mardi 20 septembre 2011

Chapitre 57, Harmonie - Chapitre 58, Valt - Chapitre 59.1, Flamme




Chapitre 57
Harmonie


Il avait fallu jouer des coudes pour atteindre la salle d’apparat mais les nobles étaient à tel point suspendus aux lèvres de leurs gouverneurs que pas un seul ne fit vraiment attention à leur arrivée. En entrant dans la salle précédant le balcon oratoire, Harmonie s’aperçut que le roi prononçait déjà le nom du futur héritier.
JE M’Y OPPOSE ! hurla Valt d'une voix de stentor.
La noblesse présente se retourna d'un bloc pour découvrir enfin le petit groupe. Tarantalerien, placé non loin du chaman, tiqua et parut se liquéfier sur place. Le roi semblait sur le point de s’effondrer alors que son cadet restait imperturbable. Ce dernier finit par s’avancer, bras ouverts vers son frère.
Enfin ! Mon cher Valt, quel bonheur de vous voir en vie... Vous m’enlevez une sacrée épine du pied, figurez-vous que père allait me nommer héritier !
C’était un homme blond aux yeux bleus. Son visage rond et imberbe arborait les traits féminins d'une adolescente. Il enlaça son frère. Son haleine empestait l’alcool, comme à son habitude.
Il s’éloigna de quelques pas et laissa à son père l'initiative d’approcher. Tremblant, ce dernier serra son fils contre lui. Il agissait ainsi pour tromper son peuple car jamais il n’avait témoigné d’affection particulière à quiconque. Valt n’attendait que cela, Harmonie le savait, pour injecter le morboe à l’aide du crayon truqué. Le vieil homme ne broncha pas. L’anesthésie devait fonctionner à merveille.
Valt exprima le désir de s'adresser à la plèbe et s’avança sur l’estrade.
Il expliqua dans le langage châtié des nobles son arrestation par un “étrange inconnu masqué” (il savait que dénoncer son oncle ne serait pas une solution) et la façon dont il s’était échappé avec l’aide de ses fidèles conseillers.
Il y eut ensuite un grand banquet. Harmonie se retrouva assise entre deux hommes un peu grassouillets. Il n’y avait aucun moyen de fuir, on l’assaillait de toutes parts, demandant plus de précisions sur l’enlèvement du prince. Elle forçait tant sur ses cordes vocales pour paraître plus masculine qu’elle finit la journée à la limite de l'aphonie.
Dès la fin du repas, elle s’esquiva et rejoignit Nyel dans les écuries. Après avoir narré les derniers événements avec le peu de voix qu’il lui restait, elle se laissa tomber sur une botte de foin, exténuée, et s’endormit aussitôt.


Le lendemain, Valt les réunit tous dans ses appartements. Il expliqua ce que chacun savait déjà, à savoir qu’il était parvenu à injecter le morboe et que dans six jours environ, il faudrait appliquer le plan “Coup d’état”. Ce n’était pas le vrai mot puisqu’il avait déjà tous les pouvoirs de plein droit mais il n’avait rien trouvé de mieux comme appellation pour illustrer l'éviction du Rebelle en tant que Dieu de Vimula.
Il avait longuement songé à un nouveau nom pour sa capitale puisque “Rebellium” ne convenait plus. Il avait pensé à “La cité des voix” car de son arrivée au pouvoir rejailliraient les chants de centaines de femmes, dans la ville et de par le pays.
Harmonie approuva aussitôt, elle ne tenait plus en place à l’idée de libérer ses sœurs du joug du Rebelle. Il faudrait ronger son frein en attendant que l'influence de Valt grandisse suffisamment pour se permettre de lancer le contre-sort. La majorité du peuple serait canalisée en cas de débordements puisque les Insoumis rejoindraient Rebellium dès le couronnement. Valt leur avait donné tout pouvoir en cas de révolte.
Cela risque de prendre du temps avant que mon autorité ne se stabilise. Il faudra sans doute utiliser la propagande... Nous verrons les détails le moment venu mais j’ai déjà de nombreuses idées...
La discussion dévia ensuite sur les différents passages secrets du palais. Valt en connaissait un grand nombre inconnu de tous. Il avait passé son enfance à les explorer. Selon lui, des pilongueurs et des pilongueurs de couloirs et de tunnels dérobés couvraient l'ensemble du domaine royal.


