***
Stellya remercia ses hôtes pour leur accueil chaleureux avant de se hisser sur le dos de la fière jument noire. Un dernier regard et un geste de la main plus tard, elle demandait à Athyphia de s'éloigner au petit trot sur le sentier. Bien que serviable, la jeune femme brune dont elle avait partagé les pensées la mettait mal à l'aise et Stellya se sentait soulagée à l'idée de quitter sa chaumière.
Malgré quelques ornières profondes, l’étroit chemin permettrait à la dylfane au pied sûr de maintenir une allure plus élevée que dans la plaine ou les collines. De plus, Stellya avait acquis une meilleure assiette en selle et sa position gênait moins qu'auparavant la locomotion de sa monture. Son bassin suivait le mouvement chaloupé du pas ou du galop et son corps s'équilibrait mieux au-dessus de ses pieds lors du trot. Par chance, les courbatures allaient également décroissant...
Quand elles eurent parcouru environ une pilongueur, Stellya se décontracta enfin et lâcha les rênes pour étirer ses bras vers le ciel.
— Tu as vu comme c’est beau ! dit-elle à la jument.
— Superbe, je suis tout à fait d’accord avec toi.
En effet, les collines environnantes se paraient de couleurs flamboyantes. Les dernières fleurs du Temps parsemaient les grandes herbes verdoyantes et les arbres aux feuilles d’or et de sang, plus nombreux alentour, brillaient dans les rayons pâles du Prince Solénon.
— Je suis tellement heureuse que j’ai une envie monstre de me mettre à chanter !
— Ne te gêne pas ma chérie ; au pire, je te demanderai de me boucher les oreilles !
Stellya éclata de rire.
— Oui, mais il y a un petit problème ! ajouta-t-elle d'un ton farceur.
— Lequel ?
— Je ne connais aucune chanson, mon cœur !
— Tu n’en as même pas appris chez les félins ?
— Ah si ! Tu as raison, je ne m’en souviens plus trop mais il devait y avoir “La complainte du simian”...
— Essaie toujours, je te dirai si tu as le droit de continuer !
Stellya partit à nouveau dans un grand rire, effrayant sur son passage un couple d’oiseaux aux plumes vertes. Elle fit quelques vocalises pour amuser Athyphia puis entonna dans la langue gutturale des félins :
Il s’élève dans les airs,
Majestueux et fier,
Puis tombant comme la pierre
Frappe son adversaire.
C’est la complainte du simian
Qui n’a pas vu passer le temps
Et qui croyait encore savoir
Échapper à notre pouvoir !
S’est défendu jusqu’au matin,
Pour fuir la mort, pour fuir sa fin
Mais le félin si fort frappant
Lui en brisa toutes les dents !
C’est la complainte du simian
Qui n’a pas vu passer le temps
Et qui croyait encore savoir
Échapper à notre pouvoir !
Toutes les dents tombèrent au sol ;
Un beau collier façonnera
Et le simian dévorera !
Mais v'là qu'la bête au loin s’envole !
C’est la complainte du simian
Qui n’a pas vu passer le temps
Et qui croyait encore savoir
Échapper à notre pouvoir !
Adieu, adieu mon beau simian,
Vole et vis pour le protéger,
Que sa douleur puisse s’éloigner
Souffre à sa place ta vie durant !
C’est la complainte du simian
Qui n’a pas vu passer le temps
Et qui croyait encore savoir
Échapper à notre pouvoir !
— Mais ma chérie ! Tu as une voix superbe ! Chante-moi une autre ritournelle !
— Désolée, c’est la seule dont je me souviens suffisamment. Et toi ? Ta maman n’a-t-elle pas mis en toi le souvenir d’une ballade ?
— Les dylfans ne chantent pas Stellya, ils se contentent de rythmes.
— Alors vas-y ! Rythme un peu cette campagne !
Athyphia modifia légèrement son allure et ses sabots claquèrent sur la pierre en suivant l’air de la “complainte du simian”. Stellya s'esclaffa et se remit à chanter gaiement.
Chapitre 48
Harmonie
Les Lunes étaient levées quand on l’emmena à l’extérieur. Un feu ardent brûlait au centre d’une petite place bordée de cabanons de terre et de peaux. Rymneth l’accompagna auprès de la fournaise où Nyel et les autres se trouvaient enchaînés.
— Reste ici, lui chuchota la jeune fille blonde à l’oreille, assieds-toi et attends.
Harmonie fit encore quelques pas pour rejoindre son amant, couché à terre, et s’agenouilla à ses côtés. Il avait les yeux bandés, aussi glissa-t-elle sa main dans la sienne et murmura-t-elle quelques paroles réconfortantes. Nyel ne bougea pas mais ses doigts se serrèrent sur le poignet de Harmonie.
