mardi 6 septembre 2011

Chapitre 54, Valt - Chapitre 55, Nyel - Chapitre 56, Eizen




Chapitre 54
Valt


Le vieux Locos s'était montré incapable d'expliquer ce qu’était un “ange de l’amour”. Une fois de plus, il était parti dans un délire incompréhensible, baragouinant dans une langue étrange et parcourant de long en large sa petite case encombrée de livres et d’objets hétéroclites.
Le laissant à sa folie, Valt sortit discrètement de la pièce et rejoignit le bâtiment où il vivait en compagnie de Tutele, Liticien et Vexill. Ils s’étaient installés accolés à la chambre personnelle de Nyel et Harmonie puis les rejoignaient pour partager repas et discussions.
Il souleva la lourde peau servant de porte et pénétra dans une pièce simplement éclairée par un chandelier de trois bougies et la lueur écarlate des Lunes.
Tous étaient là assis sur des coussins, pendant que Harmonie arrangeait les couverts sur la petite table basse qui constituait l’unique mobilier de la pièce.
Valt s’installa à son tour.
Le prisonnier de Rebellium est mort. Il n’a pas parlé, dit-il d'un air soulagé.
Comment le sais-tu ? demanda Liticien.
J’ai un très bon contact.
Tu devrais l’inviter à dîner avec nous, proposa Harmonie.
Non..., non, bégaya-t-il, il préfère rester anonyme. Bon, parlons plutôt de notre plan. Tout le monde est-il prêt ?
Chacun hocha la tête.
Récapitulons : un groupe de cent Insoumis se mêlera à la foule et interviendra en cas de soulèvement. Nyel, tu resteras avec le vieux Locos dans les écuries, il s’occupera de nourrir les bêtes pendant que tu changeras les fers de mon étalon en te faisant passer pour mon maréchal-ferrant personnel.
« Harmonie, tu m’accompagneras déguisée en homme. Avec une moustache et en dissimulant un peu tes cheveux et ton visage ça passera très bien. Les cours d’escrime que tu as pris depuis notre arrivée ici devraient suffire à te défendre en cas de problème.
« Quant à vous trois, tout le monde vous connait au palais, vous êtes mes meilleurs conseillers et amis depuis des lustres. Je compte sur vous pour me protéger.
« Nous fixons le départ à après-demain. Les Insoumis partiront par groupe de cinq à compter de ce soir. Nous ne devrons en aucun cas tenter de les contacter avant le putsch qui devra se faire peu après notre arrivée au palais.
Ils risqueraient gros. La mission ne serait pas sans danger mais cela en valait la peine. La dictature du Rebelle ne pouvait plus durer...
Bien, mangeons maintenant, conclut Valt d'une voix pleine d'espoir.


***


Les femmes avaient passé la soirée entière à la maquiller et à lui expliquer comment reproduire le même effet. Elles avaient préféré la déguiser la veille pour avoir le temps de déceler d’éventuelles failles.
Les tâches de rousseur de Harmonie disparaissaient maintenant sous une couche de fond de teint, son petit nez s’était changé en un gros tarin brisé et sa lèvre supérieure arborait à présent une fine moustache brune. Un capuchon couvrait ses boucles châtain et sa poitrine était étroitement serrée par un bandage.
Quand elle pénétra dans leur case et s’avança pour embrasser Nyel, il eut un mouvement de recul avant de la reconnaître et il éclata de rire. Valt lui aussi fut piégé par le déguisement et la soirée se termina par un immense fou rire qui évacua toute la tension liée au futur départ.
Le lendemain, avant même le lever du Solénon, tous étaient à cheval. Harmonie avait récupéré sa magnifique jument de guerre et le vieux Locos voyageait derrière Nyel sur le grand pommelé.
Harmonie avait attaché une bourse en cuir à son nouveau baudrier. A l’intérieur, Iona avait placé tout ce qu’il fallait pour recoller nez ou moustache en cas de besoin ainsi qu'un énorme pot de poudre dont elle se recouvrait régulièrement le visage.
Ils arrivèrent en vue de Rebellium six jours plus tard après un voyage sans encombre. La cérémonie étant prévue pour le lendemain, ils entrèrent le plus discrètement possible en ville et se réfugièrent dans un quartier chaud. Il y avait là-bas un parc, charmant durant la journée, mais qui était la nuit le théâtre d’affreux règlements de compte. C’était le district parfait pour attendre le grand jour en toute discrétion.


