Chapitre
54
Valt
Le
vieux Locos s'était montré incapable d'expliquer ce qu’était un
“ange de l’amour”. Une fois de plus, il était parti dans un
délire incompréhensible, baragouinant dans une langue étrange et
parcourant de long en large sa petite case encombrée de livres et
d’objets hétéroclites.
Le
laissant à sa folie, Valt sortit discrètement de la pièce et
rejoignit le bâtiment où il vivait en compagnie de Tutele, Liticien
et Vexill. Ils s’étaient installés accolés à la chambre
personnelle de Nyel et Harmonie puis les rejoignaient pour partager
repas et discussions.
Il
souleva la lourde peau servant de porte et pénétra dans une pièce
simplement éclairée par un chandelier de trois bougies et la lueur
écarlate des Lunes.
Tous
étaient là assis sur des coussins, pendant que Harmonie arrangeait
les couverts sur la petite table basse qui constituait l’unique
mobilier de la pièce.
Valt
s’installa à son tour.
— Le
prisonnier de Rebellium est mort. Il n’a pas parlé, dit-il d'un
air soulagé.
— Comment
le sais-tu ? demanda Liticien.
— J’ai
un très bon contact.
— Tu
devrais l’inviter à dîner avec nous, proposa Harmonie.
— Non...,
non, bégaya-t-il, il préfère rester anonyme. Bon, parlons plutôt
de notre plan. Tout le monde est-il prêt ?
Chacun
hocha la tête.
—
Récapitulons : un groupe de cent
Insoumis se mêlera à la foule et interviendra en cas de
soulèvement. Nyel, tu resteras avec le vieux Locos dans les écuries,
il s’occupera de nourrir les bêtes pendant que tu changeras les
fers de mon étalon en te faisant passer pour mon maréchal-ferrant
personnel.
« Harmonie,
tu m’accompagneras déguisée en homme. Avec une moustache et en
dissimulant un peu tes cheveux et ton visage ça passera très bien.
Les cours d’escrime que tu as pris depuis notre arrivée ici
devraient suffire à te défendre en cas de problème.
« Quant
à vous trois, tout le monde vous connait au palais, vous êtes mes
meilleurs conseillers et amis depuis des lustres. Je compte sur vous
pour me protéger.
« Nous
fixons le départ à après-demain. Les Insoumis partiront par groupe
de cinq à compter de ce soir. Nous ne devrons en aucun cas tenter de
les contacter avant le putsch qui devra se faire peu après notre
arrivée au palais.
Ils
risqueraient gros. La mission ne serait pas sans danger mais cela en
valait la peine. La dictature du Rebelle ne pouvait plus durer...
— Bien,
mangeons maintenant, conclut Valt d'une voix pleine d'espoir.
***
Les
femmes avaient passé la soirée entière à la maquiller et à lui
expliquer comment reproduire le même effet. Elles avaient préféré
la déguiser la veille pour avoir le temps de déceler d’éventuelles
failles.
Les
tâches de rousseur de Harmonie disparaissaient maintenant sous une
couche de fond de teint, son petit nez s’était changé en un gros
tarin brisé et sa lèvre supérieure arborait à présent une fine
moustache brune. Un capuchon couvrait ses boucles châtain et sa
poitrine était étroitement serrée par un bandage.
Quand
elle pénétra dans leur case et s’avança pour embrasser Nyel, il
eut un mouvement de recul avant de la reconnaître et il éclata de
rire. Valt lui aussi fut piégé par le déguisement et la soirée se
termina par un immense fou rire qui évacua toute la tension liée au
futur départ.
Le
lendemain, avant même le lever du Solénon, tous étaient à cheval.
Harmonie avait récupéré sa magnifique jument de guerre et le vieux
Locos voyageait derrière Nyel sur le grand pommelé.
Harmonie
avait attaché une bourse en cuir à son nouveau baudrier. A
l’intérieur, Iona avait placé tout ce qu’il fallait pour
recoller nez ou moustache en cas de besoin ainsi qu'un énorme pot de
poudre dont elle se recouvrait régulièrement le visage.
Ils
arrivèrent en vue de Rebellium six jours plus tard après un voyage
sans encombre. La cérémonie étant prévue pour le lendemain, ils
entrèrent le plus discrètement possible en ville et se réfugièrent
dans un quartier chaud. Il y avait là-bas un parc, charmant durant
la journée, mais qui était la nuit le théâtre d’affreux
règlements de compte. C’était le district parfait pour attendre
le grand jour en toute discrétion.
