Chapitre 51
Stellya
Un pâle Solénon brillait dans le ciel couvert de lourds nuages gris. Stellya frissonna. La bruine légère qui tombait depuis le matin la glaçait jusqu’aux os. Elle rentra la tête dans les épaules en une vaine tentative pour se réchauffer. Même l’armure qu’elle devait porter à longueur de journée ne la protégeait plus efficacement du froid vent venu du nord. Heureusement, elles entreraient bientôt sous le couvert de la forêt. Stellya serra mentalement les jambes pour qu’Athyphia accélère son allure. Elle se sentait si fatiguée qu’elle n’avait plus le courage de parler, que ce soit à voix haute ou par l’esprit. Sa seule préoccupation, au demeurant, était d’arriver vite en espérant tout d’abord être bien accueillie et ensuite pouvoir se coucher dans un endroit abrité de l’eau et de ce souffle glacial.
Enfin, elles pénétraient dans la mystérieuse Frest Sybar ! Stellya commença à se détendre et elle se redressa sur la selle, à l’affût du moindre mouvement. Après un chiffre de marche dans le bois, la route s’arrêta, laissant place à un minuscule chemin tracé dans l’herbe. Seule son aptitude à poursuivre les animaux lui avait permis de trouver ce passage camouflé sous les feuilles mortes. Elle s’y engagea en redoublant de méfiance.
Stellya se doutait qu’un garde surveillerait les abords du camp mais elle ne pensait pas le rencontrer si tôt...
Après quelques mi-chiffres passés à déambuler entre les arbres, une voix grave, s’exprimant dans la langue du pays, sembla monter de nulle part.
— Qui va là ?
Stellya s'éclaircit la gorge et répondit avec emphase :
— Je suis “Celle aux étoiles” et je viens grossir les rangs de votre fière armée pour détrôner l’usurpateur !
Elle avait longuement travaillé cette phrase et elle espéra qu’elle produirait son effet.
— Celui qui n’en fait pas partie ne doit pas connaître le chemin qui mène au campement. Es-tu prête à traverser cette forêt en aveugle pour le rejoindre.
— J’accepte votre précaution et la juge plus que nécessaire.
Un léger bruissement au-dessus d’elle attira son attention. Elle leva la tête au moment même où un homme sautait de l’arbre et atterrissait avec légèreté dans son dos. Elle conseilla à Athyphia de ne pas bouger afin que le gardien n’ait aucun doute sur leurs intentions.
— N’oublie pas que je ne suis qu’un cheval. Il ne serait nullement étonné si je faisais un petit écart.
Stellya ne prit pas la peine de répondre à la jument et, malgré une légère appréhension, elle resta immobile quand on lui passa un bandeau sur ses yeux.
— Ne crains rien “Celle aux étoiles”, je te mènerai au camp, dit-il en talonnant Athyphia.
— Je vous remercie. Vous êtes très doué, le flatta-t-elle pour s’assurer un partisan au sein de l’armée, je ne me serais jamais doutée que vous étiez dans l’arbre. Comment vous y prenez-vous pour que votre voix semble partir du sol ?
— C’est très simple “Celle aux étoiles”, il suffit d’être deux...
Stellya sourit. Elle n’y avait même pas pensé !
— Appelez-moi Stellya.
Pendant toute la marche, et malgré des demandes répétées, Athyphia refusa de partager sa vision, prétextant qu'elle n'était qu'un cheval et que sa cavalière devait s'y habituer. La jeune femme savait bien que c'était surtout pour la faire enrager...
— Eh bien Stellya ! fit le veilleur quelque temps plus tard en dénouant le bandeau. Bienvenue au camp de Frest Sybar !
Elle n’en revenait pas ! Tellement absorbée par sa dispute mentale, elle n’avait pas pris garde au bourdonnement qui l’entourait. Ça fourmillait dans cette large clairière : des hommes en cotte de mailles s’exerçant aux combats, des femmes surveillant une tripotée de gamins courant en tous sens ; sans compter des chèvres, des moutons, des poules... et de nombreux chevaux qui broutaient dans des enclos et parfois même entre les bâtiments.