Bientôt, un son étrange monta de la nuit et une silhouette gigantesque se dressa devant eux en hurlant des paroles incompréhensibles. Un garde s’approcha alors et défit un à un les bandeaux qui obstruaient la vue des prisonniers. Malgré ses liens, Nyel se redressa et s'assit avec difficulté auprès de sa maîtresse.
Ses yeux s’agrandirent de stupeur en découvrant l’immense apparition qui gesticulait dans l'ombre mouvante des flammes.
L'être bougea encore un peu puis sembla se mettre en marche et diminuer, diminuer encore jusqu’à laisser entrevoir un homme voûté et de petite taille. Son front et le coin de ses yeux étaient ridés comme une vieille pomme et une longue fourrure dépouillée couvrait une partie de son crâne aussi lisse qu’un œuf.
L'ancien s’arrêta un instant et observa chacun des prisonniers. Il leva soudain le bâton de bois qu’il tenait dans sa main droite et le fit danser dans les airs en entonnant quelque maléfice.
Harmonie se serra contre Nyel quand une vapeur sombre s’échappa de la pointe de la grande canne noire et vint la frapper au visage. Elle ressentit une douleur fulgurante suivie d’une absence totale de perception. Tout disparut autour d’elle. Il lui sembla rester longtemps dans ce néant puis d’un coup, elle ressentit un choc dans sa poitrine et ses yeux semblèrent se réveiller d’un long sommeil. Ce qu’elle voyait n’avait pas changé, et pourtant, tout était différent.
Elle se releva et se tourna vers le groupe de femmes en braies placé à une extrémité de la place. Chacune avait aux lèvres un sourire de béatitude et les yeux perdus en rêveries...
***
Depuis trois jours déjà, la malédiction du Rebelle ne pesait plus sur ses épaules. Elle était totalement libre de son corps et de son esprit. Nul homme ne pouvait plus la soumettre. Elle était une personne à part entière, enfin !
Avec l'aide d'autres Insoumis, Nyel et elle s’étaient monté une petite case de torchis renforcée de bois. Toutes les femmes et quelques hommes avaient tenu à participer à la construction et, en deux jours à peine, la cahute était terminée. Il faudrait un peu de temps pour que le mortier d'hirondelle sèche et que l'atmosphère à l'intérieur soit agréable mais déjà, Harmonie rayonnait. Elle vivait à présent avec son amant “comme un couple d’autrefois” ainsi qu'aimait le répéter Valt.
Ses compagnons avaient beaucoup changé depuis la levée du sort. Harmonie ne pensait pas que les hommes aussi étaient soumis au Rebelle et pourtant... Valt manifestait désormais plus de gaieté, un poids terrible semblait s'être envolé : la bataille qui faisait rage en silence en lui s'était apaisée. Tutele et Vexill paraissaient soucieux, comme déstabilisés par tant de liberté de pensée. On les sentait se poser nombre de questions sans qu'ils parviennent à y apporter une réponse satisfaisante. Quant à Liticien, son humeur déjà altérée par son récent handicap, était devenue plus que lugubre...
Tous les quatre dormaient pour l’instant dans la “tente des invités”. Ils nourrissaient l'espoir de partir au plus tôt pour Rebellium afin de se venger de la trahison du Premier Chaman et surtout, de renverser le trône. Tout était encore possible puisqu'en récupérant son baudrier, le prince avait également retrouvé le crayon acheté chez l'apothicaire à Sinex ; celui qui contenait le terrible poison... Les Insoumis leur avaient appris que tout le pays croyait Valt mort car on avait retrouvé plusieurs corps affreusement mutilés entre Calv et Rebellium dont l'un correspondait à sa description. Le Premier Chaman et le seigneur Tarantalerien avaient procédé à l'identification. Le frère cadet du Prince n’avait pas encore été désigné comme successeur mais un jeune rapporteur venait de leur apprendre que la cérémonie aurait lieu au premier jour du temps froid.
— Ah non !
Tout le monde se tourna vers le prince.
— Ça ne se passera pas comme ça ! On a assez longtemps menti au peuple de Vimula ! J’irai à cette cérémonie et tuerai mon père avant qu’il ne nomme mon frère héritier. Je prendrai ensuite sa place sur le trône. Une fois mon pouvoir établi, je renierai le Rebelle !
Vexill étouffa un cri et se leva, l’air affolé :
— Mais c’est impossible, vous ne pouvez pas faire ça ! Il est notre Dieu !
