vendredi 29 avril 2011

Chapitre 48.2, Harmonie - Chapitre 49, Tarantalerien - Chapitre 50, Valt



Il semblait avoir amarré son regard au sien. La lueur des bougies dansait sur son doux visage inexpressif. Puis, enfin, la carapace se brisa. Ses beaux yeux bleus s’embuèrent et ses lèvres se mirent à trembler. Lentement, une larme glissa le long de sa joue pour mourir au creux de son cou. Harmonie effaça de ses doigts le sillon brillant laissé par le pleur.
Ce n’est pas si grave, murmura-t-elle à son oreille.
— “Pas si grave”... Mon vœu le plus cher ! Comment peux-tu penser que c'est sans importance !
Eh bien qu’attends-tu ? Si c'est tout ce que tu attendais de moi... Il te suffit de prendre une autre femme et tu l’auras ton fils ! fit-elle écœurée.
Mais c’est un fils de toi que je voulais, seulement de toi..., sa voix se brisa et il s’effondra.
Harmonie tendit les bras et prit sa tête contre sa poitrine.
Là, ne pleure pas, le berça-t-elle. Il y a longtemps, j'ai imploré les Dieux quand j’ai compris que je ne pourrai plus concevoir et ils m’ont entendue... Mais le miracle ne se produira pas deux fois. Ils ne se montrent jamais trop généreux avec la même personne et j’ai eu plus de chance que bien d’autres dans ma vie. D’abord ma fille, puis toi...
Nyel releva la tête et déposa un baiser sur le front de Harmonie.
Tu dois avoir raison, chuchota-t-il comme à regrets.
Harmonie était surprise qu’il ait si vite séché ses larmes. Elle pensait qu’il resterait morose un long moment mais déjà, il la portait jusqu’à la paillasse dans le coin de la pièce. Elle ferma les yeux et remercia les Divinités pour tous leurs présents.