— C’est... impressionnant ! bégaya-t-elle.
— Oui, l’armée grandit de jour en jour, répondit-il fièrement en sautant au sol.
Il tendit la main d’un geste cérémonieux pour l’aider à descendre de son cheval. Décidément, les hommes semblaient très différents ici ! Il portait un habit dans les tons vert et marron pour se fondre dans le paysage. Ses cheveux étaient brun foncé, presque noirs et ses yeux noisette.
— Votre jument est magnifique ! Je ne reconnais pas son origine. D’où vient-elle ?
— De la plaine.
— Vraiment ?! s’étonna-t-il. Les chevaux de cette région sont plutôt réputés petits et grassouillets. Celle-ci est aussi musclée qu’un étalon et bien plus grande que nos chevaux. A-t-elle un nom ?
Incroyable ! Ainsi, même les animaux possédaient un prénom dans ce pays !
— Elle s’appelle Athyphia.
— Bien. Mademoiselle Athyphia, fit-il en exécutant une révérence devant la jument. Que diriez-vous de me suivre vers vos nouveaux appartements ?
La dylfane s’amusa à hennir et le jeune homme éclata de rire en caressant son encolure.
— Elle a l’air plus intelligente que toutes nos montures réunies ma parole !
— Ça, rigola Stellya, vous ne pouvez pas mieux dire...
— Il me plaît ce garçon tu sais, fit Athyphia d’une voix coquine.
Le jeune homme les guida vers un paddock. Il laissa Stellya desseller puis lui montra une imposante bâtisse dans laquelle déposer ses affaires. Elle était gardée nuit et jour, la nouvelle recrue pouvait donc y laisser son armure et sa selle en toute confiance. Il lui attribua une étagère vide. Chacun avait le droit à une “case” pour ses bagages encombrants.
— Laissez aussi vos sacs, vous reviendrez les chercher lorsque l’on vous aura affectée. Si vous passez les tests... Vous savez, dit-il après une courte pause, les femmes combattantes sont très rares dans ce pays, je doute qu'on vous accepte facilement, vous serez la première de notre armée.
Stellya hocha la tête.
— Je n’en suis pas très surprise et j’avoue que je n’étais pas bien vue non plus dans le pays d’où je viens.
— Où était-ce ?
— Vim... euh, je doute que vous connaissiez. Vimula est un tout petit royaume peu connu et plutôt éloigné d’Ayth, mentit-elle.
— Effectivement, je ne connais pas mais comment se fait-il que vous ayez fait tant de chemin pour finalement échouer ici ?
— Eh bien, comme mes “talents” – si on peut les appeler ainsi – de guerrière ne plaisaient pas trop à ma famille, je me suis enfuie avec ma jument. Sur la route, j’ai entendu parler de votre guerre et j’ai été conquise par votre combat. Il m'a semblé juste et important de défendre votre cause. Voilà tout !
— Vous devez avoir vécu des aventures époustouflantes le long de votre chemin !
— En fait, la route reste assez calme en cette période du cycle, plaisanta-t-elle.
— Je vais vous mener au capitaine de la garnison.
Elle demanda quelques instants au gardien et prit le temps d'enlever son armure pour enfiler une tunique sèche. La pluie s'était calmée et un rayon de Solénon éclairait le camp lorsqu'ils se mirent en marche. L'endroit était encore plus grand et plus peuplé qu’elle ne l’aurait cru. Les femmes qu'elle croisa se promenaient librement et parlaient à voix haute, sans retenue. Elles portaient le plus souvent des robes protégées par des tabliers de toile épaisse. Stellya se demanda quel rôle elles pouvaient tenir ici si aucune ne combattait. Elles semblaient si nombreuses...
Le chef de garnison n’avait vraiment pas l’air aimable. Il était justement en train d’incendier deux soldats lorsqu’ils arrivèrent.
— Bande de bons à riens ! Abrutis ! C’est pas capable de tenir une épée et ça veut faire la guerre ! Mais qu’est-ce que vous avez dans les bras ? C’est pas du muscle ça, c’est de la bouillie !