Pendant les jours suivants, le temps se refroidit sensiblement. La température descendit nettement en dessous de la limite des gelées. De mémoire d’homme, on n’avait jamais vécu un tel phénomène en Vimula.
Les plus pauvres se mouraient dans la ville. Un petit courtisan de basse échelle décida de créer une association pour distribuer des couvertures aux plus démunis, histoire de remonter sa cote de popularité.
Deux jours après le début du grand froid, le roi tomba malade. Nul ne s’en étonna. Un homme si âgé, même vivant dans les pièces chauffées du palais, ne pouvait survivre à de telles conditions climatiques.
Il mourut cinq jours plus tard, épuisé, les poumons déchirés par une toux quasi-continue. Sept jours de deuil national furent décrétés avant le couronnement. Le corps du roi, couvert de runes chamaniques, fut exposé sur la place royale en attendant son incinération, la veille du sacre. Les quelque mille cent quarante cinq femmes composant le harem du vieux roi se donneraient la mort sur cette même place. Les dalles se couvriraient de sang et une odeur cuivrée monterait jusqu’au château, imprégnant toutes les pièces. Par bonheur, le froid, toujours aussi poignant empêcherait les corps de se décomposer. Ils seraient enterrés dans la grande fosse creusée par les femmes elles-mêmes à la périphérie de la ville. Avant d’être jetées dans ce trou béant proche des Royaumes Inférieurs, leurs cheveux seraient coupés afin de garnir les coussins que le courtisan comptait offrir au petit peuple.


Harmonie pleura toute la journée.


Accoudée au balcon de sa chambre, elle avait dominé le triste spectacle des mille femmes du roi, couteau à la main, prêtes à se trancher la gorge. Elle n’avait rien pu faire pour elles. Leur sacrifice permettrait aux futures générations de vivre libres. Valt le lui avait promis.
Un cor avait sonné. Le signal attendu. Les mains avait glissé, les corps étaient tombés, la foule avait hurlé sa tristesse et son amour pour le défunt roi.
Le liquide – fumant dans le froid du matin – avait inondé la place, l’odeur âcre de la mort s'était élevée jusqu’à Harmonie, accompagnant la brume légère.
Une énième larme avait coulé le long de sa joue où un souffle glacial avait glissé pour l'emporter vers les cieux...


Chapitre 58
Valt


Les corps exsangues avaient été déplacés mais les dalles gelées portaient toujours la marque de l'insupportable scène de mort. L'imposant bûcher dressé au centre de la Place Royale dominait tous les hommes rassemblés à l’occasion de l’incinération du défunt roi de Vimula.
Du haut de son balcon oratoire, Valt observait les quatre chamans chargés de transporter le corps glacé au sommet de l’empilement de bois sec et de paille.
Le Premier Chaman du pays leva les bras vers le ciel et, s’adressant au Rebelle, demanda à ce que l’âme du monarque soit mise en sécurité. Il lança un mot étrange et une flamme orange s’éleva, enflammant peu à peu les brindilles. Les premières flammèches vinrent alors lécher le corps étendu et un brouhaha s’éleva de la foule.
Valt ferma les yeux devant la vague de chaleur qui montait vers lui. Demain, il serait enfin roi et les anciennes coutumes renaîtraient petit à petit dans le palais et à travers tout le pays...


