La jument noire repassa au pas en haut du petit tertre et Stellya réprima un cri de surprise. En contrebas, adossée à un second monticule verdoyant, se dressait une minuscule maison de pierre au toit de chaume. Trois hauts peupliers secoués par le vent battaient de leurs branches le pignon de la chaumière. Sur le perron étroit, se tenait un homme...
Ce dernier sembla les apercevoir et leva les bras en signe de bienvenue.
— Allons-y Stellya.
— Non mais ça va pas ? Tu vois bien qu’il s’agit d’un homme !
— Justement, il a sûrement beaucoup à nous apprendre, déclara-t-elle en trottinant vers l'habitation.
— Athyphia ! Arrête je te dis !
— Ne me parle plus que par l’esprit, je suis un cheval, ne l’oublie pas.
La dylfane s’avança dans la cour et s'immobilisa à quelques longueurs de l’homme qui s’empressa de descendre la marche. Il devait avoir environ cinquante cycles. Son visage était couvert d’une barbe longue et son crâne dégarni brillait malgré le peu de luminosité.
— Checka sìgjo moy !
— Athyphia, au secours, je ne comprends rien du tout !
— Tu vois bien qu’il te souhaite la bienvenue ! Réponds-lui !
— Euh, bonjour.
— Oh ! Na èstera vallera.
L’homme sembla hésiter un court instant puis montra d’abord le ciel du doigt avant de désigner sa maison.
— Il t’invite !
— Qu’est-ce que je fais ?
— Tu acceptes, c’est très gentil de sa part.
— Merci beaucoup monseigneur.
— Dol valle voy fistillo moy vaer byster, dit-il avec un étrange accent puis il se retourna et sembla appeler quelqu’un : Tielan ! Dol valle soy vaer pcher.
Un gamin de six ou sept cycles déboula, exécuta une courte révérence et alla prendre Athyphia à la bride.
— Descends et détends-toi. Tout cela est plus que normal, il va s’occuper de moi. Toi, tu ferais mieux de te mettre à l’abri avant que l’orage n’éclate.
La jeune femme lâcha les rênes et mit pied à terre. Elle se saisit ensuite de ses paquetages et laissa le garçonnet s’éloigner en compagnie d'Athyphia.
— Tu es sûre que tout ira bien ? s’inquiéta Stellya.
— Mais oui. S’il y a un problème, je ne serai pas loin.
— Å ratry denter šetcher vyo, fit-il en désignant la maison.
— Merci monseigneur, répondit Stellya en hochant la tête.
D’un pas incertain, elle se dirigea vers l’entrée et pénétra dans la sombre chaumière. Afin d’habituer ses yeux à la pénombre, elle s’arrêta quelques instants sur le seuil. Son hôte écarta une chaise à son attention puis alla quérir une bougie qu’il posa sur la table de bois. La flamme s’éleva, éclairant faiblement la maisonnette. Il n’y avait qu’une seule pièce séparée par quelques tentures colorées. Stellya posa au sol sa besace et ses sacoches de selle avant de s'asseoir, toujours aussi mal à l'aise dans cet endroit inconnu.
L’homme passa la tête dehors et appela à nouveau avant de se tourner vers elle.
— Zapats voy prover sorter vyo, dit-il en s’exprimant lentement et en faisant le geste de délacer un vêtement.
— Oh, merci.
Stellya se leva et commença à ôter son armure. Derrière sa barbe grisonnante, le visage de l'homme vira au rouge écarlate. Il fit signe à la jeune femme de se lever et l’emmena derrière une tenture couverte de motifs abstraits. Il disparut ensuite un court souffle et réapparut avec les quelques bagages de la voyageuse.
— Mechor ichy hestter, sembla-t-il expliquer avec un sourire gêné.
— Euh, merci.
Toujours aussi aimable, l’homme présenta rapidement par gestes le programme de la soirée. Si elle avait bien compris, elle pouvait se changer, ensuite ils mangeraient puis, pour la nuit, elle prendrait la paillasse qui se trouvait derrière elle. Le rideau formait une petite alcôve meublée d’un unique lit étroit. Elle y déposa ses sacs et sortit un vêtement de cuir de l’un d’eux. Elle n’avait emporté que trois tuniques et une seule robe mais elle n’avait pas vraiment eu l’occasion de se changer. Elle se contentait plutôt des deux maillots qu’elle portait sous l’armure.
