Harmonie ouvrit les yeux. Que s’était-il passé ? Une douleur fulgurante lui déchirait l’épaule gauche. Elle redressa la tête et aperçut le prince Valt en difficulté contre trois mercenaires. Elle s’apprêtait à lui venir en aide quand ses dernières paroles lui revinrent en mémoire.
Moi, une traîtresse ! Alors que je venais de le sauver ! Il mériterait que je le laisse crever ! Pensa-t-elle hargneusement.
Elle se ressaisit ; l’avenir des femmes dépendait d’elle, et ramassa sa dague qui traînait sur le sol couvert de sang. Son sang. Tant bien que mal, elle se remit sur pieds. L’élancement qui lui déchira alors le bras la fit grimacer. Elle s’approcha à pas lents d’un des hommes. Il avait un genou au sol, tentant d’atteindre Valt aux jambes. Profitant de sa position de faiblesse, elle rejeta en arrière d’une main la tête du mercenaire et de l’autre, elle trancha la gorge découverte d’un geste net. Le sang jaillit de la carotide éclaboussant Harmonie. L’homme tentait en vain de respirer mais son propre sang l’étouffait dans un horrible gargouillis. Après quelques souffles de lutte contre la mort, le soldat s’affaissa aux pieds de Harmonie qui n’avait pas bougé d’un pouce. Elle restait, les mains tendues devant elle, le regard fixe.
Il ne tarderait pas à succomber. Son flanc avait déjà subi la morsure d’une lame et il commençait à fatiguer. La sueur coulait le long de sa tempe. L’un des hommes s’écroula Valt en profita pour en transpercer un autre. Le dernier combattant se ressaisit et le prince dut reprendre la lutte. Il sentait que le mercenaire acculé commençait à paniquer. Ses gestes se faisaient moins précis, plus désordonnés. Il attaquait de tous les côtés sans réfléchir et sans penser à se protéger. Le prince repoussa l’épée de son adversaire qui s’envola. Le soldat resta debout à regarder sa main vide et Valt l’acheva en plantant son arme au niveau du cœur. Le corps du vaincu retomba lourdement sur le sol et le prince se retourna. Les autres étaient à quatre sur deux hommes. Il ne faudrait plus longtemps avant que le combat ne soit terminé. Une question vint à l’esprit de Valt. Qui avait tué son troisième attaquant ?
Il parcourut le champ de bataille du regard et aperçut Harmonie, debout, dague à la main. Elle était couverte de sang et le corps d’un homme reposait à ses pieds. Il courut jusqu’à elle. Harmonie l’avait sans doute sauvé. Il repensa aux insultes qu’il lui avait lancées. Ce n’était qu’une femme mais il rougit de honte.
— Harmonie !
Elle ne bougeait pas. Le regard fixe.
— Ça va ?
Il posa sa main sur le bras de la jeune femme qui hurla et s’écroula. Valt se pencha sur elle et aperçut le carreau d’arbalète planté dans son épaule. C’était donc ça ! Elle l’avait poussé pour qu’il évite le trait et elle l’avait reçu à sa place ! En échange, il l’avait accusée de traîtrise !
— Oh Harmonie, je suis désolé ! Je n’ai pas réfléchi ! Pardonne-moi !
Il la souleva et se mit à crier.
— Vite ! Venez vite ! Allez me chercher de l’eau, de l’alcool !
Vexill, qui revenait tranquillement vers lui en essuyant négligemment son épée couverte de sang sur un cadavre, réagit aussitôt et courut chercher ce qu’il demandait.
Le prince transporta le corps de la jeune femme dans la tente et demanda à Tutele de rallumer un feu. Quelques mi-chiffres plus tard, un véritable brasier éclairait Harmonie à travers la toile.
Valt déchira la robe d’un coup de couteau, révélant un corps pâle et frêle. Liticien regardait fixement le corps inerte étendu devant lui.
— Je lui avais pourtant dit de faire attention, murmurait-il.
Nyel arriva dans la tente.
— Que se...
Découvrant le corps ensanglanté de son aimée, une terrible angoisse l’envahit :
— Que s’est-il passé ? Faites quelque chose ! Vous ne pouvez pas la laisser comme ça !
— Toi, calme-toi, lança Valt. Assieds-toi et découpe de larges bandes là-dedans.