Chapitre 49
Tarantalerien


Rien n’allait plus ! Il s’empara d’un verre rempli d’un vin rouge capiteux et le porta à ses lèvres. Le contact de l’alcool apaisa quelque peu son esprit tourmenté. Il poussa un soupir de découragement et s’assit dans le grand fauteuil de cuir qui trônait sur l'estrade de bois ciré.
Le mauvais œil avait arrêté son regard sur lui, aucun doute. Tout cela depuis la fuite du prince et à cause d’une stupide femelle... Il avait fallu recourir à la magie des chamans pour éviter que l’affaire ne s’ébruite. On avait frôlé la catastrophe ! Les hommes étaient tombés comme des mouches et tous arboraient un étrange dessin sur la poitrine, une sinistre signature qui semblait les narguer tous. La créature tatouée ressemblait à certains êtres légendaires : des monstres mangeurs d’hommes que l’on trouvait parfois sur de vieilles gravures. Le régent émit un petit grognement. Non seulement la femme avait osé marquer ses gardes comme du bétail mais elle avait également permis à la véritable bête d’entrer dans sa ville ! Il s’agissait d’un Ténébreux, assurément ! Les soldats parlaient d’une immonde créature ailée... avant d’être réduits au silence par les chamans, bien sûr.
Taran se leva en pestant et attrapa un autre verre. Il ne s’agissait là que de la première partie d’une longue série de revers... Ses hommes s'étaient ensuite montrés incapables de rattraper le prince qui s’était réfugié dans la zone interdite. Il adressa une nouvelle prière au divin. Avec un peu de chance, le Rebelle lui-même se chargerait de ce petit morveux ! Dans le doute, il avait fait surveiller les abords du territoire sacré.
Débarrassé de Valtarantiraesnien, tout au moins provisoirement, il s’était cru tranquille mais voilà que les Insoumis faisaient encore parler d'eux ! Dire qu'il ne restait plus qu'à se débarrasser du vieux souverain et de son stupide cadet ! Son accord avec le Premier Chaman lui assurait un grand pouvoir ; mais c'était sans compter sur ces réfractaires qui ne cessaient de lui mettre des bâtons dans les roues. Le principal conseiller du royaume n'apprécierait pas ses nombreux échecs et il se montrerait moins généreux à l'avenir...
De rage, il jeta la coupe contre le parquet. Le verre éclata en une infinité de fragments et le liquide légèrement sirupeux se répandit sur le sol.
Eh bien ! hurla le régent, fou de rage. Vous attendez que le vin tâche le plancher ?
Non monseigneur ! s’empressa un serviteur en exécutant une révérence.
Taran prit un nouveau calice sur la table de bois et retourna s’asseoir au creux de son fauteuil moelleux.
En tant que régent de la ville de Calv, il était l’un des rares hommes au courant de la présence des Insoumis. Il se souvenait de son scepticisme lorsque le roi l'avait informé de leur existence. Comment croire qu’un groupe d’imbéciles ait pu rejeter le Rebelle ? C’était pourtant vrai, et ils ne se contentaient pas de rester les bras croisés ! Nul n’avait encore pu trouver leur repaire et ils agissaient avec une telle discrétion que bien peu de leurs actions échouait. L’unique homme jamais attrapé n’avait pas prononcé le moindre mot, même sous la pire des tortures. Il avait fini par se donner lui-même la mort à l’aide d’un minuscule crochet oublié dans sa cellule.
Et ils venaient encore de frapper en volant toutes les femmes de la shalga de Kast. Il agrippa les accoudoirs, faisant blanchir ses phalanges sous la pression. L’opération passerait difficilement inaperçue cette fois...
On frappait à la porte. Taran leva distraitement la tête. Un domestique entra et frappa le sol de son long bâton.
Grand seigneur Tarantalerien, fier serviteur de l’Illustre Rebelle,...
Oui ! Bon ! Abrège, se lassa le régent.
Le serviteur en livrée se racla la gorge et poursuivit :
Voici venir un messager porteur d’une dépêche de la plus haute importance en provenance de la capitale, Rebellium.
Eh bien, qu’il entre.
Le valet porta un cor à ses lèvres et souffla pour escorter le nouveau venu. Taran leva les yeux au ciel devant tant de cérémonie ridicule et détailla plutôt le porteur. Il était de taille moyenne et portait une livrée de lin aux couleurs du roi. Ses cheveux blond paille étaient couverts de la poussière des chemins. Il courba l’échine puis déclama :
Par ordre du roi, cette lettre doit être réceptionnée par le régent. Seul.
En se levant, Taran fit signe aux domestiques de sortir et se dirigea vers le buffet. Il s'y versa un peu de vin sous les yeux du commissionnaire.
Vous prendrez bien un peu d'alcool...
Cette proposition m'honore monseigneur mais je ne bois jamais en service.
Comme vous voudrez, fit le régent en vidant d’un trait le gobelet. Alors, quelle est cette nouvelle si importante que nul ne doit être présent sinon vous et moi ?
Un Insoumis vient d’être arrêté, vous êtes demandé au palais.
Quoi ! s’étrangla Taran.
Voici le message confirmant mes dires, exposa tranquillement l’envoyé en tendant un parchemin cacheté.
Le régent parcourut rapidement la missive.
Galopez vers Rebellium, ne perdez pas un souffle, et dites au roi de se méfier des crochets en attendant ma venue...
L’homme salua et tourna les talons.
Tarantalerien se laissa tomber dans son fauteuil avec un sourire réjoui. Enfin une bonne nouvelle ! D'un geste vif, il actionna la cloche du majordome et ordonna que l’on prépare ses bagages. Il se rendrait plus tôt que prévu à Rebellium où il devait déjà se déplacer pour l’annonce du nouvel héritier...