Depuis quelques chiffres déjà, la nuit avait tiré son voile sur le pays. Le banquet funéraire s’était déroulé dans un silence pesant et Valt avait profité de l’humeur morose des courtisans pour monter plus tôt à sa chambre. Comme d’habitude, Tutele le suivait discrètement, assurant sa garde.
Il ouvrit la porte de son appartement et posa le chandelier sur le meuble le plus proche. Un désordre peu digne d’une suite de prince régnait dans la pièce. Du bout du pied, il envoya à l’autre bout de la salle une tunique qui traînait au sol.
Le bruit d'une porte qui claquait le fit se retourner brusquement tandis que Tutele n'avait pas bougé d’un pouce. Une silhouette sortit alors de l’ombre. Un large sourire découvrait une rangée de dents blanches. Dans sa main droite, l'homme portait un long couteau effilé.
Valt eut un hoquet de surprise devant cet événement inattendu.
Alors mon frère ! ironisa le dernier arrivant, étonnant, n’est-ce pas !
« “Ce pauvre Ordenan ! Roi ! Quelle bonne plaisanterie ! Il ne sait que boire et passer son temps avec les femmes de son harem !” Ose me dire que tu n’as jamais pensé ces mots ! Seulement voilà, derrière ma face de bon vivant se cache un autre, très cher frère. “Il ne connaît rien à la politique” pensent les courtisans. C’était sans compter sur l’aide précieuse de mon merveilleux ami sans qui je ne serais rien...
Valt se racla la gorge.
Je crois que tu as trop abusé des bonnes choses ce soir petit frère. C'est l'émotion, tu ne sais plus ce que tu dis.
Allons, répliqua-t-il en poursuivant sur sa lancée, réfléchis un peu, je suis sûr que tu connais cet être formidable qui m’a tout appris !
Ordenan, arrête un...
Comment ! Tu n’arrives pas à deviner ! C’est ce qui t’embête ? Ne t’inquiète pas, il va te le dire lui même !
Une voix grave qu’il n’avait encore jamais entendue s’éleva. Il se tourna vers la droite avec surprise.
Tu ne t’attendais sans doute pas à cela mon cher grand frère !
Tutele !
Sa voix s’étrangla. Cela ne pouvait être possible, il nageait en plein cauchemar ! Tutele était son homme d’armes depuis qu’il était tout petit ! Ils avaient passé leur vie ensemble, avaient partagé les mêmes punitions lorsqu’ils désobéissaient, les mêmes femmes en grandissant, puis les mêmes aventures. Il l’avait toujours défendu loyalement, sans jamais décrocher un mot. Il l’avait cru muet et voilà qu’il se mettait à parler pour lui annoncer son association avec Ordenan ! Il ne pouvait y croire. Depuis toujours, celui qu’il considérait comme son propre frère lui avait menti...
Tutele sortit sa dague et vint se placer derrière lui, lame contre sa gorge. Valt ne bougea pas mais il ne put empêcher les larmes de couler le long de ses joues.
Les secours arrivent, murmura une petite voix à son oreille. Il n’y prêta aucune attention mais ferma les yeux. Il s’était toujours dit qu’il voudrait voir la mort en face, mais dans ces conditions, cela lui était impossible. Il ne pouvait admettre que ce soit son meilleur ami qui lui tranche froidement la gorge ! Non, il ne le pouvait pas.


Chapitre 59
Flamme


Dès qu’elle avait vu le frère du prince se glisser dans la chambre en utilisant un passage secret, elle avait su que les choses tourneraient mal. Aussitôt, elle avait bondi jusqu’aux appartements de ses protégés. Nyel et Harmonie n’étaient pas les personnes les plus adaptées pour voler au secours de Valt mais ils étaient les seuls qu’elle pouvait contacter.
Elle allait les “obliger” à rendre visite à Valt. Ils ne se rendraient compte de rien.
Dès qu’elle fut dans la chambre, elle lança un peu de poudre au-dessus du lit où dormaient les deux amants. Ils se levèrent comme des automates, enfilèrent rapidement une tunique et s’emparèrent de leurs épées.
Flamme n’attendit pas plus longtemps et retourna le plus vite possible vers la suite du prince.