Il lui tendit les restes de la robe de Harmonie. Hébété, Nyel les prit et entreprit de déchirer des lanières d’un geste mécanique.
Elle avait perdu beaucoup de sang et en perdrait encore quand il extrairait la pointe. Une couche brune et gluante maculait ses bras et sa gorge. Il appuya d’une main sur l’épaule et saisit le carreau de l’autre. Après de longs efforts, le projectile fut enlevé. Le sang gicla de la blessure. Le prince déchira un morceau de sa tunique et l’appuya sur la plaie. En quelques souffles, le chiffon devint écarlate.
— Un autre ! Vite !
On lui tendit un morceau de tissu qui se teinta de rouge en peu de temps.
— Passez-moi l’alcool !
La gourde se retrouva entre ses mains. Il aspergea un lambeau d’étoffe et le pressa contre la blessure. Harmonie se réveilla juste le temps d’un hurlement de douleur et s’évanouit encore. Elle était blanche comme un linge et la lumière projetée par les flammes accentuait encore cette pâleur cadavérique. Valt banda le chiffon d’alcool à l’aide des morceaux découpés par Nyel. Quand il se redressa, il remarqua que la poitrine de la jeune femme avait cessé de se soulever au rythme de sa respiration. Ce n’était pas possible. Il ne pouvait pas la laisser mourir. Elle n’était pas comme les autres, il s’était attaché à elle. Il n’aurait sûrement pas dû et le Rebelle le punirait : il souffrirait dans les flammes des Royaumes Inférieurs… Peu importe, il était un homme libre, libre de raisonner comme il le souhaitait. Il était temps pour lui de se dégager des enseignements du Rebelle. Il pouvait désormais rester maître de ses pensées mais seulement en présence de Harmonie. C’était elle qui avait permis cette libération. Il le sentait maintenant et elle ne devait pas mourir, sans quoi la prison autour de son esprit reviendrait.
— Non, tu ne peux pas nous faire ça ! Reviens ! Pas maintenant ! Je suis désolé pour tout ce que je t’ai dit ! Reviens !
Il lui assena une grande gifle qui claqua dans le silence. La tête de Harmonie tomba sur le côté.
— REVIENS !
Il commença à taper sur le thorax de la jeune femme. Il avait vu un jour un guérisseur faire ce geste pour demander au cœur de redémarrer. Il frappa de toutes ses forces le corps frêle mais des mains le tirèrent en arrière.
— C’est fini, murmurait Vexill. Tu ne peux rien faire de plus.
— NON ! LAISSEZ-MOI ! C’EST MA FAUTE ! C’EST MOI QU’ELLE A VOULU SAUVER ! JE NE VEUX PAS QU’ELLE MEURE ! J’AI BESOIN D’ELLE ! Je sais ce qu’elle a fait pour moi...
Les larmes coulaient le long de ses joues et brouillaient sa vue. Il se dégagea de l’étreinte des deux hommes et asséna de coups la poitrine de Harmonie.
— Reviens ! Ne nous laisse pas...
Je ne t’ai pas trahi.
— Non, je le sais. Merci pour ce que tu as fait ! Merci !
— Il est complètement fou, emmenez-le loin du corps de cette pauvre femme, murmura Vexill déconcerté par le comportement incompréhensible de son seigneur.
A nouveau, ils attirèrent à eux le prince en pleurs. Il ne se débattit pas. C’était fini. Par sa faute. Au moment où on l’éloignait, il aperçut à travers ses larmes les seins de la jeune femme se soulever doucement.
— Elle est vivante !
— Mais non, le calma Vexill, il n’y a plus rien à faire.
— Si, c’est vrai, assura Liticien d’une voix sourde, elle respire !
D’un bond, Nyel se rua sur son aimée.
— Tu m’as fait peur. Si tu savais comme tu m’as fait peur... murmura-t-il en caressant ses cheveux et en embrassant doucement son front.
Valt s’approcha lentement pour dire quelques mots à Harmonie. Elle avait les yeux à moitié ouverts et respirait avec difficulté mais un large sourire éclairait son visage exsangue.
— J’ai réussi ? demanda-t-elle d’une petite voix rauque.
— Et comment ! l’assura Valt. Merci de m’avoir sauvé la vie et pardonne-moi pour tout ce que j’ai pu te dire.
