Sonné, Vexill se releva le plus doucement possible, attendant un ou deux mi-chiffres encore avant d’ouvrir les yeux. Quand il se décida enfin, le paysage tourna d’abord autour de lui avant de s’immobiliser tout à fait. Il retint alors une exclamation de surprise. L'épée pointée vers son ennemi, prêt à fondre sur lui à la moindre maladresse, Tutele combattait.
Cet adversaire !
Vexill tenta de se relever. C’était invraisemblable. Pas ici !
De longs cheveux roux tombant librement sur un dos dénudé, de hautes bottes de cuir montant au-dessus du genou, une courte jupe volant à chaque mouvement...
Impossible.
La petite femme feinta et, dans un cri, abattit le plat de son épée sur le crâne de Tutele qui, bien que robuste, s’écroula sans un bruit.
Vexill esquissa un mouvement de fuite mais, avant d’avoir pu parcourir une seule longueur, le monde se mit à vaciller. Il sentit son esprit partir et le vide l’envahit.
Chapitre 44
Stellya
Stellya s’étira longuement puis posa son livre sur la table de chevet installée près du grand lit noir. Sa chambre avait bien changé depuis la première fois. En plus du placard à vêtements et de la grande fenêtre, elle avait découvert une petite pièce adjacente où un amas de meubles poussiéreux traînait. Dans ce lieu étrange, c'était la première fois qu'elle voyait de la poussière et cela l'avait surprise. Pourquoi en cet endroit et pas ailleurs ?
Parmi le mobilier d’ébène, elle avait trouvé plusieurs éléments intéressants : une tablette, tout juste assez large pour y poser un ouvrage ou deux et un bureau qu'elle avait installé à l’opposé de l’entrée.
Posé au pied du lit, un immense tapis aux couleurs lumineuses éclairait un peu la sombre pièce et une tenture représentant un grand dylfan était suspendue entre la porte et la réserve. Ces deux étoffes dormaient depuis des cycles sur les étagères. Ces dernières regorgeaient de trésors et elle n’avait sans doute pas fini d’en dénicher !
Stellya posa ses pieds fins sur le marbre noir et paressa encore un instant avant de se lever. Le Solénon de fin d’après-midi pénétrait dans sa chambre, chauffant agréablement son épaule nue. Elle venait de passer la journée entière à lire et se sentait encore un peu ailleurs. Les nouvelles formules se bousculaient dans sa tête. Après les métaux, Athyphia lui avait donné plusieurs volumes sur les différentes matières du monde, naturelles ou créées par des êtres pensants : le verre, les roches, la terre... et elle venait juste de commencer à travailler sur les matières animées et évoluantes. Il s’agissait d’un chapitre sur les végétaux. Elle avait déjà un peu étudié le vivant avec l’art de guérir mais ici, c’était totalement différent ; il s’agissait de comprendre les arbres, de donner au bois une forme souhaitée... Absolument passionnant ! Elle avait hâte de commencer le deuxième écrit !
Athyphia lui avait bien expliqué qu’il n’y avait dans ces livres que les bases de chaque enseignement mais qu'ils apportaient déjà – selon elle – de nombreuses informations toutes plus précieuses les unes que les autres.
Stellya rechercha par l’esprit la présence de la grande dylfane et ressentit une douce chaleur apaisante. Elle devait dormir au Solénon. La jeune femme eut un sourire attendri. La dylfane n’était en fait encore qu’une enfant et déjà, le monde l’obligeait à se comporter en adulte. Elle lui envoya une petite caresse mentale et coupa le contact pour ne pas risquer de la réveiller. Par la fenêtre entrouverte, Stellya observait les bois alentour. Les hauts arbres commençaient déjà à perdre leurs feuilles. La Forêt Maudite ne cessait de leur voler des moments de vie...
Elle soupira et pria pour n’avoir plus jamais à la traverser. Pourtant, le sort de sa mère et des hommes qui l’accompagnaient la préoccupait beaucoup. Athyphia avait revu le mystérieux messager qui leur avait transmis quelques nouvelles : la troupe avait rejoint le lac Rivera et tout se passait bien. Stellya adressa une prière silencieuse au Prince Solénon qui flottait majestueusement dans un ciel couvert de légers moutons blancs et se leva.
Elle avait besoin de bouger. Elle adorait la lecture mais son corps réclamait un peu d'action. Elle fit un petit mouvement de génuflexion pour détendre ses muscles endormis et contourna le lit pour prendre son épée. Elle ne savait pas encore créer des illusions comme Athyphia ; il allait donc falloir la réveiller et elle n’apprécierait sûrement pas...