Stellya délaça les pièces de métal et les déposa contre le mur de pierre. Elle ôta rapidement le surcot trempé de sueur et se dépêcha d’enfiler la tenue noire. Elle se sentait beaucoup mieux dans cet habit. Elle s’étira longuement avant de passer de l’autre côté de la séparation.
Une femme brune était occupée à nettoyer la table. Elle semblait très jeune, pas plus de vingt cycles... L’homme passa derrière elle en posant une main sur son épaule et glissa quelques mots à son oreille. Elle releva alors la tête et aperçut Stellya.
— Checka sìgja ! Igkaer vyo.
Elle indiqua un siège.
— Merci.
— Dis-donc, je vois que tu as un énorme vocabulaire ma chérie. “Merci... euh, merci...”, Athyphia éclata de rire.
— Ça n’a rien de drôle, grinça Stellya.
— Allons, ce n’est pourtant pas très compliqué ! Ces gens n’ont aucune protection mentale, qu’est-ce que tu attends pour aller piocher à la source ?
— Je crois que je ne te comprends pas mieux qu’eux, répliqua Stellya, perplexe.
— C’est pourtant très simple ! Tu viens juste d’apprendre comment rechercher des informations mentalement et tu sais que tout ce qui se dit et se lit de cette façon s'inscrit plus durablement en nous et peut même modifier la structure de base de notre pensée... Donc ?
— Donc il me suffit de fouiller l’esprit d’une personne pour acquérir sa langue !
— Gagné ! Mais prends garde, continue de faire comme si tu ne comprenais pas, sans quoi ils risqueraient de nourrir des soupçons à ton sujet...
La jeune femme avait maintenant le dos tourné, occupée à mitonner un ragoût dans une imposante marmite suspendue à la crémaillère de la cheminée. Stellya la choisit tout de suite. Elle n’avait aucune envie de se plonger dans les réflexions d’un homme...
Quand elle entra en contact, un flot de sentiments la traversa. En un souffle, elle connaissait tout. Images et mots mêlés se bousculaient en elle.
Une grande maison bourgeoise remplie de rires et de musique, un parc immense dont les arbres anciens foisonnaient d'oiseaux pépiant, une balançoire au rassurant mouvement régulier...
Une fillette.
Soudain, des flammes partout, des cris de détresse, une odeur âpre qui brûle le nez, une fumée épaisse et malveillante qui s'insinue partout et fait pleurer, une chaleur intense, et puis des cendres, et enfin, le néant.
Rien. La quiétude du non-être.
Trop court instant d'apaisement.
Un réveil douloureux. Une orpheline, onze révolutions, un patrimoine réduit à néant, des dettes écrasantes... Aucun espoir...
Jusqu'à la venue de cet homme. Malgré son âge mûr, il est gentil. Quelle alternative ? Elle n’a rien d’autre à attendre de la vie.
Vite, les ruines encore fumantes de souvenirs sont vendues. Ils quittent la région et s'installent sur ce petit lopin de terres fertiles.
Enfin, huit cycles passés à regretter ce choix. Huit longs cycles vides auprès de ce mari qui pourrait être un père.
Heureusement, Tielan est là. Elle le serre chaque soir dans ses bras et tout va mieux. Oui, tout va mieux... Bien mieux...
Stellya lutta tant qu’elle put contre ces pensées qui cherchaient à l’emmener et laissa son esprit émerger. De nouveaux sons affleuraient ses lèvres, les mots sonnaient désormais comme connus. Une segmentation du réel et une grammaire inédites, porteuses d'une vision du monde insoupçonnée, se mettaient en place en elle.
C’était ce qu’elle recherchait, le reste pouvait s'effacer...
— Stellya ? Tu te sens bien ? s’inquiéta Athyphia.
— Ça va, ça va...
— Tu projettes ! Tes protections se sont effondrées. Qu’est-ce qui se passe ?
— Ce n’est rien ma puce... Cette femme a les idées en ébullition, la même rengaine tourne en boucle avec la puissance d'une tornade. Elle a bien failli m’entraîner en son centre ! Mais tout va bien. Je vais restructurer mon bouclier mental tout de suite.
— N’oublie pas, contente toi d’écouter mais ne parle pas.
— Qõfer woz vyo ? demanda la femme.
Le sens émergea aussitôt sans aucun besoin de traduction. C'était très différent de son apprentissage de la langue des félins. “D’où venez-vous ?” Stellya fit signe qu’elle ne comprenait pas et l'hôtesse s'expliqua par une pantomime.
— Grande plaine, répondit-elle en détachant bien ses mots et en mimant quelque chose de très plat puis des herbes hautes, avant de pointer l'azimut.
