Chapitre
57
Harmonie
Il
avait fallu jouer des coudes pour atteindre la salle d’apparat mais
les nobles étaient à tel point suspendus aux lèvres de leurs
gouverneurs que pas un seul ne fit vraiment attention à leur
arrivée. En entrant dans la salle précédant le balcon oratoire,
Harmonie s’aperçut que le roi prononçait déjà le nom du futur
héritier.
— JE
M’Y OPPOSE ! hurla Valt d'une voix de stentor.
La
noblesse présente se retourna d'un bloc pour découvrir enfin le
petit groupe. Tarantalerien, placé non loin du chaman, tiqua et
parut se liquéfier sur place. Le roi semblait sur le point de
s’effondrer alors que son cadet restait imperturbable. Ce dernier
finit par s’avancer, bras ouverts vers son frère.
— Enfin !
Mon cher Valt, quel bonheur de vous voir en vie... Vous m’enlevez
une sacrée épine du pied, figurez-vous que père allait me nommer
héritier !
C’était
un homme blond aux yeux bleus. Son visage rond et imberbe arborait
les traits féminins d'une adolescente. Il enlaça son frère. Son
haleine empestait l’alcool, comme à son habitude.
Il
s’éloigna de quelques pas et laissa à son père l'initiative
d’approcher. Tremblant, ce dernier serra son fils contre lui. Il
agissait ainsi pour tromper son peuple car jamais il n’avait
témoigné d’affection particulière à quiconque. Valt n’attendait
que cela, Harmonie le savait, pour injecter le morboe à l’aide du
crayon truqué. Le vieil homme ne broncha pas. L’anesthésie devait
fonctionner à merveille.
Valt
exprima le désir de s'adresser à la plèbe et s’avança sur
l’estrade.
Il
expliqua dans le langage châtié des nobles son arrestation par un
“étrange inconnu masqué” (il savait que dénoncer son oncle ne
serait pas une solution) et la façon dont il s’était échappé
avec l’aide de ses fidèles conseillers.
Il
y eut ensuite un grand banquet. Harmonie se retrouva assise entre
deux hommes un peu grassouillets. Il n’y avait aucun moyen de fuir,
on l’assaillait de toutes parts, demandant plus de précisions sur
l’enlèvement du prince. Elle forçait tant sur ses cordes vocales
pour paraître plus masculine qu’elle finit la journée à la
limite de l'aphonie.
Dès
la fin du repas, elle s’esquiva et rejoignit Nyel dans les écuries.
Après avoir narré les derniers événements avec le peu de voix
qu’il lui restait, elle se laissa tomber sur une botte de foin,
exténuée, et s’endormit aussitôt.
Le
lendemain, Valt les réunit tous dans ses appartements. Il expliqua
ce que chacun savait déjà, à savoir qu’il était parvenu à
injecter le morboe et que dans six jours environ, il faudrait
appliquer le plan “Coup d’état”. Ce n’était pas le vrai mot
puisqu’il avait déjà tous les pouvoirs de plein droit mais il
n’avait rien trouvé de mieux comme appellation pour illustrer
l'éviction du Rebelle en tant que Dieu de Vimula.
Il
avait longuement songé à un nouveau nom pour sa capitale puisque
“Rebellium” ne convenait plus. Il avait pensé à “La cité des
voix” car de son arrivée au pouvoir rejailliraient les chants de
centaines de femmes, dans la ville et de par le pays.
Harmonie
approuva aussitôt, elle ne tenait plus en place à l’idée de
libérer ses sœurs du joug du Rebelle. Il faudrait ronger son frein
en attendant que l'influence de Valt grandisse suffisamment pour se
permettre de lancer le contre-sort. La majorité du peuple serait
canalisée en cas de débordements puisque les Insoumis rejoindraient
Rebellium dès le couronnement. Valt leur avait donné tout pouvoir
en cas de révolte.
— Cela
risque de prendre du temps avant que mon autorité ne se stabilise.
Il faudra sans doute utiliser la propagande... Nous verrons les
détails le moment venu mais j’ai déjà de nombreuses idées...