***
Finalement, Athyphia n’avait pas trop protesté...
Stellya massa son épaule gauche. Elle n’en pouvait plus ! Depuis deux chiffres elle luttait l’illusion de la grande dylfane sans parvenir à la vaincre. L’homme approchait à nouveau. Elle se remit en position défensive et para l’attaque composée du mirage en grimaçant sous l’impact. Elle eut à peine le temps de se reprendre qu'Athyphia renvoyait le combattant sur elle. La dylfane avait beaucoup progressé et son apparition possédait maintenant une plus grande mobilité et une vitesse sans aucun doute supérieure à celle d’un véritable épéiste.
— Athyphia, bredouilla-t-elle, je n’en peux plus, personne ne m’attaquerait ainsi pendant des chiffres ! C’est impossible pour un homme de ne pas finir par avoir des faiblesses !
— Alors tu abandonnes ? demanda la dylfane en relâchant un peu son guerrier.
— Jamais ! hurla Stellya en profitant de l’indécision momentanée de son adversaire pour l’abattre d’un coup en plein cœur.
— Tricheuse ! protesta Athyphia vexée.
— Quand on n’a plus la forme, il faut bien essayer de combattre avec la ruse ! répliqua Stellya en s’écroulant sur le sol, le souffle court.
La grande dylfane plaça sa large tête au-dessus du visage de Stellya et l’observa d’un regard insatisfait.
— Qu’est-ce qu’il y a encore grand dadais ?
— Presque rien ma chérie mais dis moi, tu ne serais pas un peu... humide ? se moqua-t-elle.
Stellya ramassa sa robe qui traînait un peu plus loin depuis qu’elle l’avait ôtée pendant le combat et la balança sur Athyphia qui l’évita et partit dans un grand fou rire mental.
— C’est ça, rigole ! ronchonna Stellya en se relevant. Je vais prendre un bain. Et débrouille-toi pour te trouver à manger parce que moi, je ne bouge plus !
Les jambes toutes molles, elle se dirigea tant bien que mal jusqu’à la caverne. Enfin arrivée devant le lac souterrain, elle glissa dans l’eau tiède et étendue sur le dos, jambes et bras écartés, elle se laissa dériver au gré du courant.
Quand elle eut enfin le courage de sortir de l’eau, nue et ruisselante, elle se dirigea directement vers la salle de la dylfane. Cette dernière avait préparé un animal rôti et mangeait tranquillement.
— Je t’ai laissé un morceau. Tu as faim ?
— Et comment ! Je meurs de faim, oui !
Elle se laissa tomber contre la dylfane et, après avoir déchiré un morceau de la carcasse, mordit à pleines dents dans la viande. Athyphia avait pensé à elle en faisant cuire la nourriture et cette attention la toucha particulièrement.
— Nous partirons dans dix jours, lança soudain la dylfane.
— Comment ! ? s’étonna Stellya en s'étranglant avec sa bouchée.
— Cela ne servirait à rien de rester ici, il faut trouver l’Autre. Le plus simple sera d’intégrer une troupe de mercenaires. Tu sais te battre, et je fais une fabuleuse jument de guerre. Personne ne pourra deviner ma véritable nature. Cela nous permettra de glaner des informations, mon intuition me guidera... De plus, d’ici dix jours, tu auras fini ta formation de base en magie. Nous serons prêtes.
Stellya avait du mal à intégrer les paroles de son amie. Troublée, elle ne parvenait pas à en saisir le sens.
— On reparlera de ça plus tard Athyphia, pour l’instant, je suis surtout prête à aller me coucher, termina-t-elle en bâillant à se décrocher la mâchoire.
La jeune femme se leva et, après avoir embrassé la dylfane sur le bout du nez, monta péniblement jusqu’à sa chambre où elle s’écroula sur le lit. Elle eut à peine le temps de s’enrouler dans la couverture qu'elle dormait profondément.
Chapitre 45
Valt
Mal. Noir. Froid. Dur.
Mal à la tête. Noir autour de lui. Froid et dur le sol de pierre sous son dos. Il gémit et porta faiblement la main à son front. A travers la brume de la douleur qui le prenait dans son étau, il commençait à percevoir une voix près de lui :
— C’est une bonne pêche que tu as faite là Iona, je te félicite. Tu auras une journée de repos par capture.
— C’est trop d’honneur monseigneur.
— Ne sois pas si modeste, c’est un très bon travail.