— C’est bon, il est calme, lui annonça le jeune homme.
— Très rassurant ! Et quand il est en colère, ça donne quoi ?
Le surveillant lui fit signe de se taire et alla attirer l’attention du capitaine.
— Quoi encore ? hurla-t-il.
— Jen-Per, j’ai à vous présenter une recrue pour le test physique.
— Ah ! Une bonne nouvelle. Qu’elle se montre !
Stellya s’approcha timidement.
— Mon capitaine, fit elle en se mettant au garde à vous comme l’avait fait le jeune homme un peu plus tôt.
L’homme partit en un bruyant fou rire. Il la dépassait d’une bonne tête et devait être au moins deux fois plus large qu’elle.
— En voilà une bonne blague, dit-il en penchant sur Stellya son visage carré et son crâne un peu dégarni. Alors poupée, tu veux jouer à la guerrière ? Montre-moi donc tes talents.
— Entendu mon capitaine, continua-t-elle dans la même position.
— Jason ! brailla-t-il. Si tu bats cette demoiselle, ta corvée de latrines est oubliée.
— Avec plaisir mon capitaine, répondit-il avec un grand sourire, certain de sa supériorité.
Stellya jaugea son adversaire. Il était de taille moyenne mais plutôt musclé.
Il saisit son épée en exécutant une petite cabriole et lui lança un coup d'œil enjôleur. Il avait l’air habile mais pas très fin. La ruse marcherait peut-être.
— En garde ! cria le capitaine.
Décidément, ce colosse semblait incapable d’ouvrir la bouche sans aboyer. Stellya dégaina et son adversaire tiqua en la voyant prendre son arme de la main gauche.
— Eh ! lança-t-il pour réaffirmer sa prééminence. Regardez ça les mecs ! Alors poulette, t’as oublié comment tenir ton arme ?
— Silence ! rugit Jen-Per. Prêt. Allez !
Tellement sûr de gagner, Jason s’élança immédiatement sur Stellya. La jeune femme ne tenait pas à le blesser mais il allait recevoir une bonne correction. Elle avait horreur d’être traitée de cette façon. Trop longtemps les hommes avaient voulu la maîtriser. Cette époque était révolue. Sans bouger d’un pouce, elle para l’attaque et envoya le plat de sa lame en travers de ses genoux. Il bondit en arrière et fit rouler ses épaules comme pour dire qu’il avait fait exprès, pour lui faire croire qu'elle avait une chance de le battre. Stellya resta imperturbable et attendit un nouvel assaut qui ne tarda pas à venir.
Il élabora un peu plus cette deuxième charge mais il n’avait ni la force ni la technique des illusions d’Athyphia. Elle frappa à nouveau du plat de sa lame, sur la tête du jeune homme cette fois, et Jason recula encore un peu. Au lieu de rester immobile, elle exécuta alors une attaque composée qui envoya la lame de son adversaire dans les airs.
Jason resta là, incrédule.
— Deux jours de latrines à la brosse, se contenta de gueuler le capitaine avant de se retourner vers Stellya.
Il la regarda un long moment puis, s’adressant au jeune homme qui l’avait amenée ici :
— Il reste un lit dans le baraquement de l’Aigle.
— Bien capitaine ! salua-t-il.
Jen-Per s’éloigna en mâchouillant un morceau de bois.
— Incroyable ! s’étonna le jeune homme brun quand ils furent un peu plus loin. Tu l’as littéralement écrasé !
— Il m’a sous-estimée c’est tout. S’il avait su que je savais réellement manier l’épée, il se serait montré plus efficace.
— Il se souviendra de la leçon, je te le promets ! Deux jours de latrines ! Il risque même de mettre du temps à te pardonner !
Ils passèrent d’abord chercher les sacs de Stellya avant de se rendre à sa nouvelle “demeure”.
— Voilà le palace damoiselle ! fit-il en ajoutant un clin d'œil à l'adresse du soldat qui gardait les lieux.