— Vous êtes pardonné, depuis longtemps, dit-elle avec difficulté.
Valt esquissa un sourire et repoussa une mèche poisseuse qui barrait le visage de la jeune femme.
— Fatiguée...
— C’est normal, tu as perdu beaucoup de sang. Seul le repos peut t’aider maintenant. Dors autant que tu veux.
Il tira une couverture sur son corps dénudé et se retourna vers les autres.
— Que s’est il passé au juste ? demanda Liticien.
— Allons dehors pour ne pas la gêner.
Ils sortirent en silence – sauf Nyel qui préféra veiller sur le sommeil de celle qu’il aimait – et s’installèrent autour du feu. Seul Tutele se mit à l’écart, pour surveiller les alentours sans doute.
— Raconte-nous donc.
— J’y viens, répondit le prince en remuant le bois rougi par les flammes. Quand Harmonie nous a tous réveillés, nous sommes sortis en trombe de la tente et, à peine dehors, elle m’a poussé. Je suis tombé sur le sol et j’ai alors cru qu’elle agissait ainsi par traîtrise. Je pensais qu’elle voulait nous rendre la tâche plus difficile. Furieux, je me suis dégagé pour combattre et n’ai plus fait attention à elle.
Il prit sa respiration. Il omettait de dire qu’il l’avait alors insultée, il n’en était pas très fier maintenant… Cette femme lui avait tant apporté !
— Ensuite, je me suis retrouvé en difficulté car j’étais seul contre trois. L’un de mes assaillants a tout d’un coup disparu, me permettant d’en tuer un autre et de reprendre l’avantage. Après avoir achevé le deuxième, j’ai découvert tout ce que Harmonie avait fait pour moi. Elle m’avait d’abord poussé pour que j’évite un carreau d’arbalète qu’elle a finalement reçu à ma place. Elle avait ensuite réussi à se relever pour égorger l’un des attaquants. Sans elle, j’aurais eu deux fois le temps de mourir...
Après ce discours, plus personne ne prit la parole. Ils demeurèrent songeurs et la nuit s’acheva dans le silence.
Elle venait de tuer un homme. Il s’était écroulé à ses pieds, son sang continuant de couler inexorablement. Il avait souffert, elle le savait. Elle tenait sa tête et avait senti son agonie… Se mêlant au sien, le sang l’avait arrosée.
Elle était horrifiée. Elle avait aimé sentir la lame couper la peau puis l’homme paniquer sous ses doigts.
Quelque chose toucha son bras, réveillant la douleur de son épaule blessée. Elle hurla et s’écroula. On la transportait. On l’installait sur quelque chose de doux. Quelqu’un déchirait sa robe. Elle se sentait étrange. Quelque chose la brûla. Elle cria à nouveau et, tout à coup, la douleur disparut. Elle observait maintenant la scène comme si elle ne faisait plus partie de son propre corps. Valt semblait tout retourné. Il tapait sur elle avec une force incroyable. Nyel pleurait en silence dans son coin. Pourquoi semblaient-ils si tristes ? Elle se sentait si bien, si légère et si libre ! Valt n’arrêtait pas de lui demander pardon, de ne pas partir.
Je ne t’ai pas trahi.
Non disait-il, il le savait et il lui interdisait de les quitter. Elle ne voulait pas qu’il continue à pleurer. Ni lui, ni Nyel. Elle n’aimait pas les voir implorer de la sorte. Soudain, la scène disparut, la douleur était revenue. Harmonie prit une petite goulée d’air frais qui brûla ses poumons. Elle ouvrit les yeux avec difficulté pour entr’apercevoir Nyel qui se penchait sur elle pour l’embrasser et la caresser. Il dit quelque chose mais la jeune femme ne parvint pas à comprendre le sens de ses paroles.
— J’ai réussi ?
L’effort qu’elle fit pour parler manqua la faire s’évanouir mais elle lutta et demeura consciente.
— Et comment ! répondit Valt.
Il lui demanda aussi merci et s’excusa. Elle lui avait déjà pardonné…
Elle se sentait très fatiguée et avait envie de dormir. Elle se demanda si elle avait vraiment réussi à articuler mais ils avaient apparemment compris car Valt la couvrit et sortit de la tente en silence. Elle ferma les yeux et se laissa glisser dans un sommeil sans rêves.











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