Chapitre
55
Nyel
La
foule se pressait en masse devant le palais et malgré la présence
imposante des chevaux, il fut délicat de se frayer un passage
jusqu’aux gardes. Valt exhiba sa chevalière, marque incontestable
de son appartenance à la famille royale, et le soldat les laissa
passer sans poser de questions ni reconnaître en ce jeune cavalier
blond le prince de son pays. C'était une chance incroyable que le
seigneur Tarantalerien n’ait pas subtilisé ce bijou lors de leur
incarcération. Sans lui, l'entreprise se serait révélée plus
délicate encore.
Aux
écuries, des lads s’approchèrent immédiatement pour prendre soin
de leurs montures. Valt les renvoya d'une voix autoritaire et confia
les animaux à Nyel et Locos. Perdu dans son monde chimérique, le
vieux mage ne semblait pas comprendre les tenants et les aboutissants
de l'affaire mais, à l'idée de lancer un gigantesque sort
libérateur, il suivait avec joie.
Le
maréchal-ferrant mit pied à terre après avoir déposé Locos au
sol puis il saisit aux rênes la jument de Harmonie. Avec un dernier
regard en direction de son amant, la jeune femme travestie s’éloigna
en compagnie du prince puis disparut à l'angle d'un bâtiment. Le
cœur de Nyel se serra. Reverrait-il bientôt le doux sourire de son
aimée ? Lui qui n'était qu'un simple artisan se retrouvait mêlé à
une histoire bien trop complexe... Plein d'angoisse, il se détourna
et mena les chevaux dans leurs stalles afin de les desseller pendant
que Locos distribuait le foin frais.
Il
lui fallait s'occuper le corps et l'esprit pour éviter de trop
gamberger et une nouvelle ferrure ne ferait pas de mal à l'étalon
de Valt...
Parer
les larges sabots et façonner le métal rougi lui fit un grand bien.
L'odeur entêtante s'échappant en volutes de la corne brûlée agit
comme un calmant. Il était de retour dans son atelier de Sinex, dans
sa petite vie sans accroc... Les gestes de l'ordinaire se
succédaient. L'automate était lancé.
Couper.
Chlac, chlac, chlac...
Limer.
Frrt, frrt, frrt...
Chauffer.
Pfffffff...
Cogner.
Ging, ging, ging...
Le
travail achevé, le maréchal caressa distraitement la croupe du bai
brun d'une main en essuyant son front en sueur de l'autre et laissa
le vieil homme chauve remettre l'animal dans son box. Un brusque
souffle de vent le glaça et il commença à trembler.
Le
velouté de la peau de son aimée se rappela à son souvenir, il
pouvait ressentir en lui le mouvement langoureux de sa respiration
après l'amour. L'air frissonnant entre ses lèvres entrouvertes
chantait en son âme...
Et
il ne put s’empêcher d’imaginer le pire.
Il
avait accepté de la laisser seule. Serait-elle capable de se
défendre en cas de besoin ? Il s’écroula sur une botte de paille,
essayant vainement de se calmer.
Locos
vint bientôt s’asseoir à son côté.
— Tout
se passera très bien, dit-il comme s'il lisait dans les pensées de
Nyel. J’ai interrogé les Lunes, elles sont contre le Rebelle et
feront tout pour nous aider.
Chapitre
56
Eizen
Un
frôlement contre son dos dénudé le réveilla. Eizen se redressa
doucement pour faire face à la jeune femme qui avait partagé sa
couche pour la nuit. Elle ne devait pas avoir beaucoup plus de
quatorze cycles. Quelques-uns des longs cheveux relevés sur sa nuque
s’échappaient du large ruban rouge et formaient des boucles brunes
sur ses joues aux pommettes hautes. Il sourit et repoussa les mèches
rebelles cachant son doux visage rond.
— Ne
t’inquiète pas, murmura-t-il, bientôt tu pourras vivre libre,
très bientôt...
Elle
se blottit, toute frissonnante, contre son torse et il ne put
s’empêcher de l’entourer de ses bras. La veille, lorsqu’il lui
avait confié leur plan, elle l’avait d’abord regardé comme s’il
était fou avant de réaliser ce qu’impliquaient ces paroles.
Silencieuse comme toujours, elle avait alors laissé couler quelques
larmes de bonheur et d'espoir avant de l’entraîner jusqu’au lit,
comme si c’était pour elle l’unique façon de le remercier.
Eizen
la repoussa tendrement, elle était si fragile...
— Je
vais devoir y aller. Je reviendrai ce soir. Si tout se passe comme
prévu, dans une dizaine de jours tu seras libre, toi, et toutes tes
sœurs.