Le bâtiment monté en pierres de tuffeau était assez long mais ne possédait pas d’étage. Il disposait en revanche d’une large porte coulissante sur laquelle était peint un rapace, ainsi que d'une unique fenêtre sur le mur opposé. Dans une première “pièce” délimitée par deux murets, Stellya aperçut sur la gauche un petit lit à côté d'une armoire et, sur la droite, une grande cuvette de cuivre. Le passage au milieu s’ouvrait sur une grande salle lugubre : le long de chaque mur blanc, étaient appuyées les têtes d’une rangée de couches étroites.
— Charmante chambre... n’est-ce pas ! C’est assez difficile lorsqu'on a l’habitude d’être seul mais on s’y fait.
Ils entrèrent et il désigna un lit dépourvu de couverture.
— C’est celui-ci.
Il se trouvait en plein milieu de la rangée de droite. Stellya y déposa ses sacs. Il y avait pour tout mobilier, une étagère clouée au mur au-dessus du lit afin de perdre le moins de place possible. Elle y rangea ses affaires pendant que le jeune homme s’éloignait. Il revint quelques instants plus tard en portant un drap de couleur claire, une couverture marron et un oreiller taché.
— Hop là !
Il déposa le tout sur le matelas de paille.
— Je vais te donner un coup de main pour le plumard, comme ça je pourrai t’expliquer le règlement. Il vaut mieux le connaître d’avance que de le découvrir au fur et à mesure des punitions... On a beau être volontaires, c'est vraiment l'armée ici. Si tu passes les épreuves psychologiques, il te faudra accepter cette discipline de fer.
— Merci, c’est très gentil à toi, le remercia-t-elle. Au fait quel est ton nom ?
— Brandaron. Mais appelle-moi Bran, comme tout le monde.
— D’accord Bran.
— Alors, ce règlement ! En fait, il est assez simpliste pour ne pas dire simplissime. Pour commencer, le camp fonctionne avec des équipes : matin et après-midi. Le passage de la Lune bleue – remercions sa présence dans les cieux – est le moment de la pause pour nous tous. Ensuite, les équipes tournent : par exemple, si tu es de matin aux entraînements, l’après-midi, tu dois intégrer un groupe de travail. Tu vois, moi, je suis de garde dans la forêt par exemple. J’ai peur de pas être très clair là !
— Si, si, ne t’inquiète pas. Et quand saurai-je dans quelle équipe je suis ?
— J’ai bien peur que les Aigles dont tu fais maintenant partie ne soient d’après-midi aux entraînements.
— C’est un mauvais point ?
— Pas en hiver, mais l’été la chaleur est parfois insoutenable. Enfin, ton chef sergent t’assignera une tâche le matin. Voilà pour les activités. Les interdits maintenant ! Première chose, le coucher est à un chiffre précis. Il faut impérativement être dans les baraquements à l’horaire prévu et il est ensuite défendu de sortir jusqu’au matin. Alors je te conseille de prendre tes précautions avant si tu vois ce que je veux dire... Ensuite, quand tout le monde est au lit, il faut garder le silence sans quoi le sergent risque de ne pas apprécier... et comme c’est lui qui dort de l’autre côté du bar...
« Le matin ! Pas de problème pour se réveiller puisque, en général, le chef se met à hurler “Tout le monde debout” à la première heure...
« Pour les repas, nous pourrons nous retrouver ensemble, si tu es d’accord. C’est dans une immense salle plus au centre du campement, je te la montrerai. Au petit déjeuner, le service est ouvert dès le lever puis pendant un chiffre. Le midi, il dure tout le passage de la Lune Bleue et le soir, le cor sonne à son ouverture et à sa fermeture.
— Merci de m’aider, c’est vraiment aimable de ta part.
— C’est normal, ça fait partie de mon travail de sentinelle d’accueillir les nouveaux venus et de juger de leur bonne foi. Mais je dois dire que j’en ai rarement reçus de si agréables...
— Et ma jument au fait ?