Écoute ce que j’ai à te dire avant de mourir, mon frère. Toute ta vie, tu as été le meilleur, et ce dans tous les domaines. Tu te battais déjà comme un homme à dix cycles à peine alors que je n’étais même pas capable de tenir une épée au même âge. Toujours, tu m’as fait sentir cette supériorité... C’est à mon tour aujourd’hui de briller ! Demain, on retrouvera ton corps mutilé, ta porte sera pourtant fermée de l’intérieur. Étrangement, tout symbole de notre Dieu aura disparu de ta chambre et tu arboreras sur la poitrine le sigle des traîtres du Rebelle. Tout le monde croira à une punition divine et c’est moi qu’ils choisiront comme roi pendant que ton corps sera donné en pâture aux charognards.
Valt garda les yeux fermés tout le long du discours. A ce stade, seul un miracle pouvait le sauver. Alors il se mit à penser aux Dieux. Il s’imagina les deux Lunes inondant la pièce de leur clarté écarlate. Il serra les poings, enfonçant ses ongles dans sa chair.
Assez perdu de temps ! Au revoir mon grand frère...
Un cri retentit, suivit du bruit mat d’un coup, la lame glissa le long de sa gorge et Valt s’écroula lourdement sur le sol.
NON ! !
C’était impossible ! Il ne pouvait pas être mort ! Elle se jeta sur lui.
Elle était punie de son audace ! Elle, une simple fée d’un pouce de hauteur, aimer ! Quelle aberration ! Les Dieux la sanctionnaient, elle serait condamnée à vivre éternellement avec cet amour perdu.
Elle détourna les yeux devant le sang qui coulait inexorablement du cou du jeune homme et hurla de désespoir.
Allons, allons ma chère Flamme, calme-toi, demanda une douce voix.
Le décor venait brusquement de changer autour d'elle. Elle se trouvait maintenant sur un tapis coloré, juste devant le trône de sa reine.
Ma... majesté ! bredouilla-t-elle entre deux sanglots.
Allons ma très chère, il ne faut pas te mettre dans un état pareil ! Il ne s’agit là que d’un mortel.
Il n’est pas un simple homme pour moi ma reine.
Ah, et pourquoi donc ? interrogea-t-elle, curieuse.
Parce que je l’aime votre altesse, murmura-t-elle.
Tu l’aimes ! Comme c'est amusant !
Flamme baissa la tête.
Depuis le premier jour où je l’ai vu.
Je ne connais pas l’amour, expliqua la reine, et ne l’apprécie pas plus, c’est un sentiment qui affaiblit l’esprit. Il suffit de regarder ces hommes pour comprendre que cette émotion les perdra. Mais tu as toujours été dévouée Flamme, aussi vais-je t’aider. J’ai parlé de toi aux Dieux, ils acceptent de t’aider mais le prix est élevé.
Dites ma reine, si les Dieux me proposent un marché, il ne peut être que bénéfique.
Les Dieux sont au contraire souvent cruels. Voici leur contrat Flamme. Cet homme que tu aimes ne mourra pas et aura même l’honneur de te contempler.
Flamme ferma les yeux de plaisir, elle ne pouvait espérer mieux.
En revanche, aucun autre homme ne te verra, tu conserveras ta taille minuscule. Tu ne pourras plus jamais revenir dans le Marais et tu deviendras mortelle.
Cette dernière phrase tonna comme la foudre.
Acceptes-tu ?
Elle s'imagina seule sur son beau nénuphar, pour l'éternité. Elle ne pouvait laisser Valt mourir... A quoi bon vivre sans sa présence auprès d'elle, sans sa voix si douce à ses oreilles ? Le monde des hommes serait bien doux en comparaison et la mort aussi... Elle baissa la tête et murmura :
Je l’accepte...
Un tourbillon l’envahit. Elle ferma les yeux comme deux mains gigantesques s’emparaient violemment de son corps et que des langues de brume pénétraient en elle pour lui arracher son immortalité. Elle hurla de douleur et s’évanouit.

3 commentaires:

  1. Je suis surprise: pourquoi Valt n'a-t-il pas empêché les femmes de s'immoler? Son argument pour tenter de justifier un règne qui débute dans le sang de victimes innocentes est bien faible, alors qu'il avait le pouvoir de tout arrêter.
    Flamme a-t-elle conscience de tout cela? Son dévouement et son amour sont sans bornes : elle est très jeune. Valt valait-il un tel sacrifice? Et si elle découvre un jour qu'elle s'est trompée?
    Attendons la suite...
    Je vous souhaite une très bonne semaine, Astheval.
    Anne

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  2. Ouah... mille cent quarante cinq femmes... C'est horrible de précision. Je conçois que le futur roi n'ait rien pu faire avant d'être couronné, mais...
    Quant au sacrifice de la petite fée, c'est romantique en diable ! Et puis tu as cette façon de tuer tous tes héros, il faut bien qu'ils gagnent d'une façon ou d'une autre... enfin j'espère !
    Passe une bonne semaine Astheval ! Gros bisous
    PS : j'ai changé d'adresse de blog... n'oublie pas de mettre tes liens à jour si tu en as ! http://www.mise-en-mots.net/

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  3. Un harem de mille cent quarante cinq femmes, voilà qui donne à réfléchir sur ce vieux roi !
    Mais un sort peu enviable que d'être l'une de ses "protégées"...
    Quant au sacrifice de Flamme, je ne sais pas si j'en aurais été capable ...
    Bises, Astheval et bonne fin de semaine !
    Norma

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