environ six jours de charrette à cheval. Elle profiterait de la nuit pour s’enfuir. Personne ne monterait la garde, les brigands se montraient rares en ce pays. Les femmes ne seraient pas attachées comme des prisonnières puisque aucune ne s’était jamais rebellée.
Il sera facile lorsque tout le monde dormira de ramper jusqu’au buisson le plus proche avant de courir le plus loin possible.
Son plan ainsi préparé, elle put enfin trouver le sommeil. Elle rêva de sa liberté. Ce sera si simple, vivre sans se poser de question, ne faire qu’une avec la nature.


L’amant de la Lune Bleue la réveilla très tôt le matin. Il baignait de sa douce lumière le paysage, le teintant d’une couleur rouge orangé. Une légère brise balançait au loin les branches des grands arbres où, un à un, les oiseaux se mettaient à chanter.
Le lever du Prince Solénon faisait rayonner par son éclat la magnifique vue qu’embrassait chaque matin la jeune fille. Il lui semblait ne jamais en avoir manqué un seul.
Son dos était encore meurtri par les coups de fouet et elle se déplaçait avec difficulté. Mais bientôt, elle serait libre. Derrière son fin visage couvert de bleus, on pouvait deviner un petit sourire et ses yeux argentés qui pétillaient.
Argentés. Ses yeux avaient cette couleur. Étrange murmuraient certains. Pour d’autres, en particulier les chamans, c’était un signe incontestable. Cette fille était une sorcière. Tout en elle le disait : elle ne respectait pas les nouveaux Dieux, son physique aussi était plutôt singulier, outre ses iris d’argent, elle avait les cheveux plus noirs qu’une nuit sans Lune exceptée une mèche qui, comme ses yeux, brillait de l’éclat du métal. Elle était grande aussi, plus que la majorité des hommes. Un jour qu’elle était très malade, son père avait fait venir un chaman, de peur qu’elle ne contamine toute la maisonnée. Le guérisseur, Elidu, n’avait pu trouver son mal au début. Il avait invoqué ses Dieux, brûlé dans la chambre toutes ses réserves d’herbes sèches... Sans succès. Puis, pendant un délire dû à la fièvre, elle s’était mise à parler dans une langue que personne ne connaissait. Personne, sauf le chaman. C’était la langue de la magie, celle que tous ceux de sa classe utilisaient pour puiser le Pouvoir. Plus de doute, il avait en face de lui une sorcière ! Il s’était alors souvenu de cette maladie, il l’avait lui aussi contractée après avoir accepté l’âme. Il se souvenait comme si c’était hier de ce jour fantastique...

Chapitre 1.1, Elle

Première partie
L’héritage des Dieux

Chapitre 1
Elle


Le Solénon du Temps Froid brille dehors, éclairant faiblement la cellule de la jeune fille. Recroquevillée sur un petit tabouret, ses maigres genoux repliés sous son menton, le regard dans le vide, elle pense. En face d’elle, dans un angle de la minuscule pièce, un lit étroit se dresse et, jeté en travers, une couverture à peine assez épaisse pour réchauffer pendant les longues nuits glacées. Le strict nécessaire. En Vimula, le pays du Dieu Rebelle, on ne gaspille pas d’argent pour les femmes.
La plupart d’entre elles habite dans des shalgas. Ces maisons, toutes conçues selon les mêmes plans, sont de grands bâtiments rectangulaires dont les cellules, semblables en tous points contiennent un lit, une chaise ainsi qu’une étroite fenêtre laissant passer la lumière du jour. Les portes des chambres s’ouvrent sur un couloir entourant un petit jardin intérieur à ciel ouvert. Il est fleuri le plus souvent et en son centre, trône une fontaine réservée à la toilette des captives.
Le soir, les hommes affluent dans les shalgas, ils choisissent une femme avec laquelle passer la nuit. Celle-ci n’a pas l’autorisation d’émettre le moindre son. Pas un bruit ne doit sortir de la bouche des soumises, jamais. Un sort semble les empêcher de parler et on leur apprend dès leur plus jeune âge à se déplacer en silence.
Aucune femme n’a jamais protesté contre ce traitement, c’est ainsi, elles ne peuvent rien faire, ni travailler, ni même être libres. Leur seule fonction est d’enfanter. Lorsque l’une des prisonnières d’une shalga attend un enfant, si le bébé est un mâle, il est souvent vendu par le propriétaire de la Maison. Tout homme désirant un fils pouvant l’acquérir. Si c’est une fille, elle reste le plus souvent avec sa mère jusqu’à ses cinq Temps Fleuris avant d’être vendue ou échangée.
La jeune fille installée sur le trépied a un peu plus de chance, elle est la propriété d’un seul homme et vit avec sa mère dans un domaine rural.