— Oh ! Pyaf Vegeh !
Elle avait compris ! Stellya hocha vivement la tête et la jeune mère esquissa un sourire avant de retourner à ses fourneaux.
Le garçonnet était revenu et s’activait à présent autour de la table, disposant des écuelles en bois et deux longs couteaux aux lames émoussées. Son père s'était assis et, les pieds croisés devant lui sur un trépied bas, il allumait un objet cylindrique. Le garde de Calv avait mis le feu à une chose semblable alors que Stellya patientait au pied de l’arbre ! Elle devait avoir l’air perplexe car l’homme se leva et vint lui montrer la chose. Elle la prit entre ses doigts, la tourna pour mieux l'observer, huma la fumée qui s'en dégageait... L’homme fit signe de mettre à la bouche et d’aspirer. Stellya hocha la tête et s’exécuta. Elle emplit ses poumons en inspirant très fort et se mit aussitôt à tousser. L’homme éclata de rire et lui tendit un broc d'eau. Elle se sentait ridicule et devait être plus rouge qu’une pivoine !
— Nas kila jheus xa prov hestter hestter vallera irest ! s'exclama-t-il.
Ce passe-temps étrange n'était peut-être pas pour les jeunes femmes comme il venait de le dire mais Stellya ne comprenait pas qu'il suffise d'être un mâle pour apprécier cette infecte émanation ! Étaient-ils véritablement des être si différents ?
Boire quelques gorgées apaisa sa trachée irritée et elle se sentait un peu mieux lorsque la jeune épouse versa une louche de ragoût dans son assiette tandis que son fils déposait une tranche de pain bis ainsi qu'une large cuillère en olivier. Sûrement un reliquat de ce passé entraperçu... Bien que de bonne facture, l'ustensile était fendu en son milieu et le vernis écaillé montrait les signes du temps.
Le dîner s’avéra excellent et Stellya apprit beaucoup en écoutant la discussion des deux conjoints. Vraisemblablement, le pays était en guerre et ils se félicitaient d’habiter loin de tout, permettant ainsi à leur enfant de grandir sereinement. Les belligérances avaient débuté plusieurs cycles auparavant quand un homme-chat avait trahi le roi, permettant à un chevalier de s’installer au pouvoir. Le souverain légitime avait réussi à s’échapper et vivait caché au cœur d’une forêt – “Frest Sybar” – parmi un groupe de résistants. Des combattants révoltés par le nouveau régime en place venaient grossir leurs rangs de jour en jour. Bientôt, ils seraient prêts à lancer une attaque de grande envergure, laissant au passé les petites escarmouches et les discrets sabotages. Pour les époux, nul doute possible, Stellya avait pris la route et les armes avec la ferme intention de rejoindre l'un des deux camps.
Ce n’était pas exactement le cas mais la jeune femme trouva l'idée plaisante. Ahyphia serait sûrement du même avis, elle qui cherchait une quête pour sa protégée !
Trop heureuse à l'idée de dormir dans un vrai lit, Stellya se retira bien vite et, sans s'inquiéter de la propreté des draps, elle s'y glissa avec délices et s’endormit aussitôt.
Stellya s’éveilla à l’aube, fraîche et reposée. La jeune mère se trouvait déjà en cuisine, affairée au modelage d'une grosse boule de pâte brune. Elle leva la tête le temps d'adresser un triste sourire puis ôta une épingle de ses cheveux pour fendre la préparation en cinq lignes parallèles.
— Beih aver dorver vyo ? demanda-t-elle en repiquant l'attache dans sa coiffure avant de placer le pain sur une plaque de bois.
Stellya feint l'incompréhension même si elle aurait souhaité remercier ses hôtes pour ce bon sommeil. Le garçonnet avait sûrement dormi dans la couche de ses parents afin de laisser son lit à la voyageuse. C'était très généreux de leur part.
Tout en s'occupant de diverses tâches ménagères, la jeune femme brune se mit à parler, expliquant que la miche serait prête dans un court chiffre et qu'elle sortirait une confiture à l'occasion de sa venue. Elle poursuivit bientôt dans sa langue :
— Je sais bien que vous ne pouvez pas saisir le sens de mes paroles mais c’est tellement bon de parler. Je vis seule ici depuis trop longtemps. Certes, j'éprouve beaucoup d'amour et de tendresse pour mon mari et mon fils mais la présence d'une amie me manque. Je pense que vous comprendriez si vous le pouviez...