— Quelle est l’ambiance dans ton pavillon ?
— Les femmes espèrent une nouvelle rafle monseigneur.
— Nous y pensions... Il marqua une courte pause avant de reprendre vivement : tu annonceras à tes compagnes que nous partirons pour Kast dès que cette histoire sera réglée.
Valt parvint à ouvrir un œil juste au moment où l’homme les désignait négligemment d’une main. Il était de taille moyenne et, dans la pénombre environnante, ses longs cheveux semblaient bruns et ses yeux très foncés.
— J’espère qu’ils se rangeront de notre côté, cela arrangerait les choses. Je ne tiens pas particulièrement à me voir dans l’obligation de mettre fin à leurs jours.
— Monseigneur ?
— Oui Iona ?
— Puis-je me retirer ? Il me faut prévenir mes compagnes.
— Bien sûr, allez-y.
La petite femme rousse tourna les talons, faisant virevolter sa jupe très courte et révélant son dos dénudé.
Il se trouvait en Vimula pourtant, c’était certain. Comment se pouvait-il qu’une femelle parle ? De plus, elle semblait même jouir d’un certain grade.
A son départ, il tenta de se relever mais ses membres étaient entravés et il ne réussit qu’à produire un immense vacarme quand il chuta de la plate-forme où il se trouvait.
— Tiens-donc, lança l’homme en lui relevant le menton d’une main. On est réveillé ? Comme tu vois, dit-il en embrassant la pièce du bras, tous tes petits amis sont immobilisés.
En effet, tous se trouvaient alignés contre le mur, yeux clos et mains liées. Il se retourna vers son détenteur. Vêtu d'une tunique vermillon, il devait avoir une quarantaine de cycles et arborait quelques mèches grises.
— Qu'attendez-vous de nous ? Pourquoi nous avoir fait prisonniers ? réussit à formuler Valt malgré le léger trouble provoqué par son mal de tête.
— Que faites-vous en ces lieux ? répliqua l’homme.
L'éducation de Valt ne l'avait pas habitué à se laisser tenir tête. Loin de se démonter, il enchaîna aussitôt avec une nouvelle question. Après plusieurs souffles de ce dialogue de sourd, l’homme en rouge perdit patience et assena une violente gifle au jeune prince.
— Écoute-moi petit morveux, tu vas répondre à mes questions ou ce n’est pas seulement une claque que tu vas recevoir !
Malgré la menace, le jeune prisonnier ne bougea pas et continua de le défier des yeux.
— Je connais des tortures à même de faire craquer plus robuste que toi, gamin. Je répète, ajouta-t-il en détachant chaque syllabe : qui es-tu et que fais-tu ici avec tes copains ?
— A quoi bon me taire de toute façon ? capitula faussement le prince. Je me nomme Valt et j’étais ici pour échapper aux armées du seigneur Tarantalerien, régent de la ville de Calv. Il nous y avait enfermés pendant un cycle entier et c’est seulement récemment que nous sommes parvenus à nous évader. Nous avons décidé de venir ici car nous pensions y être tranquilles.
— Bien... Je vois que tu deviens raisonnable, blondinet. Tu vois que ce n’était pas si difficile de tout me raconter.
— A moi de vous poser des questions. Et vous ? Qui êtes-vous ? Pourquoi vous cachez-vous ici ? Et pourquoi nous avoir agressés ?
— Doucement le marmot, une question à la fois ! Tout d’abord, je m’appelle Blonan. J’ai choisi, tout comme toi, ce lieu pour sa tranquillité et je suis un “Insoumis”.
Valt tiqua. Il ne connaissait aucun groupuscule portant ce nom. Du fait de sa fonction, il pensait pourtant être au courant de toute l’actualité... Beaucoup de choses avaient dû se passer durant son cycle d’internement.
— Je suis désolé mais je n’ai jamais entendu parler de vous.
— Peu de personnes nous connaissent. Le roi et ses plus fidèles conseillers sans doute. Nous sommes les descendants de ceux qui ont refusé le Rebelle et nous continuons de lui nuire. Chaque cycle, nous parvenons à libérer quelques femmes soumises au joug de ce faux Dieu. C’est l’une d’entre elles qui vous a trouvés.
— Je ne comprends pas. Quel intérêt retirez-vous de cette activité ? En quoi le sort de ces femelles peut-il bien vous intéresser, vous, un homme ?