Après
s’être habillé rapidement, il descendit dans la salle collective
de l’auberge et commanda un verre de lait à la liqueur de brôv
accompagné d’un petit pain frais.
La
liqueur de brôv n’était pas très consommée à Rebellium mais
les gens de Calv en raffolaient. Si les gardes en venaient à
interroger le patron, ils le penseraient sûrement originaire de
cette ville. Eizen n’appréciait pas particulièrement cet alcool
produit à base d’insectes immondes, mais mélangé dans le lait,
il croyait pouvoir le supporter.
Son
petit déjeuner péniblement avalé (car normalement chacun sait que
le lait accentue le goût du brôv...), il quitta l’auberge pour
rejoindre la place du palais. L’immense portail royal recouvert
d’or était grand ouvert et des centaines de gardes patrouillaient
sur l'esplanade. Le peuple se pressait déjà ; il se hâta pour le
rejoindre. Il croisa plusieurs amis venus comme lui défendre le
droit des femmes mais rien dans son attitude n’aurait pu les
trahir.
L’attente
sembla interminable. Un vieux monsieur aux ongles encrassés le prit
bientôt à partie, vantant la grandeur de son pays et de son roi qui
dominait d’une main de fer le monde entier selon les règles
établies par le Rebelle. Eizen se retint à grand peine de hausser
les yeux au ciel et approuva tout du long cet ennuyeux monologue.
Enfin,
le Premier Chaman s’avança sur l’immense balcon du palais et la
foule respectueuse se tut.
— Peuple
de Vimula ! tonna sa voix dans le silence. C’est un grand jour
que ce jour ! J’ai longuement interrogé notre seigneur à
tous, le Rebelle, et comme toujours, il a répondu à mon appel. Il
m’a dit : Suis ton roi car il est sage entre les sages. Alors
peuple du Rebelle (sa voix s’éleva encore), gloire à notre Dieu
et gloire à notre roi ! Vive le roi !
— Vive
le roi ! reprit Eizen en même temps que la plèbe.
Le
chaman s’effaça et le souverain s’avança comme s’était
avancé le Rebelle des cycles auparavant... Il semblait vieux appuyé
sur sa canne dorée. Un simple coup de vent l’aurait jeté au sol
mais quand il leva une main tremblante, la foule obéissante retint
ses vivats.
— Mon
peuple, dit-il d’une voix tremblante contrastant avec celle claire
et tonnante du Premier Chaman, lorsque mon aîné nous a quittés, il
nous a fallu respecter le deuil et rester sans héritier mais le
moment est venu de nommer un futur roi pour mon pays. Par les
pouvoirs qui me sont conférés, par le Rebelle, je déclare mon
second fils Ordenantiraesnien héri...
— JE
M’Y OPPOSE !

Les moments de répit (maquiller Harmonie, s'occuper des chevaux) et les notes d'humour (le brôv) renforcent la tension perceptible qui règne au cours de la cérémonie. Les Insoumis sont "condamnés" à la victoire. Vivement la suite!
RépondreSupprimerBonne semaine, Astheval!
J'ai enfin le temps, ce soir, de venir te lire.
RépondreSupprimerJ'aime bien ce défenseur des droits des femmes !
Bises et à bientôt, avec impatience comme toujours !
Norma
Pas de doute avec le lexique, cela s'éclaircit !! Bon qcoup de théâtre, qui ose crier cela ?? nous le saurons au prochain épisode, en attendant moi j'ai adoré "car normalement chacun sait que le lait accentue le goût du brôv...", ben voyons, bien sûr que nous savons cela !! En tout cas, comme dit Anne, pour les Insoumis, pas de quartier, ils DOIVENT gagner... wait and see
RépondreSupprimerBon anniversaire...Bisous Vivi
RépondreSupprimerOh là là... voilà un chapitre moins 'dur' que le précédent... mais quelle tension !! Je crois bien que j'ai le coeur qui s'est arrêté de battre pendant tout la fin du chapitre, et il a du mal à se remettre... il y a tellement d'implications/imbrications, et on a tellement envie que les gentils gagnent...
RépondreSupprimerEt puisque c'était seulement hier, je ne suis pas trop en retard pour te souhaiter un très bon anniversaire !!
Bisous, passe un bon week-end !
Merci pour vos messages et merci Vivi et Koka pour mon anniversaire ! C'est très gentil à vous.
RépondreSupprimerVictoire ou non pour les Insoumis... Hum, hum... je vous laisse découvrir la suite...