— Je préfère reprendre l’ancien culte des Lunes Rouges, les temples du Rebelle seront détruits et les femmes libérées.
— Tu oublies un détail, lança Liticien sardonique.
— Lequel ? demanda le prince.
— Le sort qui tient tous les hommes et les femmes prisonniers du Rebelle.
— J'y ai bien pensé et c'est pourquoi je ferai appel au vieux Locos. Il pourra lancer son sort libérateur sur tout le pays !
— Attendez, l’arrêta Nyel.
Le mage avait découvert le Don chez le maréchal et ils avaient passé des chiffres à discuter ces derniers soirs. Le vieil homme, heureux de trouver enfin un disciple, souhaitait lui transmettre ses connaissances. Le pouvoir que Nyel possédait en lui l'avait protégé dès sa naissance du sort du Rebelle et c'est pourquoi il avait pu permettre à Harmonie de parler telle une égale. Sans le savoir, il avait usé d'une magie de l'esprit, obligeant Valt et sa troupe à accepter quelques écarts à la loi divine.
— Attendez, répéta-t-il. Ce n’est pas aussi simple que cela. Un sort demande beaucoup de force et Locos me l’a dit lui-même, son Don est peu puissant. Il ne pourra jamais étendre sa magie à tout le pays.
— Puisque tu possèdes également cette énergie surnaturelle, il vous suffira de vous allier.
— Exécuter un tel enchantement me semble totalement hasardeux. Cela n’a pas été fait depuis des cycles et des cycles. On ne sait pas quel résultat cela entraînerait. De plus, je n'ai aucune expérience, il faut beaucoup de temps pour se former.
— Eh bien ! Qu’attendez-vous pour aller poursuivre votre instruction ?!
Nyel se leva et regarda Valt dans les yeux.
— Je n’ai pas passé ma vie à éviter le pouvoir du Rebelle pour me retrouver soumis au vôtre. Si je décide d’utiliser le Don, ce ne sera pas pour vous mais pour les femmes que vous réduisez en esclavage.
Sa voix vibrait de colère. Il tourna les talons et sortit en trombe de la salle.
Harmonie se leva à son tour.
— Excusez-le mais la conscience de cette nouvelle capacité le déstabilise, dit-elle vivement avant de sortir à son tour et de courir derrière Nyel. Attends ! Ne pars pas si vite !
Il ne s’arrêta pas mais s'empressa de quitter le camp. Harmonie se doutait de l’endroit où il allait.
Comme prévu, il s’était réfugié sur les berges où, debout face au lac, il jetait furieusement des pierres dans l’eau. Harmonie s’approcha doucement et vint s’asseoir à ses pieds.
— Pourquoi m’as-tu suivi ? J’ai besoin d’être seul. Tu comprends ? Seul !
Elle ne répondit pas mais posa la tête contre les jambes de son amant. Ce dernier soupira et se laissa tomber à ses côtés en passant un bras autour de ses épaules frêles.
Ils restèrent longtemps ainsi, silencieux, à regarder le Solénon se coucher à l’autre bout du lac puis Nyel se leva.
— Il faut que j’aille voir Locos. Il m’apprendra à me servir du Don. Je dois libérer Vimula. Pour nos enfants... Ils ont le droit de naître sur une terre libre !
Harmonie se contenta de sourire et le regarda s’éloigner vers le camp. Quand il fut hors de vue, elle soupira. Il lui semblait si jeune et si fragile malgré la force mentale qui l'animait. Comment réagirait-il quand elle lui avouerait ?

Harmonie attendrait-elle un enfant?
RépondreSupprimerAnne
Je me suis fait la même réflexion qu'Anne...
RépondreSupprimerEt j'ai adoré la chanson féline, musclée...
Bises, Astheval !
Norma
Il serait bon que dans la vie actuelle un Locos existe pour qu'il ouvre à la tolérance les regards obstrués de certains...
RépondreSupprimerBisous mon Astheval
J'aime cet épisode où tu décris parfaitement l'anxiété que procure la liberté de penser à ceux qui étaient soumis à d'obscurs tyrans. On souhaiterait un sort qui nous libèrerait des tyrannies cachées qui entravent notre époque !
RépondreSupprimerIl ne nous manque que l'air de la chanson féline pour la reprendre en choeur !!!
Nos félins sont aussi des maîtres en "chanson" : il y a la chanson pour signaler "qu'il fait faim", la chanson pour signaler qu'il est l'heure du câlin, la chanson pour signaler qu'il y a un moucheron sur la vitre... !
RépondreSupprimerCertains doivent en effet avoir besoin d'une paire de lunettes bien spéciale mon Oxy !
Merci à toutes pour vos commentaires !