La
discussion dévia ensuite sur les différents passages secrets du
palais. Valt en connaissait un grand nombre inconnu de tous. Il avait
passé son enfance à les explorer. Selon lui, des pilongueurs et des
pilongueurs de couloirs et de tunnels dérobés couvraient l'ensemble
du domaine royal.
Pendant
les jours suivants, le temps se refroidit sensiblement. La
température descendit nettement en dessous de la limite des gelées.
De mémoire d’homme, on n’avait jamais vécu un tel phénomène
en Vimula.
Les
plus pauvres se mouraient dans la ville. Un petit courtisan de basse
échelle décida de créer une association pour distribuer des
couvertures aux plus démunis, histoire de remonter sa cote de
popularité.
Deux
jours après le début du grand froid, le roi tomba malade. Nul ne
s’en étonna. Un homme si âgé, même vivant dans les pièces
chauffées du palais, ne pouvait survivre à de telles conditions
climatiques.
Il
mourut cinq jours plus tard, épuisé, les poumons déchirés par une
toux quasi-continue. Sept jours de deuil national furent décrétés
avant le couronnement. Le corps du roi, couvert de runes chamaniques,
fut exposé sur la place royale en attendant son incinération, la
veille du sacre. Les quelque mille cent quarante cinq femmes
composant le harem du vieux roi se donneraient la mort sur cette même
place. Les dalles se couvriraient de sang et une odeur cuivrée
monterait jusqu’au château, imprégnant toutes les pièces. Par
bonheur, le froid, toujours aussi poignant empêcherait les corps de
se décomposer. Ils seraient enterrés dans la grande fosse creusée
par les femmes elles-mêmes à la périphérie de la ville. Avant
d’être jetées dans ce trou béant proche des Royaumes Inférieurs,
leurs cheveux seraient coupés afin de garnir les coussins que le
courtisan comptait offrir au petit peuple.
Harmonie
pleura toute la journée.
Accoudée
au balcon de sa chambre, elle avait dominé le triste spectacle des
mille femmes du roi, couteau à la main, prêtes à se trancher la
gorge. Elle n’avait rien pu faire pour elles. Leur sacrifice
permettrait aux futures générations de vivre libres. Valt le lui
avait promis.
Un
cor avait sonné. Le signal attendu. Les mains avait glissé, les
corps étaient tombés, la foule avait hurlé sa tristesse et son
amour pour le défunt roi.
Le
liquide – fumant dans le froid du matin – avait inondé la place,
l’odeur âcre de la mort s'était élevée jusqu’à Harmonie,
accompagnant la brume légère.
Une
énième larme avait coulé le long de sa joue où un souffle glacial
avait glissé pour l'emporter vers les cieux...
Chapitre
58
Valt
Les
corps exsangues avaient été déplacés mais les dalles gelées
portaient toujours la marque de l'insupportable scène de mort.
L'imposant bûcher dressé au centre de la Place Royale dominait tous
les hommes rassemblés à l’occasion de l’incinération du défunt
roi de Vimula.
Du
haut de son balcon oratoire, Valt observait les quatre chamans
chargés de transporter le corps glacé au sommet de l’empilement
de bois sec et de paille.
Le
Premier Chaman du pays leva les bras vers le ciel et, s’adressant
au Rebelle, demanda à ce que l’âme du monarque soit mise en
sécurité. Il lança un mot étrange et une flamme orange s’éleva,
enflammant peu à peu les brindilles. Les premières flammèches
vinrent alors lécher le corps étendu et un brouhaha s’éleva de
la foule.
Valt
ferma les yeux devant la vague de chaleur qui montait vers lui.
Demain, il serait enfin roi et les anciennes coutumes renaîtraient
petit à petit dans le palais et à travers tout le pays...
Depuis
quelques chiffres déjà, la nuit avait tiré son voile sur le pays.
Le banquet funéraire s’était déroulé dans un silence pesant et
Valt avait profité de l’humeur morose des courtisans pour monter
plus tôt à sa chambre. Comme d’habitude, Tutele le suivait
discrètement, assurant sa garde.