Chapitre 50
Valt


Quatre jours auparavant, les Insoumis avaient frappé un grand coup en vidant totalement la shalga de Kast. Ils avaient pu sauver les quarante-sept femmes de la maison et, dès leur arrivée la veille, le vieux Locos les avait libérées de leur sort. Depuis, elles n’arrêtaient plus de parler et glousser... Leur articulation et leur voix n'étant pas encore correctes, cela provoquait une cacophonie plus que fatigante. Plusieurs anciennes avaient pour mission de leur apprendre à s'exprimer clairement. Pour certaines, le travail serait long car elles ne semblaient pas en mesure de créer des phrases. Comme si l'absence de discussion les avait privées de cette capacité. Elles n'utilisaient que quelques mots juxtaposés et prononcés avec des sons incertains... ce qui ne les empêchait pas, comme les autres, de s'entraîner très bruyamment ! Iona, la petite rousse qui les avait “kidnappées” essayait tant bien que mal de les calmer mais elles semblaient vouloir rattraper tout ce temps passé silencieuses.
Valt soupira. Il en venait presque à espérer les voir à nouveau muettes. Pour un peu, il parvenait à comprendre le choix du Rebelle !
Il s’étira en se levant et s’éloigna du camp.
Elles sont un peu pipelettes, fit derrière lui une voix à la fois douce et autoritaire.
Il se retourna. Iona approchait d’un pas souple. Elle paraissait minuscule à côté du jeune prince.
C’est le moins que l’on puisse dire..., soupira Valt.
La libération a souvent cet effet. Elles se calmeront bientôt avec l’habitude. Je dirais même plus que, quand l’entraînement militaire aura débuté, nous ne les entendrons plus que ronfler ! ajouta-t-elle dans un rire.
Valt esquissa ce qui pouvait passer pour un sourire et la jeune femme posa une main sur son bras.
Je cherchais Vexill. Savez-vous où je peux le trouver ?
Je l’ai vu s’éloigner du camp dans cette direction, indiqua-t-il en tendant la main vers le lac.
Iona partie, il s’assit dans la petite clairière et songea au futur... Si son plan fonctionnait, il deviendrait bientôt le roi de Vimula. Une fois accepté du peuple, Nyel et Locos lanceraient le sort qui libérerait hommes et femmes. Il bannirait ensuite publiquement le Rebelle. Et enfin, il se retrouverait à la tête d'un pays coupé du reste du monde... Quel chantier !
Car, même si beaucoup l'ignoraient, Vimula ne constituait pas l'unique territoire peuplé. Dans les livres d’autrefois, le prince avait appris qu’il existait une multitude de nations aux coutumes différentes... La situation intérieure stabilisée, il ne lui resterait plus qu'à rouvrir les frontières de Vimula et partir à la découverte d'Astheval !
C'était la version positive de l'avenir... Il s’allongea sur le dos, soucieux. Légère ombre au tableau, l’homme capturé par son père était au courant de tout. S’il parlait, s'en serait fini...
Tout à ses inquiétudes, il ne s'était pas rendu compte qu'il s'était exprimé oralement.
Un souffle chatouilla son cou, il y passa distraitement l'index.
Je t’aiderais si seulement je le pouvais, énonça une voix à peine perceptible.
Valt se redressa vivement.
Qui a parlé ?
Il m’entend !? s’étonna l'inconnu.
Bien sûr ! Qui êtes vous ? Montrez-vous !
Cela m’est interdit. Il est déjà incroyable que vous m’entendiez. Nul ne le peut, je ne comprends pas.
Votre voix est si douce à mon oreille, murmura le prince. Ne puis-je vous voir juste un instant ? Je chérirais ainsi votre image toute ma vie durant.
La voix pétilla d’un rire de clochette qui tinta à ses oreilles.
Comme c’est étrange, fit-elle. Toute mon existence est bercée par des discours de ce genre mais c'est bien la première fois qu'ils me sont adressés !
Puis-je au moins savoir qui ravit ainsi mon cœur et mon esprit ?
Je ne devrais pas me sentir tant étonnée par votre badinage. Après tout, ne suis-je pas un ange de l’amour ?... Je dois vous laisser, la reine n’apprécierait pas notre échange. Oh, une dernière chose, ne craignez rien, nul ne découvrira votre plan, j’y veillerai moi-même.
Attendez, ne partez pas !
Il attendit un long moment mais la mélodieuse voix avait disparu. “Un ange de l’amour” que voulait-elle dire par là ? Car il s'agissait sans aucun doute d'une femme. Peut-être même de la minuscule créature qu'il avait caressée avant sa perte de connaissance ? Ce n'était peut-être pas un simple délire comme il l'avait cru au réveil...
Émoustillé, Valt se leva d'un bond. Il allait demander conseil au vieux Locos. Il saurait sans doute ce que voulait dire “ange de l’amour”. Il fit quelques pas et s’arrêta, un large sourire aux lèvres. Son vœu s’était enfin réalisé ! Il s’était exprimé comme les hommes des livres d’autrefois ! Et cela lui avait semblé si naturel !
Il se mit à courir, sans se soucier de l’éventuel regard des autres. Locos lui expliquerait tout ! C’était certain !

3 commentaires:

  1. Mais qui est donc cet "ange de l'amour"? Le prisonnier du père de Valt va-t-il résister et ne rien révéler? Que découvrira Valt au pays d'Astheval? Encore de nouveaux mystères...
    Anne

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  2. Aïe, mais qui ont-ils capturé ?? je sens que le malheureux va souffrir... Et quel est ce nouveau prodige qu'entend Valt ? ouh là là, ça se complique, et j'ai hâte d'avoir quelques éclaircissements !!!

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  3. Beaucoup de questions en effet ! J'espère que les réponses seront satisfaisantes...

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