Chapitre 55
Nyel


La foule se pressait en masse devant le palais et malgré la présence imposante des chevaux, il fut délicat de se frayer un passage jusqu’aux gardes. Valt exhiba sa chevalière, marque incontestable de son appartenance à la famille royale, et le soldat les laissa passer sans poser de questions ni reconnaître en ce jeune cavalier blond le prince de son pays. C'était une chance incroyable que le seigneur Tarantalerien n’ait pas subtilisé ce bijou lors de leur incarcération. Sans lui, l'entreprise se serait révélée plus délicate encore.
Aux écuries, des lads s’approchèrent immédiatement pour prendre soin de leurs montures. Valt les renvoya d'une voix autoritaire et confia les animaux à Nyel et Locos. Perdu dans son monde chimérique, le vieux mage ne semblait pas comprendre les tenants et les aboutissants de l'affaire mais, à l'idée de lancer un gigantesque sort libérateur, il suivait avec joie.
Le maréchal-ferrant mit pied à terre après avoir déposé Locos au sol puis il saisit aux rênes la jument de Harmonie. Avec un dernier regard en direction de son amant, la jeune femme travestie s’éloigna en compagnie du prince puis disparut à l'angle d'un bâtiment. Le cœur de Nyel se serra. Reverrait-il bientôt le doux sourire de son aimée ? Lui qui n'était qu'un simple artisan se retrouvait mêlé à une histoire bien trop complexe... Plein d'angoisse, il se détourna et mena les chevaux dans leurs stalles afin de les desseller pendant que Locos distribuait le foin frais.
Il lui fallait s'occuper le corps et l'esprit pour éviter de trop gamberger et une nouvelle ferrure ne ferait pas de mal à l'étalon de Valt...
Parer les larges sabots et façonner le métal rougi lui fit un grand bien. L'odeur entêtante s'échappant en volutes de la corne brûlée agit comme un calmant. Il était de retour dans son atelier de Sinex, dans sa petite vie sans accroc... Les gestes de l'ordinaire se succédaient. L'automate était lancé.
Couper. Chlac, chlac, chlac...
Limer. Frrt, frrt, frrt...
Chauffer. Pfffffff...
Cogner. Ging, ging, ging...
Le travail achevé, le maréchal caressa distraitement la croupe du bai brun d'une main en essuyant son front en sueur de l'autre et laissa le vieil homme chauve remettre l'animal dans son box. Un brusque souffle de vent le glaça et il commença à trembler.
Le velouté de la peau de son aimée se rappela à son souvenir, il pouvait ressentir en lui le mouvement langoureux de sa respiration après l'amour. L'air frissonnant entre ses lèvres entrouvertes chantait en son âme...
Et il ne put s’empêcher d’imaginer le pire.
Il avait accepté de la laisser seule. Serait-elle capable de se défendre en cas de besoin ? Il s’écroula sur une botte de paille, essayant vainement de se calmer.
Locos vint bientôt s’asseoir à son côté.
Tout se passera très bien, dit-il comme s'il lisait dans les pensées de Nyel. J’ai interrogé les Lunes, elles sont contre le Rebelle et feront tout pour nous aider.


Chapitre 56
Eizen


Un frôlement contre son dos dénudé le réveilla. Eizen se redressa doucement pour faire face à la jeune femme qui avait partagé sa couche pour la nuit. Elle ne devait pas avoir beaucoup plus de quatorze cycles. Quelques-uns des longs cheveux relevés sur sa nuque s’échappaient du large ruban rouge et formaient des boucles brunes sur ses joues aux pommettes hautes. Il sourit et repoussa les mèches rebelles cachant son doux visage rond.
Ne t’inquiète pas, murmura-t-il, bientôt tu pourras vivre libre, très bientôt...
Elle se blottit, toute frissonnante, contre son torse et il ne put s’empêcher de l’entourer de ses bras. La veille, lorsqu’il lui avait confié leur plan, elle l’avait d’abord regardé comme s’il était fou avant de réaliser ce qu’impliquaient ces paroles. Silencieuse comme toujours, elle avait alors laissé couler quelques larmes de bonheur et d'espoir avant de l’entraîner jusqu’au lit, comme si c’était pour elle l’unique façon de le remercier.
Eizen la repoussa tendrement, elle était si fragile...
Je vais devoir y aller. Je reviendrai ce soir. Si tout se passe comme prévu, dans une dizaine de jours tu seras libre, toi, et toutes tes sœurs.