Il
ouvrit la porte de son appartement et posa le chandelier sur le
meuble le plus proche. Un désordre peu digne d’une suite de prince
régnait dans la pièce. Du bout du pied, il envoya à l’autre bout
de la salle une tunique qui traînait au sol.
Le
bruit d'une porte qui claquait le fit se retourner brusquement tandis
que Tutele n'avait pas bougé d’un pouce. Une silhouette sortit
alors de l’ombre. Un large sourire découvrait une rangée de dents
blanches. Dans sa main droite, l'homme portait un long couteau
effilé.
Valt
eut un hoquet de surprise devant cet événement inattendu.
— Alors
mon frère ! ironisa le dernier arrivant, étonnant, n’est-ce
pas !
« “Ce
pauvre Ordenan ! Roi ! Quelle bonne plaisanterie ! Il
ne sait que boire et passer son temps avec les femmes de son harem !”
Ose me dire que tu n’as jamais pensé ces mots ! Seulement
voilà, derrière ma face de bon vivant se cache un autre, très cher
frère. “Il ne connaît rien à la politique” pensent les
courtisans. C’était sans compter sur l’aide précieuse de mon
merveilleux ami sans qui je ne serais rien...
Valt
se racla la gorge.
— Je
crois que tu as trop abusé des bonnes choses ce soir petit frère.
C'est l'émotion, tu ne sais plus ce que tu dis.
— Allons,
répliqua-t-il en poursuivant sur sa lancée, réfléchis un peu, je
suis sûr que tu connais cet être formidable qui m’a tout appris !
— Ordenan,
arrête un...
—
Comment ! Tu n’arrives pas
à deviner ! C’est ce qui t’embête ? Ne t’inquiète
pas, il va te le dire lui même !
Une
voix grave qu’il n’avait encore jamais entendue s’éleva. Il se
tourna vers la droite avec surprise.
— Tu
ne t’attendais sans doute pas à cela mon cher grand frère !
— Tutele !
Sa
voix s’étrangla. Cela ne pouvait être possible, il nageait en
plein cauchemar ! Tutele était son homme d’armes depuis qu’il
était tout petit ! Ils avaient passé leur vie ensemble,
avaient partagé les mêmes punitions lorsqu’ils désobéissaient,
les mêmes femmes en grandissant, puis les mêmes aventures. Il
l’avait toujours défendu loyalement, sans jamais décrocher un
mot. Il l’avait cru muet et voilà qu’il se mettait à parler
pour lui annoncer son association avec Ordenan ! Il ne pouvait y
croire. Depuis toujours, celui qu’il considérait comme son propre
frère lui avait menti...
Tutele
sortit sa dague et vint se placer derrière lui, lame contre sa
gorge. Valt ne bougea pas mais il ne put empêcher les larmes de
couler le long de ses joues.
— Les
secours arrivent,
murmura une petite voix à son oreille. Il n’y prêta aucune
attention mais ferma les yeux. Il s’était toujours dit qu’il
voudrait voir la mort en face, mais dans ces conditions, cela lui
était impossible. Il ne pouvait admettre que ce soit son meilleur
ami qui lui tranche froidement la gorge ! Non, il ne le pouvait
pas.
Chapitre
59
Flamme
Dès
qu’elle avait vu le frère du prince se glisser dans la chambre en
utilisant un passage secret, elle avait su que les choses
tourneraient mal. Aussitôt, elle avait bondi jusqu’aux
appartements de ses protégés. Nyel et Harmonie n’étaient pas les
personnes les plus adaptées pour voler au secours de Valt mais ils
étaient les seuls qu’elle pouvait contacter.
Elle
allait les “obliger” à rendre visite à Valt. Ils ne se
rendraient compte de rien.
Dès
qu’elle fut dans la chambre, elle lança un peu de poudre au-dessus
du lit où dormaient les deux amants. Ils se levèrent comme des
automates, enfilèrent rapidement une tunique et s’emparèrent de
leurs épées.
Flamme
n’attendit pas plus longtemps et retourna le plus vite possible
vers la suite du prince.