— C’est sûrement difficile à appréhender pour quelqu’un ayant, comme toi, toujours vécu dans cette société ; pour nous, c’est totalement différent. Nous avons été élevés pour penser différemment. C’est peut-être l’unique raison de notre combat... Ou peut-être refusons-nous simplement l’esprit grégaire des autres mâles. Vous pensez sans doute que seules les femmes ont été ensorcelées par le Rebelle, mais c’est faux ! Les hommes aussi ! Ils ont été conditionnés pour ne pas réagir ! Mais le Rebelle avait omis que les hommes possédant le Don ne pouvaient être touchés par son envoûtement. Bien peu ont échappé aux attaques des milices mais suffisamment pour que nous soyons là aujourd’hui !
L’homme s’emportait et Valt n'arrivait pas à saisir pleinement le sens de ses paroles. Poursuivant son monologue, Blonan marchait maintenant de long en large, levant les bras au ciel, frappant du pied le moindre objet traînant au sol.
— De quel don parlez-vous ? le coupa le prince avide de compréhension.
Blonan se retourna précipitamment.
— Le don ?! Ainsi lui aussi a été oublié...
Ses yeux noirs semblaient fixés sur un point derrière son épaule. Le prince Valt se retourna mais il n’y avait rien d’autre qu’un mur couvert de vieilles peaux disloquées.
— Expliquez-moi Blonan.
— Le don, c’est le pouvoir d’utiliser la magie véritable.
— Comme les chamans ?
— Non ! Non, pas du tout, s’irrita l’homme. Il ne s’agit pas d’une manipulation maléfique visant à s’approprier l’esprit d’un pauvre enfant ! Le don, c’est un cadeau des Dieux que l’on reçoit pour les servir. Le plus beau présent ! Malheureusement, aucun de nous n’a plus eu l’honneur de le recevoir ces cycles derniers. Il ne reste plus que le vieux Locos...
— Qui est cet homme ?
— Le dernier mage du pays.
— Je veux le voir !
— Tu n’y manqueras pas, il va s’occuper de vous. Dès le lever des Lunes, il lèvera l’enchantement qui vous conditionne depuis votre naissance. En attendant, ne cherche pas à t’enfuir, le camp est très bien gardé, le menaça-t-il.

On semble retrouver ici les personnages que Stellya avait rencontrés dans ses visions et on en apprend davantage, mais cela amène aussi de nouvelles questions.
RépondreSupprimerA propos de magie, s'il existe une formule pour que la poussière disparaisse d'elle-même sans avoir à faire le ménage, je suis preneuse...
Anne
Je sens que cette histoire de poussière cache quelque chose, à moins qu'Anne n'ait entrevu la vérité, ce qui ferait bien notre affaire
RépondreSupprimerBon, on est un peu plus rassuré(e)s sur le sort des prisonniers mais voilà un nouveau personnage. Ma pauvre tête...
N'empêche, on aimerait avoir au moins un de ces grimoires pleins de formules magiques, cela faît rêver !
J'ai bien tenté de soudoyer (à mon tour !) Athyphia pour obtenir la recette de la maison sans poussière, mais en vain ! Si au moins j'avais la recette de la maison sans poil de chat ni de chien ! Surtout à la saison...
RépondreSupprimerMichelaise, j'ai prévu de faire un lexique des personnages bientôt. J'espère que cela pourra aider un peu car décidément, cette histoire n'est pas faite pour être lue en si longtemps...
Pfff, Steylla est en passe de devenir une vrai super-héroïne ! Elle a tout les talents, cette petite (heureusement, tu vas me dire, pour sauver le monde, il le faut bien !).
RépondreSupprimerEt je sens qu'il va y avoir du changement du côté de Valt et ses amis... Voilà donc l'opposition au grand méchant rebelle qu'on attendait depuis si longtemps. Mais je pressens que les choses ne vont pas être si simples !
Moi aussi, j'aimerais bien avoir quelques formules magiques qui m'aideraient un peu à lutter contre la poussière... mais si c'est confidentiel, tant pis !
Astheval, un lexique des personnages serait une très bonne idée... j'avoue que je m'y perds toujours un peu, car comme tu dis, je ne peux pas lire toute l'histoire d'un coup !
Bises, et passe une bonne journée !
Je profite d'une connexion sur autoroute pour te faire un coucou. Je m'inscris aussi sur la liste des "intéressées par le système anti-poussière"... Je veux bien également un système automatique pour m'aider à prononcer correctement l'anglais "maille innegliche iz horribaule"... ;-)
RépondreSupprimerJ'attends de lire la suite des aventures de Stellya à mon retour...
Bisous