— Ah oui, j’oubliais, soupira-t-il. Excuse-moi. Les non-combattants s’occupent de ce genre de choses. Les vieux et les blessés, le plus souvent entretiennent les animaux ; et les femmes, les fourneaux. Ta jument sera donc nourrie et choyée chaque jour. Les bêtes sont très bien traitées ici. Sauf les chats bien entendu...
— Pourquoi les chats ne sont-ils pas les bienvenus ? s'étonna Stellya.
— Tu n’es pas au courant ?
— Au courant de quoi ?
— C’est un homme-chat qui a été la cause de la perte du royaume. Notre Seigneur ne les apprécie gère désormais.
— Oh..., fit-elle un peu déçue. J’ai pourtant vécu un temps parmi les félins et ils étaient charmants ! Enfin, tant que Felty était là, songea-t-elle amèrement.
— Vrai !!! Surtout, ne raconte ça à personne d’autre, ça ne te vaudrait pas que des amis ! Comment vivent-ils ? s'intéressa-t-il.
— C’est essentiellement un peuple de chasseurs. Ils sont organisés en clan et adorent le Dieu Oris.
— Oris ? Jamais entendu parler. Qu’a-t-il fait ce Dieu ?
— Il représente toute végétation. J’ai même communié avec lui par l’intermédiaire de la sève de l’Arbre Sacré. Et c’est de lui que je tiens ceci, dit-elle en montrant son pendentif.
Brandaron posa un doigt dessus.
— C’est étrange, elle n’a pas la même structure qu’une feuille habituelle et j’ai reçu comme un petit coup lorsque je l’ai touchée.
— C’est la force d'Oris, expliqua Stellya en se remémorant leur douce étreinte... Quels Dieux adores-tu ? ajouta-t-elle pour mettre fin à cette vision gênante en ce lieu.
— En particulier la Lune Bleue grâce à qui nous avons une pause un peu plus longue à midi ! plaisanta-t-il.
Stellya ne put retenir un rire léger devant son faux air pieux.
— Plus sérieusement, je ne crois pas vraiment aux Dieux même si je respecte les croyances des autres.
— Vraiment ! Mais en qui crois-tu alors ?
— En mon Seigneur ! C’est pourquoi je suis ici, pour l’aider à chasser l’imposteur !
Un son strident et désagréable emplit l’atmosphère. Stellya se boucha les oreilles jusqu’à ce que le bruit terrible s’éteigne.
— Qu’est-ce que c’est que cette horreur ?
— Le cor de la cantine ! Tu finiras par apprécier cette mélodie, je te l’assure ! justifia-t-il d’un passage de langue sur ses lèvres fines. Suis-moi !
Il saisit sa main blanche et l’entraîna hors du baraquement. A l'extérieur, tous se dirigeaient vers le même bâtiment. Brandaron joua un peu des coudes et ils réussirent finalement à s’introduire dans l’impressionnante salle. Il s’élança et atteignit en un éclair la table la plus proche des cuisines.
— Nous serons servis dans les premiers ici. Comme ça, la nourriture sera encore chaude et puis nous pourrons sortir un peu plus tôt pour discuter car, comme tu peux le voir, s'égosilla-t-il pour couvrir le brouhaha, il est impossible de parler ici !
Stellya éclata de rire devant l’air désenchanté du jeune homme.
Quand tout le monde fut plus ou moins installé, les bruits de bancs raclant le sol se calmèrent un peu et un intense bourdonnement s’éleva quand chacun se mit à parler avec son voisin ou pire, avec celui qui se trouvait à l’autre bout de la table...
Elle profita du silence de Brandaron pour atteindre l’esprit d’Athyphia et lui demander comment elle avait été accueillie dans le paddock.
— C’est parfait, répondit-elle, on nous chouchoute vraiment. Dans l’après-midi, pendant que tu donnais une petite leçon à cet imbécile de Jason, un homme est venu me brosser et on vient juste de nous servir un seau d’avoine et d’orge concassées !
— Je suis contente que ça se passe bien pour toi. Tu sais, celui qui nous a amenées,...