Démunie, Stellya préféra prendre congé et mima le fait qu’elle devait préparer ses bagages avant son départ. La femme hocha la tête et saisit un seau vide qu'elle irait sûrement remplir au puits.
Après avoir regroupé ses affaires dans sa besace et préparé son armure, Stellya s’allongea sur le lit et tenta d’entrer en communication avec Athyphia. La dylfane était en train de se goinfrer d’avoine servie à l'instant par le petit garçon et trouvait cela merveilleusement bon.
— On dirait que tu ne regrettes plus vraiment d'être passée de carnivore à végétarien, plaisanta Stellya.
— C'est un vrai plaisir de savoir que je pourrai désormais alterner !
— Pour ma part, je n'ai pas attendu de connaître la magie pour profiter des deux statuts... répartit Stellya avec ironie.
— Tricheuse ! répliqua la dylfane avec un clin d'œil mental.
— Bref, je ne t’ai pas dérangée en plein repas pour discuter habitudes alimentaires... Je crois avoir trouvé une armée pour nous !
— Vraiment ? Raconte !
Stellya rapporta les paroles entendues la veille et demanda à Athyphia son avis sur la chose.
— Je trouve l’idée plutôt bonne. Nous allons tâcher de trouver au plus vite cette forêt pour entrer en contact avec le dirigeant. L’ancien roi du pays, tu disais ?
— Oui, apparemment. Mais comment allons-nous rejoindre cette armée ?
— Tu connais le nom de la planque ?
— Oui.
— Eh bien c’est simple ! Tu seras en mesure de discuter avec la prochaine personne que nous rencontrerons donc il te suffira de demander ton chemin.
— Je n'y avais même pas pensé ! C'est tellement facile ! Oh, je crois que le pain est prêt et ça sent extrêmement bon ! Je te laisse ma chérie. Ne mange pas ton avoine trop vite ou tu vas avoir mal au ventre...
Athyphia répondit par un grognement avant de couper le contact. Cette réaction enfantine fit monter une vague d’amour en Stellya. La jeune femme se demanda un instant comment elle aurait pu vivre sans cette présence à la fois espiègle et protectrice. La réponse vint aussitôt. Cela aurait été impossible, tout simplement.
Pleine d'appétit devant l'odeur alléchante en provenance de la cuisine, Stellya souleva la lourde tenture et pénétra dans la petite salle sombre.

Oh Astheval cette odeur de bon pain, la confiture promise, la sérénité des lieux, l'hospitalité de ces pauvres paysans, tout cela nous détend, mais... mais avec toi, on sait qu'il faut rester sur le qui-vive et même ce rideau soulevé peut cacher une mauvaise surprise. En tout cas, pour l'instant tout va bien et on peut se laisser aller à rire de "Elle n’avait aucune envie de se plonger dans les réflexions d’un homme..." ou de "Stellya ne comprenait pas qu'il suffise d'être un mâle pour apprécier cette infecte émanation" !!
RépondreSupprimerVos descriptions sont pleines d'humour: la première cigarette, les décors du pain avec une épingle à cheveux et, bien sûr, la conversation secrète entre Stellya et Athyphia. Ce chapitre est une détente pour les lecteurs comme pour l'héroïne de l'histoire, pourtant toujours prête à courir de nouvelles aventures. Mais je n'oublie pas Harmonie...
RépondreSupprimerAnne
Comme il est doux ce partage et comme elle est belle cette solidarité entre personnes d'origines différentes.
RépondreSupprimerJ'aime beaucoup ce chapitre qui semble une pause bienvenue dans le parcours de Stellya...
J'imagine que Stellya aimerait communiquer davantage avec cette jeune femme en recherche d'amitié. Cela doit être dur pour elle de garder secrète cette capacité qu'elle a de comprendre si vite un langage inconnu...
A bientôt pour la suite ma chérie. Je t'embrasse <3
J'aime bien, moi aussi, cette pause si humaine -au bon sens du terme - dans cette épopée fulgurante.
RépondreSupprimerJ'ai lu ce chapitre avec un bonheur particulier, je le trouve parfaitement écrit, un grand plaisir, vraiment !
Bises.
Norma
Coucou Astheval !
RépondreSupprimerEt bien moi, j'attends avec impatience que tu ais terminé ton récit pour m'acheter le bouquin !!!
Biseeeeeeeeeees de Christineeeeee
Un peu de calme en effet dans les derniers chapitres. Avant la tempête ?...
RépondreSupprimerChristineeeee, j'espère qu'il y aura un jour un livre mais rien n'est moins sûr !!
Merci à tous pour vos commentaires si gentils !