— Écoute
ce que j’ai à te dire avant de mourir, mon frère. Toute ta vie,
tu as été le meilleur, et ce dans tous les domaines. Tu te battais
déjà comme un homme à dix cycles à peine alors que je n’étais
même pas capable de tenir une épée au même âge. Toujours, tu
m’as fait sentir cette supériorité... C’est à mon tour
aujourd’hui de briller ! Demain, on retrouvera ton corps
mutilé, ta porte sera pourtant fermée de l’intérieur.
Étrangement, tout symbole de notre Dieu aura disparu de ta chambre
et tu arboreras sur la poitrine le sigle des traîtres du Rebelle.
Tout le monde croira à une punition divine et c’est moi qu’ils
choisiront comme roi pendant que ton corps sera donné en pâture aux
charognards.
Valt
garda les yeux fermés tout le long du discours. A ce stade, seul un
miracle pouvait le sauver. Alors il se mit à penser aux Dieux. Il
s’imagina les deux Lunes inondant la pièce de leur clarté
écarlate. Il serra les poings, enfonçant ses ongles dans sa chair.
— Assez
perdu de temps ! Au revoir mon grand frère...
Un
cri retentit, suivit du bruit mat d’un coup, la lame glissa le long
de sa gorge et Valt s’écroula lourdement sur le sol.
NON ! !
C’était
impossible ! Il ne pouvait pas être mort ! Elle se jeta
sur lui.
Elle
était punie de son audace ! Elle, une simple fée d’un pouce de
hauteur, aimer ! Quelle aberration ! Les Dieux la sanctionnaient,
elle serait condamnée à vivre éternellement avec cet amour perdu.
Elle
détourna les yeux devant le sang qui coulait inexorablement du cou
du jeune homme et hurla de désespoir.
— Allons,
allons ma chère Flamme, calme-toi, demanda une douce voix.
Le
décor venait brusquement de changer autour d'elle. Elle se trouvait
maintenant sur un tapis coloré, juste devant le trône de sa reine.
— Ma...
majesté ! bredouilla-t-elle entre deux sanglots.
— Allons
ma très chère, il ne faut pas te mettre dans un état pareil !
Il ne s’agit là que d’un mortel.
— Il
n’est pas un simple homme pour moi ma reine.
— Ah,
et pourquoi donc ? interrogea-t-elle, curieuse.
— Parce
que je l’aime votre altesse, murmura-t-elle.
— Tu
l’aimes ! Comme c'est amusant !
Flamme
baissa la tête.
— Depuis
le premier jour où je l’ai vu.
— Je
ne connais pas l’amour, expliqua la reine, et ne l’apprécie pas
plus, c’est un sentiment qui affaiblit l’esprit. Il suffit de
regarder ces hommes pour comprendre que cette émotion les perdra.
Mais tu as toujours été dévouée Flamme, aussi vais-je t’aider.
J’ai parlé de toi aux Dieux, ils acceptent de t’aider mais le
prix est élevé.
— Dites
ma reine, si les Dieux me proposent un marché, il ne peut être que
bénéfique.
— Les
Dieux sont au contraire souvent cruels. Voici leur contrat Flamme.
Cet homme que tu aimes ne mourra pas et aura même l’honneur de te
contempler.
Flamme
ferma les yeux de plaisir, elle ne pouvait espérer mieux.
— En
revanche, aucun autre homme ne te verra, tu conserveras ta taille
minuscule. Tu ne pourras plus jamais revenir dans le Marais et tu
deviendras mortelle.
Cette
dernière phrase tonna comme la foudre.
—
Acceptes-tu ?
Elle
s'imagina seule sur son beau nénuphar, pour l'éternité. Elle ne
pouvait laisser Valt mourir... A quoi bon vivre sans sa présence
auprès d'elle, sans sa voix si douce à ses oreilles ? Le monde des
hommes serait bien doux en comparaison et la mort aussi... Elle
baissa la tête et murmura :
— Je
l’accepte...
Un
tourbillon l’envahit. Elle ferma les yeux comme deux mains
gigantesques s’emparaient violemment de son corps et que des
langues de brume pénétraient en elle pour lui arracher son
immortalité. Elle hurla de douleur et s’évanouit.