— Brandaron ! Il est charmant n’est-ce pas ! Surtout, fais bien attention à ne pas te faire trop d’ennemis, les armées sont les meilleurs endroits pour risquer des problèmes en cas de mésententes...
— Je prendrai garde Athyphia. Le repas arrive, je te contacterai à nouveau ce soir !
Une femme énorme posa une assiette cabossée devant Stellya et y versa un ragoût d’aspect douteux où flottaient quelques morceaux de viande, des petits bouts de carottes et d’autres racines non identifiées... Elle y plongea la pique de fer qu’on lui avait donnée et porta la nourriture à sa bouche.
Le goût était plus agréable que l’aspect finalement et elle vida sa gamelle en un rien de temps.
— Eh bien Stellya ! On dirait que tu avais faim.
Elle hocha vivement la tête.
— Je ne pensais pas être si affamée mais après réflexion, ça ne m’étonne pas trop. Je n’avais rien pris depuis ce matin !
— Un conseil quand même pour la prochaine fois, mange doucement, les rations ne sont pas si copieuses. Si tu prends ton temps pour mâcher, tu auras une impression de satiété.
— J’y penserai.
Dès qu'il eut terminé à son tour, il proposa de quitter le réfectoire.
Un fois dehors, la jeune femme soupira. Un peu de calme ne faisait pas de mal ! Elle n’avait pas l’habitude de vivre en collectivité...
— Allons nous asseoir sous l’arbre là-bas. C’est toujours là que je vais. Peut-être serons-nous rejoints par quelques amis.
Il s’assit contre le tronc et Stellya l’imita.
— Alors, dit-elle, on a beaucoup parlé de moi mais toi, d’où viens-tu ?
— Mes parents étaient originaires du désert de Desfacer mais je suis né en Ayth dans un village de pêcheurs non loin de la capitale, Aemon.
— Qu’est-ce qui t’a décidé à t’engager ?
— Il y a un peu plus de cinq cycles, quand la guerre a éclaté, Quatz, celui qui a renversé le trône, est passé par le village où je vivais. Il a massacré tous les habitants. J’étais parti pêcher avec ma barque. J’avais à peine douze cycles. Quand je suis revenu, toutes les maisons étaient en flammes et il ne restait plus que des corps sans vie, déjà entourés par les vautours. J’ai quitté le village sans me retourner et j’ai ramé jusqu’à Aemon où j’ai vendu mon embarcation. Avec l’argent récupéré, j’ai décidé de rejoindre l’armée défaite de notre Seigneur légitime. Voilà, c’est tout ! Une histoire bien simple en définitive.
Il se forçait à prendre un ton léger mais ses yeux s’emplirent de larmes au souvenir de ses parents. Sans s’en rendre compte, Stellya prit sa main entre ses doigts et la serra.
— Alors Brandaron ! Tu nous présentes ta nouvelle recrue ? Tout le monde ne parle que d’elle dans le camp !
Il sursauta et se leva d’un bond.
— Graal ! T’es rentré de ta permission !
— Aujourd’hui même ! Alors, tu me présentes ou il va falloir que je le fasse moi-même ?
— Eh bien, Graal, je te présente Stellya ; Stellya, je te présente Graal.
Le jeune homme avait des cheveux châtain clair tombant aux épaules et un court bouc au menton. Il attrapa la main de Stellya et y déposa un baiser.
— Enchanté, magnifique Dame. Je suis votre serviteur.
— Ne fais pas attention à lui, conseilla Brandaron. Tu comprends, il a grandi dans la rue à regarder les manières des nobles... Je te conseille quand même de vérifier que tu as encore toutes tes affaires après son passage...
— Comment ? fit l’intéressé faussement indigné. Jamais, au grand jamais je ne soulagerais une femme !
— Alors redonne-lui la bourse qui ne pendait pas à ta ceinture il y a deux mi-chiffres...
— Mais non mon très cher Bran ! Ce n’est pas la sienne, expliqua-t-il en exposant l’objet du délit à la lumière.