Après s’être habillé rapidement, il descendit dans la salle collective de l’auberge et commanda un verre de lait à la liqueur de brôv accompagné d’un petit pain frais.
La liqueur de brôv n’était pas très consommée à Rebellium mais les gens de Calv en raffolaient. Si les gardes en venaient à interroger le patron, ils le penseraient sûrement originaire de cette ville. Eizen n’appréciait pas particulièrement cet alcool produit à base d’insectes immondes, mais mélangé dans le lait, il croyait pouvoir le supporter.
Son petit déjeuner péniblement avalé (car normalement chacun sait que le lait accentue le goût du brôv...), il quitta l’auberge pour rejoindre la place du palais. L’immense portail royal recouvert d’or était grand ouvert et des centaines de gardes patrouillaient sur l'esplanade. Le peuple se pressait déjà ; il se hâta pour le rejoindre. Il croisa plusieurs amis venus comme lui défendre le droit des femmes mais rien dans son attitude n’aurait pu les trahir.


L’attente sembla interminable. Un vieux monsieur aux ongles encrassés le prit bientôt à partie, vantant la grandeur de son pays et de son roi qui dominait d’une main de fer le monde entier selon les règles établies par le Rebelle. Eizen se retint à grand peine de hausser les yeux au ciel et approuva tout du long cet ennuyeux monologue.
Enfin, le Premier Chaman s’avança sur l’immense balcon du palais et la foule respectueuse se tut.
Peuple de Vimula ! tonna sa voix dans le silence. C’est un grand jour que ce jour ! J’ai longuement interrogé notre seigneur à tous, le Rebelle, et comme toujours, il a répondu à mon appel. Il m’a dit : Suis ton roi car il est sage entre les sages. Alors peuple du Rebelle (sa voix s’éleva encore), gloire à notre Dieu et gloire à notre roi ! Vive le roi !
Vive le roi ! reprit Eizen en même temps que la plèbe.
Le chaman s’effaça et le souverain s’avança comme s’était avancé le Rebelle des cycles auparavant... Il semblait vieux appuyé sur sa canne dorée. Un simple coup de vent l’aurait jeté au sol mais quand il leva une main tremblante, la foule obéissante retint ses vivats.
Mon peuple, dit-il d’une voix tremblante contrastant avec celle claire et tonnante du Premier Chaman, lorsque mon aîné nous a quittés, il nous a fallu respecter le deuil et rester sans héritier mais le moment est venu de nommer un futur roi pour mon pays. Par les pouvoirs qui me sont conférés, par le Rebelle, je déclare mon second fils Ordenantiraesnien héri...
JE M’Y OPPOSE !

6 commentaires:

  1. Les moments de répit (maquiller Harmonie, s'occuper des chevaux) et les notes d'humour (le brôv) renforcent la tension perceptible qui règne au cours de la cérémonie. Les Insoumis sont "condamnés" à la victoire. Vivement la suite!
    Bonne semaine, Astheval!

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  2. J'ai enfin le temps, ce soir, de venir te lire.
    J'aime bien ce défenseur des droits des femmes !
    Bises et à bientôt, avec impatience comme toujours !
    Norma

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  3. Pas de doute avec le lexique, cela s'éclaircit !! Bon qcoup de théâtre, qui ose crier cela ?? nous le saurons au prochain épisode, en attendant moi j'ai adoré "car normalement chacun sait que le lait accentue le goût du brôv...", ben voyons, bien sûr que nous savons cela !! En tout cas, comme dit Anne, pour les Insoumis, pas de quartier, ils DOIVENT gagner... wait and see

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  4. Bon anniversaire...Bisous Vivi

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  5. Oh là là... voilà un chapitre moins 'dur' que le précédent... mais quelle tension !! Je crois bien que j'ai le coeur qui s'est arrêté de battre pendant tout la fin du chapitre, et il a du mal à se remettre... il y a tellement d'implications/imbrications, et on a tellement envie que les gentils gagnent...
    Et puisque c'était seulement hier, je ne suis pas trop en retard pour te souhaiter un très bon anniversaire !!
    Bisous, passe un bon week-end !

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  6. Merci pour vos messages et merci Vivi et Koka pour mon anniversaire ! C'est très gentil à vous.

    Victoire ou non pour les Insoumis... Hum, hum... je vous laisse découvrir la suite...

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