Ce jour-là, elle regardait la liberté par la fenêtre, ces vertes prairies à perte de vue. Souvent, elle apercevait sur le chemin, un cheval au galop. Les oiseaux s’envolaient alors pour faire place au cavalier et à sa monture. Ils partaient haut dans le ciel, vers de nouveaux horizons. Elle aurait aimé être comme eux, d’un coup d’aile pouvoir s’enfuir au loin. Les autres femmes ne pensaient sûrement jamais à toutes ces choses. Elle était différente. Elle s’autorisait parfois à braver la loi du silence même si cela impliquait un grand nombre de coups de fouet. Alors, après avoir subi la torture sans ciller, une fois seule dans sa chambre, elle laissait les larmes couler sur ses joues. Elle maudissait tous ces hommes qui la faisaient souffrir. De quel droit pouvaient-ils l’empêcher de vivre libre ?
Elle ruminait encore une fois ces sombres pensées quand la porte s’ouvrit. Elle reconnut le pas de son géniteur et tressaillit. Qu’allait-il encore lui faire subir aujourd’hui ? Elle resta assise sans bouger. La tête penchée sur le côté, soumise.
De sa voix grave et profonde, il lança d’un ton sec et cassant :
— Je m’en vais dans deux jours en voyage d’affaire. Tu partiras avec ta mère dès demain. Vous vivrez désormais dans une shalga. J’ai reçu un bon prix pour vous deux.
Entendant ces mots, elle se retourna précipitamment et se jeta aux pieds de son père, agrippant ses jambes de ses deux bras menus.
— Je vous en supplie, pas ça ! Gémit-elle.
— Tu as osé ouvrir la bouche ! Tu profanes la loi des Dieux de notre pays !
Il la saisit par le bras et la traîna hors de sa pièce, le long des couloirs de la grande demeure, jusqu’à son bureau. Là, il la lâcha au milieu de la salle où elle se recroquevilla, tout en sanglotant. Il revint quelques souffles plus tard. D’une main, il portait une statuette à l’effigie de son immortel favori, un ancien chaman du pays ; de l’autre, il tenait le manche d’un petit fouet. Il leva haut son bras, proférant des paroles de pardon à son idole, puis, d’un geste brusque, il commença à frapper le dos de la jeune fille. Les lanières de cuir du fouet déchiraient sa fine robe, couvrant son dos clair de zébrures sanglantes. Elle serrait les dents pour ne pas laisser échapper sa souffrance. Quand il arrêta de frapper pour s’éloigner, satisfait d’avoir vengé son Dieu, elle resta longtemps là, étendue au milieu de la grande pièce. Le sang coulait lentement le long de son dos, au même rythme, ses larmes mouillaient ses joues. Elle porta la main à ses blessures et grimaça, son corps semblait de flammes. Elle prit alors sa tête entre ses mains et laissa libre cours à sa douleur. Un long gémissement lui échappa.
Après s’être levée avec difficulté, elle se dirigea à pas lents vers la grande fontaine du domaine. Doucement, elle décolla en grimaçant le tissu qui avait adhéré à ses blessures et enleva sa robe en loques, presque totalement teintée de rouge. Elle la laissa tomber sur le sol humide et enjamba la margelle pour se laisser glisser dans l’eau glacée. Ce contact raviva au début les brûlures puis son corps s’engourdit, chassant la douleur pour ne plus laisser la place qu’à un froid intense.

Bienvenue dans le monde d'Astheval.


Tout a commencé il y a une dizaine d'années. J'étais à l'époque lycéenne et me rendais justement au bahut. Il faisait nuit, froid, les voitures faisaient un raffut du diable autour de moi... Quand je suis entrée dans le parc que je traversais chaque matin, il m'a semblé passer la barrière vers un autre monde. Le vent s'est tu, le bruit de la circulation semblait venir de très loin, comme étouffé par un voile épais. Un souffle chaud a caressé mon visage et une image s'est alors imposée à mon esprit : celle d'une jeune fille tout de blanc vêtue suivant un chemin pavé jusqu'à un sombre palais. Autour d'elle, de curieuses statues se dressaient, à la fois menaçantes et envoûtantes...
Toute la journée, je n'ai cessé de repenser à cette image et le soir venu, je me suis installée devant mon PC...
Cinq ans plus tard, je mettais un point final à Balade avec les Astres.
Depuis lors, le manuscrit dort dans un coin de ma chambre, peut-être est-il temps pour lui de se réveiller ?