— Ma bourse ! rugit Brandaron en bondissant sur Graal.
Stellya éclata de rire. Jamais elle n'avait rencontré des hommes aussi désopilants auparavant !
Le moment de se coucher arriva bientôt. Comme elle ne connaissait pas encore très bien le camp, Graal et Bran la ramenèrent jusqu’à son baraquement. Ils faisaient tous deux partie de la section “lièvre” et leur bâtiment était à quelques longueurs du sien.
Avant de partir, le jeune homme lui fit une dernière recommandation :
— Sois naturelle, comporte-toi comme un homme.
— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— Ils seront peut-être un peu timides les premiers jours mais, dans les dortoirs, tous les mecs se promènent à poil, c’est très chaleureux comme ambiance même s’il y a beaucoup de clans. Ce que je te conseille, c’est de faire comme eux, je pense qu’ils t’accepteront mieux ainsi. Il y a toujours des brimades pour les nouveaux...
— Des brimades ? le coupa Stellya.
— Oui, par exemple, vérifie toujours la sangle de ta selle avant de monter, si tu vois ce que je veux dire... Et surtout, étonne-les !
— J’essayerai ! Merci pour le tuyau, termina-t-elle en plantant un baiser sur sa joue.
Elle était très étonnée de sa propre familiarité avec ces individus et n’en revenait pas de son comportement. Face aux hommes de Vimula, même lorsqu'il s'agissait des amis de sa mère, elle ne pouvait agir avec naturel. Ils ne lui connaissaient qu’une face stricte et froide. Elle se détourna, rentra dans la bâtisse et se dirigea vers son lit. La plupart des hommes étaient déjà rentrés. Ils se retournèrent sur son passage et l’un d’eux la siffla.
— Eh poulette, t’as pas l’impression de t’être trompée de chambre ? Mais t’inquiète pas, poursuivit-il, si t’as pas de lit, je partagerai volontiers le mien avec toi...
— Très gentil de ta part, répliqua-t-elle, mais je préférerais dormir dehors plutôt qu’avec toi.
Elle poursuivit son chemin jusqu’à sa paillasse et commença à déboucler son baudrier quand une voix l’interpella.
— Nouveau ! Au rapport !
C’était un homme grisonnant qui avait crié cet ordre. Il devait s’agir de son supérieur. Il se trouvait de l’autre côté du muret. Elle remit sa ceinture et alla se planter devant lui au garde à vous.
— Sergent ?
— Bienvenue dans l’escadrille de l’Aigle, soldat. Avez-vous une préférence pour les activités du matin ?
— Je rate rarement une cible avec mon arc, sergent.
— Parfait, nous manquions de chasseurs. Après l'examen psychologique demain vous pourrez prendre les informations auprès du garde-chasse. Rompez.
Stellya salua son supérieur et rejoignit sa couche. Ces derniers jours avec Athyphia, elle avait beaucoup travaillé les attitudes militaires et elle espérait avoir donné une bonne impression.
— Rangée de gauche, partie un, à la douche !
La moitié des hommes de la rangée d’en face ôtèrent leurs vêtements, certains jetèrent quelques coups d'œil gênés dans sa direction mais finalement tous, nus comme des vers, se dirigèrent vers l’immense bassine à l’entrée. La grande porte coulissante avait été fermée et la chaleur montait dans le baraquement. Elle commença à se détendre. Elle allait suivre les conseils de Bran et se comporter comme si elle était un soldat “normal”.
— Suffit ! rugit après quelque temps le chef, à l’adresse des baigneurs. Rangée de droite, partie un, à la douche !
Stellya se leva en même temps que ses voisins de couche et enleva sa tunique sous les yeux ébahis des militaires. Tous ces regards masculins tournés vers elle la firent frissonner mais elle tint bon. Elle posa ses vêtements sur son lit et marcha avec une fausse tranquillité dans l’allée centrale jusqu’à la baignoire. Une fois remis de leur surprise – ils ne s’attendaient visiblement pas à la voir se conduire si librement – les hommes se levèrent à leur tour et lui emboîtèrent le pas.
Elle enjamba le rebord et glissa un pied dans l’eau. Elle était à peine chaude mais Stellya avait l’habitude de se laver dans beaucoup plus frais. Elle s’y engagea finalement entièrement et commença à se frotter avec l’un des savons mis à disposition.
Elle le passa ensuite à un jeune homme blond qui la dévisageait depuis un bon moment.
Je leur fais un de ces effets, songea-t-elle. A croire qu’ils n’ont jamais vu une femme nue de leur vie...
C'était une impression surprenante, presque agréable. Elle se sentit soudain suffisamment en sécurité pour jouer de sa féminité. Elle découvrait une nouvelle corde à son arc...
Elle s’immergea totalement afin de rincer ses longs cheveux et sortit de l’eau pour attraper une serviette déjà trempée par leurs prédécesseurs. Un peu séchée malgré l’humidité du tissu, elle repassa entre les lits sous le regard attentif de ses collègues. Faisait-elle autant cas de leur nudité ?!
Elle se contenta d’enfiler la petite robe noire brodée d’un dylfan d’argent en guise de chemise de nuit et se glissa sous la couverture de laine. Elle sentit quelque chose de gluant contre sa cuisse et ressortit précipitamment.
Le voisin de lit sur sa droite éclata de rire. Elle souleva les draps et découvrit un gros crapaud baveux. Sans doute une des brimades dont parlait Bran. Elle n'allait pas les laisser jouir de ces stupides plaisanteries. Elle allait les surprendre !
— Pauvre petite bête ! s’exclama-t-elle. J’ai bien failli l’écraser !
Elle souleva le crapaud et déposa un petit baiser au sommet de sa tête avant d’aller le déposer sur le rebord de la fenêtre au fond de la pièce. Le voisin ne rigolait plus et semblait déçu de sa réaction. C’était sans doute cet idiot qui avait placé le batracien dans son lit en espérant l’effrayer. Elle se recoucha. Ces hommes étaient donc encore plus stupides qu’elle ne l’aurait cru possible...

Les hommes semblent un peu mieux que dans l'ancien monde de Stellya, mais pas terribles quand même...
RépondreSupprimerIls ressemblent davantage à ceux que nous connaissons, qu'en penses-tu ? (enfin pas tous, heureusement...)
Un très beau chapitre, très enlevé, palpitant !
Bravo, Astheval !
C'est vrai qu'ils sont "moins pires" comme on dit !!
RépondreSupprimerMerci Norma.
Astheval.
Après de multiples essais, et n'arrivant pas à passer mon commentaire autrement, je le joins sous l'étiquette anonyme :
RépondreSupprimer"Ah oui, l'ambiance est totalement inhabituelle, il y a une légèreté, un humour qui sont de bon aloi ! Mais cette ambiance camp de vacances ne va pas durer je sens que cela va se compliquer sous peu ! En tout cas, avec une bande pareille notre Stellya ne va avoir aucun mal à se distinguer ! Elle a tellement de talents"
Signé Michelaise
Hello! My first visit, will visit you again. I am a new follower. Seriously, I thoroughly enjoyed your posts.Your writing is as vivid as the picture. Congratulations for your work. If you wish to follow back that would be great I'm at http://nelsonsouzza.blogspot.com
RépondreSupprimerThanks for sharing!
Un chapitre agréable, amusant et dans lequel Stellya n'a aucun mal à prendre ses nouveaux repères.
RépondreSupprimerJ'enregistre mon commentaire en anonyme, sinon il ne passe pas.
Anne
Ah, Astheval, j'ai enfin eu le temps de rattraper mon retard, et je dois dire que j'ai avalé avec bonheur les trois chapitres qu'il me manquait... Avec bien sur l'impatience habituelle en arrivant au bout de la dernière ligne.
RépondreSupprimerBon, allez, j'avoue, la victoire de Steylla sur le petit homme prétentieux m'a bien fait plaisir !! Et la façon dont elle a su gérer la première farce de ses camarades, d'ailleurs !
Bonne journée !!